Frigyes Karinthy : Théâtre Hököm
IphigÉnie À Balatonos,
ou
qui va accueillir Maman
Tragédie du destin
de CARINTHOS
Personnages :
Weisz
Madame Weisz
Patatos
Dr. Bodó
Madame Rechnitzer
Le Plagiste
La scène se passe un jour d’été de
l’an 1925, vers 19 heures, sur une plage, près de Siofocus. Dans l’arrière-plan on voit le Grand
Casino dans la baie, et des voiliers. Sur le devant, quelques bancs et des
cabines.
WEISZ (apparaît
de derrière les cabines, tout habillé, un journal à la
main. Il regarde autour de lui) : Hé, plagiste !
Où vous cachez-vous quand on a besoin de vous ?
Le PLAGISTE (approche
de l’autre côté) : J’arrive. J’ai
mis du linge à sécher.
WEISZ : Ma femme est-elle encore dans
l’eau, ou est-elle sortie ?
Le PLAGISTE : Elle s’habille. Une
dépêche est arrivée pour vous, la voici. (Il tend la dépêche.)
WEISZ : Quoi ? (Il l’examine.) De Budapest ?
Tiens donc ! Et qu’a dit ma femme ?
Le PLAGISTE : Elle vous fait dire que vous
devez aller au train, elle arrive à huit heures.
WEISZ (ouvre
la dépêche.) : « J’arrive par le
train de sept heures et demie, Maman… » (Il jette la dépêche.) Sacré nom ! Je me
suis sauvé de Budapest pour rien. Ma belle-mère me
poursuit ! Crotte alors ! Et c’est moi qui suis censé
aller la chercher – merdos ! Ma femme
n’a qu’à y aller ! (Au
plagiste.) Qu’est-ce que vous faites, planté là ?
Vous attendez un pourboire pour cette mauvaise nouvelle ? Ma femme va en
entendre parler ! (Il sort par la
gauche.)
Le PLAGISTE (sort
par la droite).
Le CHŒUR
As-tu
vu l’émissaire, visage tourmenté ?
Fils
du plagiste, voix rauque
Et
Ignassos Wajsz, tête
chauve
Recevant
la nouvelle
Que
depuis le lointain Budapestos
Lui
envoya Télégramme, le serviteur d’Hermès !
Le CONTRECHŒUR
Oh
malheur, je vis aussi autre !
Sur
des chars à vapeur filant au dehors !
Régina,
née de l’écume,
Épouse
d’Armand Rechnitzer le calculateur,
Celui-là
même qui engendra dans un nid divin
Sa
fille Iphigénie Madame Weisz.
Dont
le père Armand Rechnitzer
Envoya
son épouse princière
En
la recommandant aux grâces De Vaporos,
Dieu
des chemins de fer !
Le CHŒUR
Ô,
père terrible et cruel !
Ainsi
tu reconnais ton gendre habile ?
Weisz,
l’encaisseur d’enjeux ?
Ô,
Vaporos, Dieu des chemins de fer, à
l’aide !
Car
le sang de Priam a dégénéré.
WEISZ (revient) :
Je
n’ai pas mâché mes mots. Je lui ai bien fait entendre :
Le
petit doigt ne bougerai, plus que ça ne
manquerait !
Et
tant pis si ça déplaît à ma moitié !
Évohé !
Qu’on
ne compte pas sur moi pour courir la chercher !
Le CHŒUR :
Évohé,
évohé, à l’aide !
WEISZ : Les journaux pestois,
je préfère. (Il
s’étale sur un des bancs, se tourne vers l’intérieur
et se met à lire.)
Le CONTRECHŒUR : Moïra, Dieu du destin,
protège-le !
WEISZ (tourne
les pages, bâille) : Le Salami a bonne mine, je vous le
dis !
Le CHŒUR : Dieux maîtres du flux et du
jusant !
WEISZ (pour
lui-même) : J’aurais mieux fait de commander du
Circulant !
