Frigyes Karinthy : Théâtre Hököm
L’invention de Monsieur Lux
ou
Le huitiÈme ciel
Mystère technique en un tableau
Personnages :
Le Directeur gÉnÉral
Gabriel,
directeur
Michel, gÉrant
Raphaël, gÉrant
Monsieur lux
EmployÉs
LA FEMME
L’HOMME
Le bureau du directeur général
dans le bâtiment central, la tour immense du site géant de Pantechnikon. En réalité ce n’est pas
tellement une pièce, plutôt une halle : les murs de marbre
sont tapissés d’un lourd lambris de bois précieux.
L’ameublement est un véritable chef-d’œuvre, un
mélange de bon goût et de richesse sans limites savamment
ordonnée. Nulle exagération, nulle ostentation, tout est à
sa place, toutes les matières sont nobles, une harmonie parfaite de
l’utilitaire et de l’esthétique offre un effet
d’unité que ni la simplicité maniérée de la
"Nouvelle Objectivité" ni l’écœurant style
archaïque conservateur surchargé ne peuvent atteindre. À
droite un immense bureau d’une seule pièce, au milieu des
fauteuils confortables autour d’une petite table, à gauche une
sorte d’alcôve semblable à une scène, fermée
d’un rideau, c’est la cabine de présentation,
encastrée dans le mur, à la hauteur de quelques marches.
D’étranges tableaux encadrés suspendus ici et là,
quelques-uns frappent le spectateur au premier regard, ne comprenant pas ce qu’ils
font ici : des esquisses schématiques d’animaux et de
plantes, quelques cartes astronomiques ou géographiques pour
écoliers. De larges fenêtres permettent d’apercevoir le ciel
étoilé, avec quelques constellations inconnues, rien
d’autre. L’intérieur est baigné d’une
lumière agréable de source indéterminée. Tout nous
fait sentir que nous nous trouvons à l’étage
supérieur de la tour.
C’est dimanche soir, il est neuf heures, veille du démarrage
solennel de l’usine géante de Pantechnikon.
Demain matin à six heures, quand le directeur général pressera
un bouton, le travail commencera, les machines se mettront à tourner et
à cliqueter, sans plus jamais s’arrêter un seul instant.
Le Directeur gÉnÉral est un vieux monsieur d’une extrême beauté. Barbe
blanche, front arrondi, des yeux gris méditatifs. Une tenue sombre,
simple. Quelque chose émane de lui qui attire et aussi oblige à
garder la distance : une dignité sans pose issue de
l’harmonie des forces centrifuges et centripètes. Il est debout
derrière le bureau, le dos droit, il écoute patiemment le chef de
la délégation des employés sur le point de terminer son
discours de salutations.
LE CHEF DE LA DÉLÉGATION (un pas devant le groupe
d’environ vingt-cinq employés disposés en demi-cercle,
parle avec animation, et néanmoins une réserve intelligente. De
temps à autre il jette un regard involontaire vers le directeur Gabriel
qui, en compagnie des gérants Michel et Raphaël, est placé
à la gauche du bureau, face à la délégation.
À ces moments le directeur hoche la tête pour l’encourager) : … et maintenant je peux
terminer brièvement, comme il convient à un ouvrier, un
travailleur, et comme il revient à celui qui nous a donné
l’opportunité de travailler, qui a offert un contenu à la
vie des travailleurs. Et (il se retourne
un peu en arrière) je crie au nom de nous tous : vive le grand
esprit qui d’un seul mot, avec la force flamboyante de son talent et de
sa volonté, a bâti cette entreprise gigantesque à partir de
presque rien, celui que nous ne considérons pas comme un simple
employeur, mais comme notre maître et éternel modèle, celui
à qui nous exprimons gratitude et admiration, pour sa grâce de
nous avoir trouvés dignes de l’entourer dans notre rôle de
collaborateurs modestes et de jouir de la lumière de sa gloire future
– vive notre directeur général, longtemps et même
au-delà du temps !
LE CHŒUR DES EMPLOYÉS : Vivat, vivat, vivat !
LE DIRECTEUR GÉNÉRAL (attend
une minute, puis fait un geste bienveillant de la main pour signaler
qu’il va parler. Les vivats cessent. Sans se racler la gorge, sans
préparatifs, il improvise un discours simple, assez fort, toutefois non
militaire.) : Mes chers amis, je n’ai pas grand-chose
à ajouter, n’attendez pas de moi de belles phrases. Merci pour
votre confiance et votre affection. Le moment qui se présente à
nous sera celui d’une fin et d’un commencement, celui de la
coïncidence rare d’une arrivée et d’un départ.
