Frigyes Karinthy : "Ne
nous fâchons pas"
rÊve et rÉalitÉ
Lieu : bureau
de la rédaction, deux tables
Mimosa (poète
célébré, auteur de "Couleurs souffreteuses", est
assis à une table en train d’écrire. C’est un homme
robuste et costaud.)
Boucher (auteur dramatique et essayiste célébré, auteur d’« Âmes Viriles ». C’est un homme de nature peussimiste, seurieux, seulencieux. Il entre discreutement, sans bruit, il se rabougrit pour gagner sa table. Avec une bêlante douceur) : Béé, me permettrais-tu, s’il te plaît, que j’écrive ici mon article ?
Mimosa (relève la tête. Il hurle) : Pourquoi tu cries ? T’es
fou ? Pourquoi tu cries ? Tu ne peux pas entrer sans crier ?
Faut-il que tu hurles, alors que tu vois que je travaille. (Il écrit.)
...À mon âme, délicate fleur de douleur
Reviennent, muettes, ces douces musiques mourantes...
Boucher (en bêlant) : Pardonne-moi, s’il te plaît, j’ai une
urgence à écrire... (Il
prépare devant lui une plume et du papier, il examine longtemps la
plume, il la gratte pour en ôter un grain de poussière, il la
trempe dans l’encre, il la sort de l’encrier, de nouveau il la
regarde, il en dégage l’encre superflue sur le rebord de
l’encrier en veillant à garder libre la fente de la plume, de
nouveau il l’examine, lentement il l’approche de la feuille, mais
avant de toucher le papier, il prend plusieurs fois son élan, il dessine
des cercles au-dessus de la feuille, puis il la pose dessus pacifiquement,
comme une colombe et il se met à écrire en lettres
régulières, de petite taille, la tête penchée sur le
côté.)
...Que les véreuses poules
mouillées courent à leur perte, pourrissent dans leur odeur
nauséabonde – que viennent donc l’indomptable Écumeur
et le Déraisonneur ! Qu’il nous
malaxe dans sa tempête, qu’il nous brise les os, qu’il nous
arrache de la bouche la langue veloutée, que nous puissions enfin hurler
vers le ciel à gorge déployée – fauves hurlants et
rugissants, nous arracher les poumons, nous faire craquer le squelette...
(Il observe sa plume, il regarde doucement
devant lui, il hoche la tête.) Oh
là, là, ce János... Je lui ai pourtant demandé de
nettoyer un peu mes plumes... elle s’est encore accrochée sur un
cheveu... (Il poursuit
l’écriture.)
Mimosa (sursaute) : Nom
d’un chien, que le diable emporte vos gueules d’ivrognes,
qu’est-ce que c’est ici, une rédaction ou une caserne ?
(En hurlant) Il n’est pas
possible d’obtenir que vous fermiez vos gueules un instant ? Je ne
pourrai jamais vomir ce foutu papier... (Il
enfonce sa plume dans la feuille, l’encre éclabousse.)
...Sur le lac huileux des délicats chagrins
En silence, je nage, taciturne
Vivez-vous donc encore ? Existez-vous, enfin ?
Je ne peux le savoir...
Celui qui est ici n’est peut-être qu’une ombre
Assise parmi vous, oh souriants décombres,
Et sa voix, comme celle de l’antique violon
Si douce... si douce...
N’est peut-être qu’un spectre, à peine l’entend-on,
Fantôme éphémère...
(Il jette à terre la plume cassée, en vociférant) : Qu’il crève, celui qui a inventé ça... mettre des plumes pareilles dans nos paluches... elle s’est cassée, la charogne ! C’est une rédaction, ça ? Seuls les bovins ivrognes que vous êtes peuvent supporter un endroit pareil, des gens qui permettent qu’on leur crache à la gueule.
Boucher (doucement) : Patience... patience... ne nous énervons pas... tu
vas gentiment au tiroir, tu prends une plume neuve... (Il écrit.)
...Et cette fois, finies les concessions,
assez de ces tout-arrangeurs, assez de ces Patients ! Assez de ces Déplaceurs, de ces Remplaceurs,
qui ne font que replâtrer, tartiner la maison délabrée
– un gnon dans la gueule, c’est ce qu’ils
méritent ! Un gnon et un coup sur le crâne !
Mimosa (se rassoit, il se masse la
tête de son poing, il souffle, il a le hoquet, d’une main il sort
un gigantesque mouchoir rouge, il se mouche dedans d’une voix de
bombarde, pendant que de l’autre il écrit.)
...Ces quelques petites heures errantes,
Mes deux yeux, doux lampions automnaux
Flottent sur un arbre du cimetière
Ne veulent voir que beauté, que rêve,
Que ciel bienveillant, que dentelle ancienne au motif délicat
Que couleur profonde, mauve et vert pâle
Beauté souffrante
Beau, souffrant...
(Il se mouche, il pose
le stylo un instant, il examine son mouchoir, puis il le replie, le fourre dans
sa poche et continue d’écrire.)
Boucher (pose son stylo, il examine un de ses doigts,
il y remarque quelque chose, il sort une petite éponge d’une poche
et un petit flacon d’une autre, il trempe l’éponge dans le
flacon, il se lave le doigt, puis il le lèche, ensuite il s’essuie
la langue avec l’éponge. Il écrit.)
Laissons le Destin nous agresser, de toute
sa colère – de toute sa colère et pas de ces piqûres
d’aiguille, pas de ces petites piqûres empoisonnées –
voici, voici ma poitrine, qu’un rocher tombe dessus et
m’écrase d’un seul coup... s’il le faut...
Holà, il y a un courant d’air ici... (Il va à la fenêtre, il
écrit.)
Mimosa (écrit) :
Car je ne m’adresse plus à personne
Je n’insulte personne, je ne souhaite plus rien
Un doux soupir de loin, du ciel bien dégagé
Mon soupir
Je ne lance vers toi que cela, une fleur...
Il hurle : La fenêtre !! La fenêtre !! (Il lance l’encrier à la tête de Boucher.)
Boucher (doucement) : Comme tu es nerveux. Comme tu es nerveux ! Je voulais
justement la fermer ! (Il meurt.)