Le CONTRECHŒUR : Pandore, qui voit le secret de ton
cœur ?
WEISZ (pour
lui-même) : Tiens donc, je me sens tout à fait
flagada.
Le CONTRECHŒUR : Ô, sage expression, ô
noble discrétion !
WEISZ : Encore ça pourrait
à la hausse tourner !
Le CHŒUR : Le feu de la jeunesse loue l’homme
remarquable !
WEISZ (continue
de tourner les pages à rebours) : Qu’est-ce
qu’il raconte encore le bon-papa Lehner ?
Le CONTRECHŒUR : Ô, fière belle bravade,
vertu patriotique !
WEISZ (rigole) : Alors
là, Paul Sándor l’a bien assaisonné !
Le CHŒUR : Telle gloire ne fut vue depuis
Périclès !
WEISZ (tourne
toujours les pages) :
Krach,
encore un adultère !
Et
bien entendu, le mari
N’était
au courant de rien…
Seulement
le scandale éclaté…
Que
les hommes sont cons, Que les hommes sont cons !
(Il poursuit sa lecture.)
Le CHŒUR :
Espiègle
Apollon
Hespérides
trouble-fêtes !
Ô,
malheur voyez !
Le
brave assoupi !
Ne
se doute pas du péril !
Qu’Apollon
courroucé
Lui
murmure à l’oreille !
Pourtant
l’avait prévenu
La
Kelemen aux cheveux courts,
L’amie
à langue de feu,
Hier
entre les vagues du plagios,
Que
« cette Madame Weisz
Trompa
ou trompe
Ou
trompera son mari. »
Le CONTRECHŒUR
Ô
que vois-je à l’horizon azur ?
De
Füredos approche le voilier
éthéré
Du
svelte Docteur Bodo, couronné des lauriers
De
toutes compétitions à Siofocus,
Que
ce soit de tennis que ce soit de bagarre.
Ainsi
que des combats du champ de Baccaros,
Baccara
sur tapis vert lavé de leur sang.
Le CHŒUR
Approche
aussi Patatos,
De
Weisz, la destinée !
Approche,
ô, malheur, Patatos,
L’esprit
de Socrate est sur lui,
Donne
à Weisz, de résister la force !
PATATOS (entre
par la droite, aperçoit Weisz) : Ah, bien le bonjour, cher
Monsieur Weisz, que faites-vous par ici ?
WEISZ (tourne
la tête vers lui, morne) : Vous ne voyez pas ? Je fais
du vélo. Pourquoi vous demandez ce que vous voyez ?
PATATOS : Bon, ça va, ça va,
calmos ! Vous n’allez tout de même pas vous
fâcher !
WEISZ : Pourquoi je me
fâcherais ? J’ai toujours su que vous êtes un tricheur.
PATATOS (doucement) : Ce
n’est pas de ma faute si ma martingale
était meilleure que la vôtre.
WEISZ (rouge
pivoine) : Si j’avais misé sur le vert, c’est
sûr, j’aurais gagné.
PATATOS (doucement) : À
quoi bon se quereller ? Je vous donne une revanche, tout de suite si vous
voulez. Venez avec moi, jouons six petits tours.
Le CHŒUR
Malheur,
oyez ce téméraire
Attirer
le héros au moyen de sa ruse.
Sage
Dionysos, à l’aide !
Donne-lui
la vigueur, une fois seulement !
WEISZ : Moi, aller là ? Cher
Patatos, voyons, pour qui vous me prenez ?
PATATOS : C’est comme vous voudrez,
j’ai dit ça comme ça.
WEISZ : Je l’ai même
juré, plus jamais avec vous.
Le CONTRECHŒUR : Ö glorieux serment, sois fort,
tiens bon, par Zeus !
Le CHŒUR : Ouvrons l’oreille, il doit choisir,
qui va gagner : vice ou vertu ?
PATATOS : Je veux être pendu
s’il ne change d’avis, tel que je le connais§
WEISZ : Aujourd’hui nullement, Patatos mon ami, allez vous
rhabiller.