Nous avons achevé l’œuvre que nous comptons maintenant mettre
en branle. Mes collaborateurs savent bien que nous n’avons nullement
gaspillé ce temps infiniment long qu’ont nécessité
l’invention, l’élaboration et l’amélioration
continue des centaines de milliers, voire de millions de projets et de plans de
détail et leur mise en forme définitive. Il y eut des
périodes semblant être des centaines de millions
d’années et dont l’unique programme consistait à
trouver la position la plus pertinente des deux pattes postérieures
d’une puce d’eau, car nous ne pouvions pas nous sentir tranquilles
tant que l’automatisme n’était pas parfait. À
d’autres moments une centième partie d’un instant
s’est avérée suffisante pour inventer le cerveau d’un
diplomate ou d’un critique théâtral, le dessiner et le
mettre aussitôt à disposition. Il fallait penser à tant de
choses pour les rendre concordantes, pour que rien ne manque, rien
n’entrave l’exécution de l’idée fondamentale,
pour qu’on n’ait jamais à se reprocher ultérieurement
d’avoir oublié un détail. Ne l’oublions pas : un
mécanisme aussi complexe que notre entreprise ne peut être
considéré comme achevé qu’une fois sa perfection
devenue plus grande que sa complexité. Un mécanisme
d’horlogerie ne se met à tourner que lorsque toutes ses
pièces ont trouvé leur place, du plus mince cheveu jusqu’au
plus grand rouage. Ici tout était pareillement important en
période de démarrage. Aujourd’hui nous sommes prêts,
et je crois bien prêts : aucune question de détail n’a
pu échapper à notre attention. Ces dernières vingt-quatre
heures ont été consacrées au repos. Demain matin à
six heures, quand je presserai ce bouton sur mon bureau, le mécanisme se
mettra en branle dans un unique accord géant, et il résonnera
jusqu’à son échéance tel une grande symphonie dans
un piano mécanique. Quand viendra cette échéance ?
– Nous ne l’avons pas encore décidé. Gagnez tous
maintenant votre place et attendez le grand moment. Merci encore pour votre
fidélité.
LE CHŒUR DES EMPLOYÉS : Vivat, vivat, vivat ! (Ils se dispersent lentement, se dirigent
vers la porte non sans regarder souvent vers l’arrière.)
Gabriel (s’approche très
respectueusement du directeur général. A voix basse.) :
Monsieur le Directeur Général, ne faudrait-il pas honorer cette
explosion spontanée d’affection de ces braves employés, car
je vous assure que personne ne les a mobilisés, en leur offrant une petite
répétition pour les distraire ?
LE DIRECTEUR (sourit) : Vous
songez à une sorte de répétition générale
comme au théâtre, mon cher Directeur ?
Gabriel :
Mais pas en grand, seulement à usage maison, non costumé –
une ou deux scènes intéressantes, c’est tout, comme
dégustation.
LE DIRECTEUR (sourit) : Bon,
je veux bien. Appelez-les.
Gabriel (à haute voix) : Messieurs,
pour un instant.
LES EMPLOYÉS (reviennent
vivement, ravis).
Gabriel :
Avec la bienveillante autorisation de notre Directeur Général
nous vous présentons ce qui vous intéresse le plus :
quelques exemples des principales installations techniques qui assurent le
fonctionnement de l’usine entière.
LES EMPLOYÉS (en
même temps) : Vivat ! Vivat ! Bravo !
Regardons ! Écoutons !
Gabriel :
Veuillez prendre place près de la fenêtre.
(Les
employés accourent à la large fenêtre qui ressemble
à celle d’un Zeppelin.)
Gabriel (saisit un téléphone
caché) : Allô !... C’est vous, Edison ?
Je vous prie d’enclencher l’éclairage central !
(Les
lampes de la salle s’éteignent, et simultanément le soleil
se met à briller à l’extérieur, arrosant la salle
d’une lumière éblouissante, pourtant amicale. Les
employés poussent des oh et des ah.)
LES EMPLOYÉS : Que c’est beau !
C’est magnifique ! C’est merveilleux ! Quelle
lumière !
Gabriel (au téléphone) :
Allô ! Passez-moi le professeur Copernic, s’il vous
plaît... Allô ! Cher Professeur, pour un instant toute la
coupole, plus près de cent cinquante millions
d’années-lumière ! Allons-y !
(La
salle elle-même reste sans éclairage, mais dehors le soleil
s’éteint et on ne voit plus que le ciel étoilé.
