Frigyes Karinthy : Eurêka
histoire
Je les ai rencontrées la première fois dans le
tram, en mille neuf cent treize. Deux amies. Elles étaient dans une vive
discussion quand je me suis trouvé à côté d’elles.
- Oui, dit la brune, mais au milieu il faut
le soulever un peu, comme ça, on peut le draper derrière.
- Je préfère, dit la blonde, quand c’est
bouffant. Je l’aurais fait faire long, avec quatre boutons, rassemblés en
bouquet en bas.
Je les ai revues une seconde fois en
quatorze, elles se promenaient, méditatives, sous la statue de Saint Gellért : je me rappelle bien la date, c’était le jour
de la bataille aux lacs Mazures, les informations du
matin précisaient que quarante mille Russes s’y étaient noyés.
- Tu n’as quand même pas raison, dit
lentement la brune, on peut bien libérer les manches, en y ajoutant une
ceinture en cuir. Tu verras quand ce sera prêt, comme ça amincit.
- La mienne porte un simple ruban rouge au
cou, dit la blonde, mais évidemment ça nécessite des bas assortis.
La nouvelle de la capitulation des Allemands,
la fin de la guerre, est parvenue d’abord par Paris, le 12 novembre. Moi, une
heure plus tôt, avant la parution des éditions spéciales, je me trouvais sur la
rive du Danube. Elles sont passées devant moi et j’ai entendu le mot
"Paris", j’ai pensé que j’allais apprendre quelque chose.
- Ne raconte pas n’importe quoi, disait la
brune, c’est dans les journaux de Paris.
- C’est impossible, répondit la blonde, on ne
peut pas porter un chapeau de paille en hiver. Même si tu l’as vu cent fois
dans les journaux parisiens. Tout au plus une bordure de paille, mais avec un
ruban noir moiré.
La foule suivait le président de la
République. Elles s’y trouvaient aussi. Elles paraissaient agitées.
- Tu es folle, haletait la brune, ces
exagérations te font perdre la tête.
- Et pourtant si, dit la blonde
fiévreusement, au-dessus des genoux, si tu veux savoir. De toute façon j’ai
déjà passé ma commande pour le crêpe Georgette couleur crème. Tu verras, tu te
joindras à moi pour la suivante.
La populace parcourait les boulevards en
hurlant « vive les soviets ». Tirs de fusils, rafales de
mitrailleuses. Quelqu’un s’écria : « Foutez tous le
camp ! » Prises de peur, elles s’enfuyaient.
- Monte vite chez Amalia, cria la brune, je
passerai demain te l’apporter.
- Mais n’oublie pas le patron, rétorqua la
blonde, une balle frôla son chapeau.
Pendant longtemps je ne les ai plus revues.
Puis je les ai vues passer juste devant moi rue Váci,
bras dessus, bras dessous, dans un silence paisible.
- Tout compte fait, dit la brune, tu avais
peut-être raison. Si je la drape devant, on peut soulever derrière.
- Je reste persuadée, répondit la blonde,
qu’avec des bouffants c’est plus joli. Moi je la fais faire courte, sans
boutons, avec un bouquet en haut. Pourtant la ceinture ne sera pas rouge, elle
sera…
Malheureusement je n’ai pas entendu la suite,
je ne sais pas comment doit être la ceinture si elle n’est pas rouge. Nous l’apprendrons
peut-être lors de la prochaine guerre mondiale.