PATATOS : Le rapide n’est pas encore
entré en gare – d’ici-là rien n’est sûr.
WEISZ : Seule La mort est sûre et
l’America Bank.
PATATOS : Et moi je reste au camp
jusqu’à dix heures et quart, si vous changez d’avis –
pour ma part je suis prêt. (Il sort
à gauche.)
Le CHŒUR
Ô,
félicitons-le, avec du vin de Chios !
Il
était ferme, a résisté
Aux
charmes de Patatos au chant de sirène,
Sur
l’île de Narcissos !
Le CONTRECHŒUR
Ne
fêtons pas trop tôt, voici là-bas qu’approche
Sa
royale moitié, Iphigénie Renate,
Quelle
majesté entoure sa silhouette !
Le CHŒUR
Son
voile flotte au vent, apparaît en dessous
La
pudeur rougissante. On en découvre tant !
Le CONTRECHŒUR
Jamais
assez se voit la pudeur rougissante,
Disent
les jouvenceaux de Lipot Olympie.
MADAME WEISZ (sort
entre les cabines, en tenue de bain et peignoir élégant, frappe
dans ses mains) : Doux Jésus, toi ici, tu n’es pas
à la gare ?
WEISZ : Pas fou ! Maman trouvera
bien la route toute seule.
MADAME WEISZ : Elle la trouvera ? Comment
trouverait-elle, si elle est toute seule ?
WEISZ : Eh bien, comme la foudre qui
tombe droit du ciel, je ne vais pas courir !
MADAME WEISZ : Façon très
obligeante de parler de maman !
WEISZ : Sur son cercueil je prendrai un
ton raffiné !
MADAME WEISZ (pleure) : Tu
attends donc la mort de ma mère, gredin ?
WEISZ : Mon petit, je n’attends
rien de bon de ma vie.
MADAME WEISZ : Pouah ! Je me demande bien
pourquoi je cause avec un tel que toi ! Allez ouste, au train, sinon je
fais du vacarme.
WEISZ (tourne
le dos) :
Je
vais d’abord chausser mes sabots confortables
J’ai
besoin de dormir, je m’y soumets d’abord.
Si
on vient demander comment ai-je dormi,
Je
n’ai pu l’observer, je n’étais éveillé.
Réponds
cela si on te le demande.
(Il
fourre son chapeau sous sa tête, il lit le journal en secret, en faisant
mine de dormir, il fait même semblant de ronfler.)
MADAME WEISZ (s’assoit
sur l’autre banc, se tord les mains) :
Méchant
homme, méchant, nous raterons le train !
Je
ne peux pas aller à la gare seule, nue !
Le
temps de me vêtir, le train est déjà loin.
(Elle cache sa figure dans ses mains.)
Le CHŒUR
Nous
avons déjà vu le chagrin de Niobé,
Mais
qu’était-ce par rapport aux pleurs d’Iphigénie !
Ô,
pauvre femme et mille fois plus pauvre homme,
L’époux
s’élève contre l’épouse, quels temps
horribles !
Le CONTRECHŒUR
Sur
la cime du môle accoste le preux Bodó,
Madame
Kelemen à langue de dentelle,
Tu
vis la situation.
Lui,
par ici la voit… tombe le monoclos,
S’approche
par ici, rapide, haletant
Comme
jadis Achille.
BODÓ (arrive
par la gauche, vêtu de blanc, avec son monocle) : Ah, je
vous baise la main, chère petite Iphi !
MADAME WEISZ (lève
la tête) : Bonsoir, mon cher Bodó,
vous arrivez bien ôt !
BODÓ : Je faisais du voilier, et le
vent murmurait !
MADAME WEISZ (sourit) : Roucoulait ?
D’habitude c’est vous qui roucoulez.
BODÓ : Qu’entendez-vous par
là : c’est le vent qui roucoule ?