L’instant suivant ce ciel change, il se met presque à
étinceler : le disque de la lune grandit jusqu'à occuper la
moitié de la voûte céleste, puis soudainement il plonge,
comme si une gigantesque chaîne de montagnes lumineuse courait sous
l’horizon. Des billes rouges, jaunes et violettes courent dans le ciel,
autant de systèmes solaires, de gemmes gigantesques, certaines ont la grosseur
d’un ballon de football. Des petites planètes autour desquelles
tournent des petites lunes, mais tout est proche, presque tangible. Une
énorme comète traverse en étincelant cette cavalcade et ce
fourmillement, elle perce presque la Voie Lactée, mais sur un signe de
Gabriel elle retombe. On entend ne musique d’abord douce, puis de plus en
plus forte.)
LES EMPLOYÉS (émus,
incapables de dire un mot).
UN EMPLOYÉ (à
voix basse, quasiment transfiguré) : Et cette
musique !...
Gabriel :
Nous la réalisons en réglant la longueur d’onde d’un
champ magnétique à vibrations sphéroïdales.
L’EMPLOYÉ : Seigneur !
LE DIRECTEUR : Vous désirez ?
Gabriel (vite) : Ce n’est rien,
Monsieur le Directeur Général, il a seulement poussé un
soupir. (Il hoche la tête en signe
de désapprobation en direction de l’employé inconvenant
qui, pris de honte, serre sa main sur sa bouche. Puis il va au
téléphone.) Merci, cela suffit, Monsieur le Professeur !
Je voudrais maintenant une unité plus petite, de tout près,
disons… une lune d’un des centres périphériques de la
béta-billion-six cent quatre-vingt-dix-neuvième
coordonnée…
(Le
ciel noircit momentanément, puis s’élève du bas un
disque gigantesque, comme un ballon. Dans une douce lumière on distingue
clairement dessus la moitié sud-est du globe terrestre, les contours de
l’Eurasie et de l’Afrique. L’ensemble tourne lentement de
droite à gauche.)
LES EMPLOYÉS (rient, libérés) : C’est
charmant ! Comme c’est beau ! Vraiment amusant ! Regarde,
il doit faire drôlement froid, là-bas ! C’est de
l’eau là… et ça, c’est quelque chose de vert…
Comme on voit bien.
Gabriel (tolère généreusement un
temps que les employés profitent du spectacle, puis au
téléphone) : Merci, Monsieur le Professeur ! (La sphère plonge, le ciel regagne sa
forme permanente, la salle s’éclaire.) Les automatismes plus
petits, disons miniatures, qui ne sont nullement de valeur inférieures
pour autant, au contraire, sont souvent des mécanismes plus
compliqués et plus précis que ceux-ci, nous ne les examinons pas
par la fenêtre, mais dans cette cabine d’essayage… (Il désigne le rideau.) Mais
c’est déjà… (Il
lance un regard interrogateur au directeur général.) Dois-je
montrer quelque chose ?
LE DIRECTEUR (acquiesce) : Oui,
un avant-goût, pour la bonne bouche. Peut-être quelques
détails de la surface du fleuve vu précédemment… (Il tape dans ses mains.)
Allô ! Maître Essai ! Quelques illustrations de la bille
précédente… Mais pas sous sa forme actuelle,
accélérez le valorisateur temporel d’une vingtaine de
millions, le spectacle sera plus amusant.
(La
salle s’obscurcit, le rideau s’ouvre, on aperçoit
derrière un paysage enchanteur crépusculaire, quelque part
près du Gange. De douces gazelles évoluent sur la rive. Un
mastodonte se fraie tranquillement un passage dans la broussaille, il descend
vers le fleuve, il trempe sa trompe dans l’eau. Des fougères
ondulent dans le vent.)
LES EMPLOYÉS (avec
animation) : C’est charmant ! Mignon ! Que
c’est beau ! Regarde cet insecte minuscule qui sirote avec sa
trompe…
UN EMPLOYÉ : C’est pittoresque ! (Il sort un cahier d’esquisses, il
dessine.)
Gabriel :
Cachez tout ! Montrez autre chose !
(Le
rideau se referme vite, puis se rouvre : un paysage polaire
illuminé d’une aurore boréale et dans
l’arrière-plan, de redoutables montagnes de glace. Sur le devant
un ours polaire s’approche sournoisement d’un trou coupé
dans la glace ; un morse sort sa tête de l’eau, l’ours
se jette dessus, mais le morse le menace de ses défenses. Un combat
à mort s’ensuit entre les deux fauves, du sang gicle, des dents
volent, on entend des râles.)
LES EMPLOYÉS (rient
à haute voix) : C’est magnifique !
Splendide ! Ils sont très intelligents, ils veulent se
démonter l’un l’autre sans connaître leur propre
mécanisme ! C’est génial ! Allez-y !
Hourra ! C’est vraiment comique !
UN EMPLOYÉ : Deux à zéro pour
le petit gros !
