Frigyes
Karinthy : "Nouvelles diverses"
DÉcadence[1]
Le soleil se couche sur Sansouïe,
capitale de la Laphonie.
Autour de la grande table à la
terrasse du café littéraire ils étaient tous
réunis : le professeur d’université, le critique, le
président de la société de supervision théâtrale,
le fondateur du prix littéraire au nom du grand Mamou et quelques écrivains débutants. Les bras se
dressaient en l’air, le débat était passionné :
ils gesticulaient tous en même temps, les doigts s’agitaient.
L’affaire était
d’importance : à qui allait-on attribuer cette année
le prix de poésie, une somme considérable, pouvant faire la
fortune d’un poète.
On pouvait déjà soupçonner
qui serait le lauréat : on envisageait un délicat
poète romantique, auteur d’odes brillantes sur les couleurs, le
crépuscule, l’éclat des objets et sur la beauté des
femmes.
Le débat portait donc probablement sur
lui et puis sur un autre qui, exaltait la beauté de la nature en de
ravissantes couleurs.
Un jeune homme dont les doigts tremblants
avaient tout le mal du monde pour exprimer sa pensée, intervint
timidement.
- Avez-vous lu le recueil de ce
Génius ?
Le critique le balaya d’un geste.
- On a eu cet honneur. Sottises.
- Salmigondis affecté
– ajouta le professeur d’université.
- Enflure, titan frappé de
nanisme – renchérit le président du comité de
supervision théâtrale.
L’un d’entre eux n’avait
encore jamais vu le nom de Génius.
- De quoi s’agit-il au fait ?
- Oh, un cinglé, un rimailleur
dont personne n’a voulu publier les poèmes, il a réuni
toute sa production et l’a fait imprimer à ses frais, et
maintenant il les présente au concours. Il rêverait bien
d’emporter le prix.
- Et qu’est-ce qu’elle vaut,
sa poésie ?
- Si c’était si simple en
seul mot ! Des non-sens. Le titre du recueil, déjà, est un
mot fabriqué de toutes pièces, sans légitimité,
pure invention de l’auteur, pour effrayer le bourgeois.
- Comment cela ? Quel est ce
titre ?
- Ve… v… je ne m’en
souviens plus, un mot qui n’a pas de sens. Ça y est, ça me
revient, c’est « Voix ».
- Ve… Comment dis-tu
déjà ?
- Voix ?
- Voix ? Was ist das ?
- Qu’est-ce que j’en sais,
moi ? Une ânerie qui est censée accrocher le chaland.
- Allons bon, et le poète
n’explique pas ce qu’il entend par là ?
- Mais si, il met bien quelque chose de
bizarre dans la préface, puis ça revient dans les poèmes.
Il écrit dans la préface qu’il a remarqué
qu’il était habité par des sentiments singuliers, il pense
que ces sentiments sont absents chez les autres humains.
- Tiens, tiens, vraiment ?
- Attendez, ce n’est pas tout ! Il
y développe donc qu’il appréhende aussi les choses par
d’autres voies que celles de nos sens. Autrement dit : en dehors des quatre
organes sensoriels habituels il dispose aussi, lui, d’un cinquième
sens.
- Comment ça marche ?
- Un peu bizarrement,
d’après notre ami Génius. Il dit comme ça :
quelquefois, quand il nous regarde, il ressent brusquement un curieux
picotement des deux côtés derrière ses tempes, dans les
petits lobules de peau qui décorent notre tête à tous mais
dont les savants n’ont pas encore pu, à l’heure actuelle,
élucider la fonction. Lui, il ressent cela très
fréquemment ; c’est ce sentiment qui est le plus souvent
exprimé dans sa poésie. Il dit aussi que ce picotement est
tantôt agréable, tantôt désagréable, et
qu’il existe des quantités d’objets qui à chaque
instant provoquent en lui ce même sentiment de façon tout à
fait inattendue. Il a même observé qu’il était
capable de provoquer volontairement ce sentiment en lui-même en remuant
brusquement et rapidement sa bouche et en exécutant avec sa gorge des
gestes ondulatoires.
- Cela doit être un livre
très original.
- C’est l’unique sujet de
l’ouvrage ?
- Poète intéressant.
- Sottise - insista le professeur
d’université.
Le feuilletoniste à la mode gesticula
:
- Titan frappé de nanisme. Tous
ces jeunes s’imaginent que moins ce qu’ils disent a de sens, mieux
c’est.
- Neuropathie – grommela le
psychiatre.
- Décadence
– déclara l’esthète pour clore le débat
et il joignit les mains.
Et ils passèrent à
l’ordre du jour.