MADAME WEISZ (coquette) : D’habitude
c’est vous qui roucoulez aux femmes.
BODÓ (s’assoit
contre elle, tout feu) : Seulement près de vous, parce que
je vous aime !
MADAME WEISZ (s’écarte
coquettement) :
Du
calme mon ami modérez votre flamme,
J’ai
pris déjà mon bain de soleil ce matin.
BODÓ :
Mais
ce soleil là-haut est un pingre Écossais,
Un
glaçon, un igloo au regard de ma flamme,
À
peine assis auprès de vous, déjà je flambe
Et
je brûle,
et je sens que je ne suis que feu !
Enfin,
cruelle amie, vous faites la coquette,
Mais
vous avez grand tort !
Le CHŒUR
Cupidon
ailé
Résonne
dans ses mots,
Tourne
vers elle sa flèche,
Ô,
âge d’or féerique !
MADAME WEISZ : Attention – mon mari est
sur le banc en face.
Le CONTRECHŒUR : Fidélité de femme,
gloire à toi – pour ces mots !
BODÓ (y
jette un regard) : Tiens donc ! Vous avez raison, je ne
crierai plus. (Il lui chuchote à
l’oreille.)
Le CONTRECHŒUR : Vous voyez comment perdent leur vertu
les cœurs purs !
MADAME WEISZ :
Fichez-moi
donc la paix ! Je suis trèsen
colère !
On
aurait dû partir aller chercher maman…
Mon
mari me lanterne, et je suis en maillot.
BODÓ (avide) : Je
vous accompagne à la cabine, vous permettez ?
MADAME WEISZ (regarde
son mari, hésite) : Ben alors… Je veux bien…
Mais sutout soyez sage !
BODÓ : Oh, ma petite Iphi, m’avez-vous déjà vu une seule
fois pas sage ?
MADAME WEISZ (lui
tape la main) : Bon, d’accord, alors venez, vous… mon
héros !
BODÓ (lève
sur elle un regard interrogateur) : Ou Achille… comment
s’appelait-il ce champion de foot ?
(Ils se dirigent ensemble vers
les cabines.)
Le CHŒUR
Ignassos, le mari, tient la chandelle, le pauvre.
Ô,
je tremble, par où conduira ton chemin ?
Poséidon
tonnant, ô mortel poursuivi
Par
le désastreux sort, où tempêtent des douches
Hostiles,
sur les murs de marbre de la Bourse,
Car
les couros du jour n’ont pas encore fléchi.
Ton
Destin est ainsi noir, il va s’accomplir.
WEISZ (s’assoit,
s’étire, se frotte les yeux) :
Mais…
où est donc ma femme, sans elle je m’ennuie.
Est-elle
allée chercher Maman ? Est-elle en une cabine ?
Je
pars à sa recherche pour voir ce qu’il en est.
(Il se lève, se dirige
vers les cabines.)
Le CONTRECHŒUR
Hâte-toi !
Que Pallas-Athéna accélère tes pas,
Dégaine
ton glaive là, tant qu’il n’est ni trop tard
Ni
trop tôt.
Le PLAGISTE (sa
voix de l’extérieur) : C’est par ici, Madame,
ils sont là je le crois.
MADAME RECHNITZER (sa
voix de l’extérieur) : Saloperie, personne
n’est venu pour m’attendre ! (Éclairs, tonnerre.)
WEISZ (comme
foudroyé) : Krach ! Ma belle-mère m’a
foudroyé ici-même ! (Il
cherche alentour.) Je prendrais bien la fuite, mais par où me
sauver ? (Il s’enfuit par la
gauche.)
Le CHŒUR : Malheur ! Tu cours à ton
destin ! Arrête-toi, évite-le !
Le CONTRECHŒUR :
Jamais
nul n’est heureux jusqu’au jour de sa mort.
Certains
tournent à gauche, sont foudroyés à droite.