Gabriel (sourit lui aussi, puis tape dans ses mains) :
Assez !... Et maintenant pour finir quelque chose de plus sérieux.
(Le
rideau se ferme, puis s’ouvre. L’arrière-plan est le
même que dans la première scène. Les gazelles
piétinent à la lisière des broussailles de fougère,
le mastodonte n’est plus là. Au bord du fleuve, sur un monticule
herbeux, l’Homme et la Femme sont assis le dos droit, avec une expression
belle mais sérieuse, un peu figée, presque solennelle, l’un
en face de l’autre.)
LES EMPLOYÉS (se
taisent brusquement, le regard étonné, ils attendent que quelque
chose se passe, mais l’homme et la femme ne bougent pas, ils jettent
toujours le même regard méditatif devant eux. Une
inquiétude monte parmi les employés, certains détournent
la tête, un employé lance un curieux regard rapide en
arrière, dans la direction du directeur général. Le
silence est tendu, presque pénible).
UN
AUTRE EMPLOYÉ (enfantin
et naïf laisse échapper la cause de cette surprise latente) : Tiens !
Comme il ressemble au Directeur Gêné…
Gabriel (inquiet, se retourne).
LE DIRECTEUR (regardait
pensivement devant lui, n’a pas prêté attention à la
dernière scène. Maintenant il s’en avise, regarde la
scène, puis très vite, sur un ton sans colère mais
déplaisant, donne des instructions) : S’il vous
plaît, laissons cela pour le moment, faites descendre le rideau…(Le rideau retombe vite, les employés
restent figés immobiles, le directeur général
s’adresse gentiment mais sans aménité aux trois directeurs,
le visage détourné.) …En fait, j’ai oublié
de vous prévenir, Messieurs… Ce n’est pas encore
d’actualité. J’ai fait fabriquer le modèle de cette
invention sans vous consulter… et je ne suis même pas encore
certain que… Disons que c’était une idée un peu à
part, même pas en relation avec l’ensemble de l’usine. Une
idée insignifiante, mais j’ai constitué cette maquette
personnellement, c’est pourquoi j’ai oublié de vous en
parler, et au demeurant, comme je vous le disais, ce n’est pas encore
d’actualité… Donc je vous remercie encore une fois (Il
s’adresse de la tête aux employés, ils sont
gênés, ils s’empressent déjà de reculer vers
la porte.)
Gabriel (entrevoit vite la situation et dit avec un
tact diplomatique) : Nous vous remercions tous, Messieurs !
Monsieur le Directeur est un peu fatigué, laissons-le se reposer, au
revoir demain, le matin du grand travail !
LES EMPLOYÉS (d’une
voix faible) : Vive Monsieur le Directeur
Général ! (Ils se
retirent les uns après les autres.)
(Pause)
LE DIRECTEUR (est
toujours debout, méditatif, comme s’il avait un peu oublié
les trois autres).
Gabriel (dont l’attention n’a pas pu ne
pas remarquer cette distraction momentanée, se racle discrètement
la gorge, puis dit respectueusement, en guise d’avertissement) :
Et maintenant, Monsieur le Directeur Général,…
LE DIRECTEUR (se
ressaisit, s’étire).
Gabriel :
Après que vous avez pu vous assurer de la foi, l’affection et
l’admiration inconditionnelles du personnel administratif et technique,
gage et caution d’une coopération parfaite, permettez-nous,
à la veille du grand jour, en tant que représentants de la garde
des officiers, de nous retirer, non sans donner expression, à
l’instant de cette séparation respectueuse, à cet hommage
pur par lequel nous, corps des officiers, nous rangeons derrière
l’immense personnage de notre Chef, toujours avec la même confiance
et la même conviction indéfectibles !... Je salue le
héros de l’Idéal et de la Pensée, dont
l’esprit et le cœur ont engendré le premier jet de cette
entreprise titanesque, le Projet immortel, tel un grain de moutarde
conçu pour qu’enfin il déploie ses racines et ses branches
qui s’allongeront à l’infini !… Vive
l’auteur de la Grande Pensée, vive notre Directeur Général !
LE DIRECTEUR (incline
muettement et brièvement la tête).
Michel (d’une voix d’airain, militaire) :
En tant que responsable du bureau technique, je ne peux pour ma part que donner
libre cours à mon admiration… J’admire le miracle de la
volonté inébranlable, de l’endurance victorieuse, de
l’énergie maîtresse de tous les obstacles. Par cette
volonté la réalisation du projet fondamental que nous
n’aurions jamais rêvé et que notre directeur Gabriel a
déjà célébré est devenue possible…
Vive le champion de la Force, de la Volonté et du Courage, vive notre
Directeur Général !
