Frigyes Karinthy : Eurêka

 

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java et banana[1] [2]

ou

Je dÉnonce l’humanitÉ

On a interdit la banana…

Et on veut interdire la java…

Bien sûr, à bien y réfléchir, en réalité ils ont raison. En réalité c’est vrai qu’il y a dedans quelque chose de ce… - Comment dit-on déjà ? De ce truc ni purement art, ni purement sport, ni purement spectacle, mais aussi autre chose – il y a bien ça, c’est vrai. Et soyons sincères, cette autre chose est parfaitement apte à éveiller des instincts inconvenants, des idées licencieuses ; nier cela reviendrait simplement à tenter de contourner la loi, qui, à juste titre, veille sur nous, afin justement de tuer dans l’œuf ces instincts et ces idées, nous protégeant ainsi de leurs effets destructeurs.

Ah, si seulement elle pouvait nous protéger mieux ! Il convient plutôt de s’étonner du laxisme et de la patience de la loi qui veille, de la loi qui avant la java n’a pas remarqué cette chose avec les imaginations inconvenantes et libertines, et s’est contentée de nous dire : « allons, allons, les enfants, ça ne se fait pas ! » Et moi qui non seulement respecte la loi par devoir, mais aussi approuve du fond de l’âme cette morale qui est source de toutes les lois et de tous les décrets, j’avertis respectueusement par la présente l’ordre moral en question, j’affirme qu’il a été beaucoup trop compréhensif, même laxiste, il a observé le cours du monde avec la bonne foi naïve de la morale sans taches, incapable de concevoir le péché. C’est ainsi que le cours du monde a pu abuser de la confiance de la censure morale, et il s’est passé des choses…

Je lance un appel à l’Ordre Moral pour qu’il tienne mieux à l’œil les êtres humains. Par la présente je dénonce l’humanité, puisque’à propos de la java et de la banana, il a enfin compris ce qui se passe ici – alors, à propos de la banana et de la java, je dénonce les gens qui depuis longtemps, même avant la java et la banana, en matière d’imaginations inconvenantes et libertines ainsi que dans d’autres domaines auxquels il n’avait pas songé, se sont livrés aux pires abus et ils abusent encore, de façon dissimulée bien entendu, pour ne pas être remarqués. C’est inadmissible !

J’ai l’honneur de dénoncer les hommes et les femmes qui, en général, non seulement dans la java mais aussi dans d’autres danses, y compris la csárdás, transgressent l’ordre moral et trompent par là même l’autorité. L’autorité s’imagine naïvement que les hommes et les femmes dansent simplement pour faire un peu d’exercice, ou parce qu’ils aiment la musique ou, lors des soirées de bienfaisance, pour collecter le plus possible à l’attention des nécessiteux. Alors c’est faux. J’ai découvert, et si l’affaire va au tribunal entre moi et les gens, je veux dire si les gens me font un procès en diffamation – moi je serai prêt à témoigner que ce n’est pas un hasard si les hommes dansent avec les femmes et les femmes avec les hommes : cela découle bel et bien d’une conspiration secrète, d’un complot délibéré, pour contourner la loi, avec l’intention d’éveiller les uns dans les autres les imaginations inconvenantes et libertines (annexées ci-dessous en b), à savoir : en tirer un bénéfice sensuel et sentimental contraire à la morale, ceci à l’insu de l’autorité !

Je suis prêt à en témoigner, parce qu’on ne peut pas tolérer qu’on égare la bienveillante autorité. Je propose l’interdiction et le contrôle le plus rigoureux de la danse en général, en tant que pratique propre à éveiller des imaginations inconvenantes et libertines.

Mais ce n’est pas tout, il existe aussi d’autres agissements, seulement je préfère me taire. Pourquoi des jeunes filles vont se promener à la lumière de la lune, comme si elles allaient simplement se promener à la lumière de la lune – pourquoi, sous l’effet de quelles imaginations, des individus de sexes différents, donc par définition des individus impudiques, se rencontrent-ils en public ? Il y aurait beaucoup à en dire. Mais le plus incroyable, c’est de voir ce genre d’abus conduit parfois avec la plus grande témérité, dans les murs d’institutions officielles de l’autorité, en la présence et sous les yeux d’officiers de l’état civil. Y a-t-il spectacle plus licencieux, plus inconvenant, plus impudique, qu’un jeune couple en train de balbutier un oui ?

J’ai l’honneur par la présente de dénoncer les meilleures familles pour incitation et exercice d’imaginations qui ne devraient pas même se produire dans les pires familles – et j’en joins ici même la preuve sous la forme de la réflexion logique que voici : les familles les meilleures existeraient-elles si ne se produisaient pas certaines choses qui se produisent même dans les meilleures familles ?

 

Suite du recueil

 



[1] Banana Danse. Entre autres, spectacle de Joséphine Baker aux Folies Bergères.

[2] Nouvelle proche de "Si même le shimmy…", paru dans la presse en 1922