MADAME WEISZ (arrive
par la droite, ses habits et ses chaussures sous le bras, suivie de Bodó) :
Disparaissez,
cochon, car c’est ce que vous êtes !
Oh
Ignace ! Où es-tu ? Ça je vais le lui dire,
À
mon petit mari que vous ne me laissez
Même
pas m’habiller !
(Elle
sort à gauche en courant, Bodó la suit.)
(Ils se dirigent ensemble vers les
cabines.)
Le CHŒUR
Avez-vous
remarqué la fière,
L’écarlate
indignation
Sur
ses joues divines ?
Ô,
fidélité conjugale, tiens bon !
Toi,
Prophète aux cheveux bouclés !
Accours
défendre ton château,
Troie
risque de tomber,
Si
l’Hellène l’assiège trop assidument !
WEISZ (arrive
par la droite, jette des regards soupçonneux vers l’arrière) : Elle
est là !... Et bientôt… elle sera ici.
Le CHŒUR
Cours,
cours… Tout est perdu ! Le destin te rattrape !
Frères,
couvrons-nous la face !
PATATOS (vient
de gauche, les mains dans les poches, cyniquement. Il aperçoit Weisz,
cligne des yeux, lui fait des signes avec les doigts, puis fait des gestes
comme pour mélanger des cartes avec ses mains sorties de ses poches).
Le CONTRECHŒUR : Ô malheur, la voici, c’est
la dernière station !
WEISZ (lutte
contre lui-même) : Lâchez-moi !
Lâchez-moi ! Je cherche ici ma femme.
Le CHŒUR : Il vacille, il tremble… Noble
mélancolie sur son pâle visage...
PATATOS (cyniquement) : Tiens,
voici sa belle-mère, elle arrive par là. (Il sort.)
WEISZ (tremblant) : N’ai-je
pas entendu parler de choses horribles ?
Le CHŒUR : Ô malheur, il hésite. Son
destin s’accomplit !
PATATOS : Parler de six, parler de dix
– c’est comme il vous plaira.
WEISZ (lutte
contre lui-même, puis redresse la tête) : Allons-y !
(Il prend Patatos
par le bras, ils sortent ensemble par la droite.)
Le CHŒUR : Oh Malheur ! Oh Malheur !
C’est la fin ! C’est la fin !
Le CONTRECHŒUR : Attendez ! Il existe
peut-être encore des dieux là-haut !
MADAME WEISZ (arrive
par la gauche, essoufflée, suivie de Bodó) :
Mais
laissez-moi en paix ? Où est donc mon
mari ?
Où
fourre-t-il sa gueule dans des moments comme ça ?
(Vers
le plagiste qui entre.) Où il est mon mari, vous ne l’avez pas
vu ?
Le PLAGISTE : Il est passé par
là avec Sieur Patatos. Il allait vers le camp.
(Il
sort.)
MADAME WEISZ (frappe
dans ses mains) :
Ah,
taper le carton ! Gare à toi ! Chenapan !
Me
laisser toute seule – aussi avec maman !
(À
Bodó, renfrognée.)
Accompagnez-moi
donc, retour à ma cabine.
BODÓ (se
réjouit avec avidité) :
À
la cabine ? Non, mon Iphi, à quoi
bon ?
Ma
villa est tout près, juste derrière les bains,
Non
loin de la cabine, .Il y a là ce qu’il
faut,
Rouge
et poudre de riz. Vous pourrez
Vous
faire une beauté.
(Il
s’approche tout près.)
Je
partirai ce soir,
Vous
ne me verrez plus, si c’est votre désir…
(Il
chuchote.)
Je
suis, vous le savez, extrêmement discret.
Le CHŒUR
Ô,
Weisz tueur de cerfs, où es-tu, où te mènent,
De
Charybde en Scylla, les vents de ton destin ?
Entre
les cimes de tes atouts prétentieux,
Tu
ne soupçonnes pas le fléau, malheureux.
Ton
bateau eut mieux fait de rester en Colchide !