LE DIRECTEUR (comme
précédemment).
Raphaël (après une courte
pause d’émotion, d’une voix douce et retenue) : Mes
chers amis, mes chers collègues… On m’a laissé peu de
choses à ajouter… Après qu’a été dit ce
que moi-même je savais et je ressentais… Moi… (S’adressant aux deux directeurs.)
je voudrais seulement attirer votre attention, mes chers amis, au souvenir du
travail conduit ensemble… au souvenir de ce travail qui
n’était pas un travail mais la joie-même… que la
création a transformé pour nous en une fièvre de bonheur
fertile… attirer l’attention sur cette indulgence et cet
encouragement d’authentique auto sacrifice avec lesquels notre Immense
Guide nous précédait et nous montrait le chemin à travers
tous les dangers… Au-delà des projets et des combats… je
voudrais saluer d’un mot doux cette chaleur de la Compréhension
qu’il a toujours répandue, le visage souriant, vers ses
subordonnés, emplissant de bonheur et de confiance chacun des
employés de cette grande entreprise, conscients qu’ils servent une
cause vraie et juste !... Vive la source d’amour et de toutes les
bontés, vive notre Directeur Général !
(Courte pause)
LE DIRECTEUR (ému) : Chers
amis, je vous remercie. Pour vous répondre je cite les mots de Monsieur
le gérant Raphaël : je crois, moi aussi, que nous nous sommes
dépensés pour une cause juste. C’est la tête haute,
en toute tranquillité que nous pouvons affronter l’avenir…
La création était digne de son maître. Maintenant nous
devons réunir nos forces pour que le matin du lendemain trouve chacun
prêt, à la place où l’ordre désormais naturel
des choses l’a placé… Je vous laisse aller prendre un repos
bien mérité avec le sentiment serein que l’instant si
ardemment désiré par nous tous, lorsque demain matin sur la
pression d’un bouton… (Il se
retourne, étonné, parce que le portier s’est insidieusement
introduit par la porte secrète, il s’est faufilé
derrière son dos, et maintenant, gêné et prudent, mais sans
malentendu possible, lui a touché l’épaule.) Qu’y
a-t-il ? Que voulez-vous ?
LE PORTIER (frissonne
devant cette voix soudaine, très gêné) : S’il
vous plaît, Monsieur le Directeur Général… Il ne veut
pas partir…
LE DIRECTEUR : Qui ça ?
LE PORTIER : Il me dit que vous allez le
savoir… Il s’est même permis de rigoler, pardonnez-moi, il a
dit que le Directeur Général sait tout et voit tout…
LE DIRECTEUR (hausse
les épaules).
LE PORTIER (affiche
un rictus) : Il dit que si le Directeur Général ne
voulait pas qu’il monte, alors il ne serait pas parvenu
jusqu’à l’entrée non plus… il aurait alors
aussitôt été transformé… hi, hi, hi… en
un parallélépipède…. (Il porte la main devant sa bouche, secoué par le rire.)
LE DIRECTEUR (interroge
ces Messieurs du regard).
Gabriel (sévèrement, au portier) :
Comportez-vous convenablement ! Qui est celui dont vous parlez ?
LE PORTIER (bêtement) : Un
certain Monsieur Lux… Je n’ai pas retenu son autre nom.
(Michel
et Raphaël poussent un sifflement d’indignation.)
Gabriel :
Ah bon. C’est Monsieur Lux.
LE DIRECTEUR : C’est le moment qu’il a
choisi pour parler avec moi ?
Gabriel (avec une vivacité inhabituelle) :
Il n’en est pas question. Monsieur Lux n’aura qu’à
suivre la voie hiérarchique et se présenter d’abord
à moi. Mais ceci seulement après l’ouverture, quand les
débuts seront derrière nous.
LE DIRECTEUR (lui
pose une main apaisante sur l’épaule.) : Du calme,
mon cher directeur. De quoi s’agit-il en fait ?
Gabriel (se refrène) : Je cherche
à vous épargner, Monsieur le Directeur Général, la
visite incommode et inopportune d’un casse-pieds…
LE DIRECTEUR (sourit
doucement) : Ce Monsieur Lux ?
Gabriel :
Je vous supplie ardemment, Monsieur le Directeur Général, dans
l‘intérêt de votre sérénité, de ne pas
recevoir ce Monsieur.
Michel :
Nous vous en prions tous.
LE DIRECTEUR (balaie
d’un regard furtif les présents) : Si je comprends
bien, vous connaissez… cet individu ?
Michel (avec mépris) : Si nous le
connaissons ?
Gabriel :
Hélas ! Et nous n’y sommes pour rien.
Michel :
Il a tout fait pour que nous le connaissions.