Le CONTRECHŒUR
Grand
est le péril, mais l’ordre divin est fort,
C’est
aux moments fatals qu’arrivent les secours.
Où
l’aide humaine n’est plus, peut la parole divine,
Elle
tombe des nuages et saisit Ganymède !
MADAME WEISZ (regarde
autour d’elle, hausse les épaules tout comme Weisz auparavant) : Bon,
d’accord, allons-y ! Je m’habillerai là-bas…
BODÓ (joyeux) : Oh,
ça ne presse pas, allons boire d’abord une liqueur au bar. (Ils se dirigent vers la droite. Le
Chœur et le Contrechœur se cachent les
yeux. Au moment où ils s’apprêtent à tourner à
droite derrière la cabine, ils se trouvent en face de Madame Rechnitzer, bruyante, vêtue de couleurs criardes, en
cape de voyage.)
MADAME RECHNITZER (laisse
tomber sa valise) : Ma fille ! (Baisers fougueux.)
MADAME WEISZ : Maman !
BODÓ (en
aparté) : Patatrasbadaboum,
comme dirait Homère. Alors tout est foutu ! Je n’ai
qu’à déguerpir ! (Il
veut partir.)
MADAME RECHNITZER :
Quel
horrible trajet j’ai eu !
Je
me suis querellée avec le receveur !
Il
m’a presque jetée du train !
Mais
j’ai la marmelade, ne crains rien ma petite,
Ainsi
que la combinaison.
Eh
bien dis donc, ce n’est pas une mince affaire.
La
culotte blanche est tombée,
Et
un monsieur m’a demandé…
Mais
ce n’est pas du tout ce que je voulais dire,
Bref,
dès ma descente du train,
J’ai
bien cherché des yeux – personne pour m’attendre.
Je
me dis – que se passe-t-il ?
C’est
une saloperie !
Puis,
on me dit ici que vous prenez un bain !
Hou,
qu’il fait chaud !... Comme je sue !
Ma
petite fille, où peut-on
Se
laver ici les petons ?
Changer
de chemise, s’épousseter – et bref,
Se
dévêtir, où trouver
Du
savon, du rouge et de la poudre de riz ?
MADAME WEISZ (désigne
Bodó avec une ironie glaciale) :
Chez
lui. Maman chérie. Viens que je te présente
Ce
cher Monsieur Bodó. Justement, à
l’instant
Il
fut assez aimable pour me solliciter
D’aller
dans sa villa, juste derrière les bains.
Je
lui ai fait savoir que tu arriverais,
Et
très gentiment il a proposé
Que
tu ailles te changer chez lui !
MADAME RECHNITZER (enlace
Bodó avec vivacité) :
Oh,
cher Monsieur !
Comme
c’est gentil ! Comme vous êtes beau garçon.
Oui,
la galanterie, cela existe encore !
À
l’avance et sans vous connaître
Je
vous remercie de tout cœur !
Je
vous suis reconnaissante, Monsieur Boubou…
BODÓ (effrayé) : Bodó…
MADAME RECHNITZER : Boubou ! (Pudiquement.)
Allons-y,
déshabillons-nous !
(Elle
l’entraîne, jette un regard en arrière sur sa fille.)
Et
toi, ma petite, va donc
Rejoindre
ton mari chéri.
Va
sans m’attendre, va, je vous retrouverai,
Ça
prend du temps, de se changer.
(Elle
entraîne avec elle le pauvre Bodó.)
(Madame
Weisz reste sur place.)
Le CHŒUR
Parfois
c’est du ciel bleu que ta colère nous frappe
Machine
divine, Deus ex machina !
Qui
voit l’avenir ?
Les
Parques ourdissent la destinée des humains.
C’est
ainsi qu’est sauvé l’honneur
De
Weisz l’assassin des atouts.
La
vie d’un homme est ronde, tantôt haut, tantôt bas,
Tantôt
je gagne, tantôt tu perds –
C’est
la malchance, c’est le drame.
Rideau.