Gabriel :
Il fait parler de lui.
Michel :
Beaucoup trop par rapport à son mérite.
Gabriel :
Sinon nous aurions déjà oublié son nom.
Michel :
S’il ne scandalisait pas constamment les honnêtes travailleurs.
Gabriel :
Et s’il ne mettait pas son grain de sel partout.
Michel :
Dans son style insolent.
Gabriel :
Toutes ses questions et ses critiques dédaigneuses !
Michel :
Depuis le café où il traîne à longueur de
journée.
Gabriel :
Et il distribue ses avis.
Michel :
Sur notre travail… Pardonnez-moi.
Gabriel :
Depuis le tout début.
Michel :
Alors qu’il n’a pas remué le petit doigt.
LE DIRECTEUR : Hum, c’est étrange. Au
demeurant, quel est le rang de ce Monsieur Lux ?
Gabriel (gêné) : Dans le temps,
à l’époque de la conception du projet… si je me
rappelle bien… il avait un diplôme d’ingénieur en
chef… ce qui correspond à la catégorie de salaire
d’un directeur d’usine… Mais précisément
à la suite d’une mesure prise par Vous, Monsieur le Directeur
Général… (Il se
prosterne.)
LE DIRECTEUR : Ah oui, je me rappelle.
C’était le Monsieur que nous nous avons été
contraints de licencier dès le début… Oui, en effet. Il
avait une opinion différente sur la question de l’attraction des
masses… Peu importe, Messieurs, la situation est hélas que nous ne
l’avons jamais privé de son rang. En cette qualité il a le
droit de me demander une audience, à tout moment et à tout
sujet… Selon nos règles directoriales fondamentales je ne peux pas
lui refuser cette audience. (Au portier.)
Faites entrer Monsieur Lux. (Le portier
sort.)
Gabriel (fait une dernière tentative) :
Monsieur le Directeur Général, ce sont précisément
les règles fondamentales qui nous donnent à nous la
possibilité de protester…
Raphaël (s’est tu
jusque-là, élève soudain une voix douce mais ferme) :
Messieurs, notre Directeur Général est certainement le mieux
placé pour savoir à qui il souhaite parler et à qui il
refuse. Je crois que nous pouvons nous mettre d’accord là-dessus.
Souhaitons-nous bonne nuit et laissons-le agir.
Michel :
Eh bien…
Gabriel (inquiet) : Mais je voulais
seulement…
LE DIRECTEUR : Au revoir, mes chers amis. (Pendant que les trois messieurs reculent
lentement vers la porte, il les arrête, gentil et prévenant.)
Mais, Messieurs, vous n’allez tout de même pas descendre par
l’ascenseur des employés ! Oh non… Vous êtes mes
invités… Je vais immédiatement m’arranger pour
qu’on enclenche la pression de rayonnement réservée au
corps des officiers…
Il
presse un bouton, à l’instant les trois messieurs de
l’endroit où ils sont s’élèvent en l’air
et montent jusqu’au toit. Le toit s’écarte en silence comme
un nuage, ils disparaissent et le toit se referme silencieusement
derrière eux.
LE DIRECTEUR (au
téléphone) : Comment ? Monsieur Lux ?
Oui, c’est moi qui lui ai demandé de monter. Vous l’avez
dirigé vers l’escalier ? (Après
une courte hésitation.) Je vous prie de le rattraper. Monsieur Lux,
même dans une relation hors service, fait quand même partie du
corps des officiers… Veuillez respecter le protocole… Mettez en
service pour lui l’aile élévatrice due à son rang. (Il repose le téléphone.)
L’instant
suivant une ouverture rectangulaire s’ouvre dans le plancher, et il en
jaillit une discrète lumière rougeâtre. Monsieur Lux
s’élève de ce faisceau lumineux. Lorsque la plante de ses
pieds atteint le niveau du plancher, celui-ci se referme, et lui reste
là, debout, droit, chapeau sur la tête, cigarette au bec, il
enfonce une main dans la poche de son manteau et se dandine sans complexe.
MONSIEUR LUX (visage
caractéristique, tête hirsute, tenue presque
négligée, des gestes décontractés,
prétentieux, une voix légèrement nasale, arrogante. Le
désagrément de son style est souligné par un ton
confidentiel à l’égard de tout le monde. On dirait
qu’il met tout entre guillemets, il n’attend pas les
réponses, ou d’un sourire ironique il signifie aux autres
qu’il les connaissait d’avance. Ici il se prosterne
profondément, avec une humilité fausse.) : Bonsoir.
Excusez-moi pour ce dérangement tardif. (Il regarde tout autour.) Beau local. Je ne suis jamais venu, autant
que je me rappelle.
LE DIRECTEUR : Prenez place, je vous prie. Quant
à l’heure tardive, (Il
regarde sa montre.) vous étiez sans doute plus pressé que
nous. Apparemment vous n’avez pas pris le temps de vous changer.
MONSIEUR LUX (rit
d’une voix désagréable, il s’approche du bureau, se
jette dans un fauteuil confortable, les jambes croisées.) : Ah
oui, le complet sombre imposé, la queue-de-pie rouge… En effet,
j’ai cru que ça n’avait pas d’importance… Tiens,
je remarque seulement… (Il
ôte son chapeau et le pose sur le bord du bureau.)
LE DIRECTEUR (observe
le chapeau) : Que désirez-vous ?
MONSIEUR LUX : Aussi, pour être franc, en
ce qui concerne mon frac, tout au plus je pourrais produire un petit papier
discret…
LE DIRECTEUR (regarde
sa montre) : Excusez-moi mais… si vous pouviez être
bref…
MONSIEUR LUX (l’interrompt) : Mais
il n’en est pas question, ne craignez pas que je veuille vous
présenter mon justificatif du mont-de-piété… Je ne
suis qu’un pauvre diable, mais je préfère carotter mon
garçon de café…
LE DIRECTEUR (vite) : Aucune
allusion de ma part.
MONSIEUR LUX : Pardon.
LE DIRECTEUR : Vous devez savoir que…
MONSIEUR LUX (l’interrompt) : Que
l’usine va être mise en marche demain matin. Sans quoi je ne serais
pas ici. Je suis au courant de tout, depuis le début je suis avec
intérêt… (ironique.)
votre intéressant travail. (Sur un
geste du Directeur Général.) Mais ne parlons pas des
passés. Croyez-moi, cela n’a jamais été important
pour moi. Et aujourd’hui, pour me rendre plus agréable (Il s’incline ironiquement.) je
suis prêt à reconnaître qu’en ce qui concerne cette
sacrée attraction des masses… c’est peut-être vous qui
aviez raison. À mon sens on aurait pu faire aussi bien avec la
répulsion… Mais c’est peut-être mieux comme ça,
ou au moins indifférent… (Avec
un regard sournois.) La répulsion s’est produite
d’elle-même, n’est-ce pas ?
LE DIRECTEUR : Cette question n’est plus
d’actualité.
MONSIEUR LUX : Je sais, et je ne l’ai pas
dit pour cela. Les résultats, comme on a coutume de dire, sont
attestés par le succès. Or ces résultats sont devenus,
n’est-ce pas, une évidence. Tout au moins ça m’en a
tout l’air pour le moment.
LE DIRECTEUR : Cela n’en a pas l’air,
c’est comme ça.
MONSIEUR LUX : Ne chipotons pas. J’aime
bien m’exprimer en images. Ça fait plus d’effet que les
notions abstraites. Plus d’effet, parce que ça agit sur les sens.
L’abstraction est importante en mathématique, je ne dis pas…
Bon, bon, je n’ignore pas que la mathématique est la base de tout,
sans elle on ne construit pas un seul atome, pas un seul système
d’électrons. Mais lorsqu’une affaire arrive à un stade
aussi avancé que celle-ci… on accède forcément
à la partie formelle, à la grande question : comment introduire
le nouvel article industriel ? C’est à ce moment que
même le mathématicien le plus abstrait est contraint de se tourner
vers des mots beaux, expressifs, car que vaut toute l’affaire sans cela,
n’est-ce pas ? Le mot expressif est indispensable pour faire de la
réclame à la notion originale.
LE DIRECTEUR (doucement) : Nous
y avons veillé.
MONSIEUR LUX (ricane
d’une voix éraillée) : Veillé à
la publicité ? Oui, certainement, j’ai vu cela pendant que
j’attendais en bas. Vous parlez de cette draperie chamarrée autour
de nous, trouée avec des épingles ardentes. Comment dira
déjà un certain Emmanuel Kant ?
« L’impératif catégorique en nous et le ciel
étoilé au-dessus de notre tête. » (Il rit.) Ce n’est pas une mauvaise
idée. On la nommera un jour réclame lumineuse. La réclame
lumineuse des usines "Polytechnikon".
LE DIRECTEUR (souhaite
mettre fin à cette conversation) : Cher Monsieur Lux, tout
cela est hors sujet.
MONSIEUR LUX (rire
sarcastique) : Ah bon, le mot réclame est prohibé
dans cette maison. Vous l’avez remplacé par un autre terme
artificiel. Bon, ça revient au même. Disons, propagande. Ou
c’est aussi trop fort pour vous ? Alors appelons cela :
incarnation. C’est plus fin. Mais que change le mot à
l’essentiel, à ce qui est arrivé réellement ? (Avec un clin d’œil.) Nous
sommes bien placés tous les deux pour nous en souvenir. Au commencement
était le Verbe, l’Âme pure, n’est-ce pas ?
L’âme des étoiles, des forces et des automatismes mouvants
– l’âme de l’Existence et de la Vie, le grand
Idéal – mais que vaut tout cela, cette grandeur, cette
possibilité et ce talent mis sous le boisseau ! Il fallait donc de
la matière – il fallait le corps – ces formes
médiocres, afin que toutes ces âmes se lient entre elles –
il fallait la chair, l’os, la peau, oui, il le fallait pour faire de la
réclame à l’Esprit pudique !... (Il rit à haute voix.) Et quand je pense qu’un jour des
spiritistes béats, simplistes, chercheront désespérément
dans une chambre obscure, la trace de cette existence plus raffinée,
plus compliquée, plus parfaite et plus immortelle que l’existence
du corps ! Et ils ne soupçonneront pas quel progrès, quelle
découverte, quelle libération a été jadis de
trouver cet état de la matière, cet étui, ce
récipient, cette Forme pour le Substantiel vide et amorphe –
placer l’âme mortelle dans le corps immortel ! (Il rit.) Et qui voudra savoir alors, de
qui venait cette idée ? (Il
toise le Directeur Général de bas en haut.)
LE DIRECTEUR (froidement) : Je
refuse cette allusion impudente. Dès le début j’ai toujours
compté avec les possibilités de l’existence physique.
MONSIEUR LUX (vite,
se tortille humblement) : Oui, bien sûr,
sûrement… Vous n’imaginez quand même pas que j’en
revendique la paternité ! Mon rôle modeste a consisté
tout au plus à faire germer la réalisation avec mes doutes…
Au demeurant, on ne peut plus prouver ces choses… Et sans aucun doute
c’est l’Entreprise qui tient les rênes des forces dans sa
main… à un tel point que (tout
à fait sournoisement) si cela chante à la Direction…
Elle peut simplement taire toute revendication imaginaire… tout droit
imaginaire…
LE DIRECTEUR (froid
et calme) : C’est exact. Vous n’avez pas besoin de
faire des allusions brumeuses. La
situation est que je suis simplement en mesure de vous bannir si vite que vous
ne pourrez même pas revoir votre café
préféré. Mais je ne le fais pas parce que je n’en
ressens pas la nécessité.
MONSIEUR LUX (rouge
de colère) : Merci !
LE DIRECTEUR : À une condition.
MONSIEUR LUX (d’une
voix éraillée) : Vous êtes le Maître.
LE DIRECTEUR : Si vous me dites ici, sur le champ,
sans tourner autour du pot, ce que vous voulez.
MONSIEUR LUX (prend
une profonde respiration, en un instant il est redevenu maître de lui, il
a regagné son calme, sa supériorité. Il décroise et
recroise négligemment les jambes. Il allume une cigarette, souffle la
fumée. Puis d’une voix nasale, altière) : Oh,
pourquoi ne l’avez-vous pas dit ? Je peux finir vite. Je suis venu
vous faire une proposition d’affaire, mon cher collègue.
LE DIRECTEUR (se
mord les lèvres devant cette apostrophe, mais se retient. Froidement) : Allez-y,
je vous écoute.
MONSIEUR LUX (légèrement) : J’ai
une petite invention. Je l’ai brevetée. J’aimerais la vendre
à votre maison.
LE DIRECTEUR (hausse
les épaules, esquisse un sourire) : Et c’est
maintenant que vous y pensez, quelques heures avant la mise en service ?
Nous avons travaillé pendant des lustres, nous avons
écouté toutes les idées acceptables qui pouvaient servir
l’intérêt d’une bonne harmonie, même si elles
paraissaient insignifiantes. Nous avons définitivement clos
l’examen des brevets.
MONSIEUR LUX : Comme vous voudrez, ça
m’est égal. Si c’est non, c’est non.
LE DIRECTEUR : Pourquoi ne l’avez-vous pas
présenté plus tôt ?
MONSIEUR LUX : Je ne voulais pas
déranger votre travail. J’observais et je
réfléchissais. Je suis au courant de toutes vos licences, les
cafés sont abonnés aux revues techniques. Mon invention
n’est pas une découverte de nature à chambouler et à
transformer tout. C’est une simple amélioration de ce qui existe.
Elle ne demande pas de toucher aux méthodes de fabrication. Dans ce sens
elle ne vient pas trop tard.
LE DIRECTEUR (réfléchit.
Après une pause) : Avez-vous besoin d’argent ?
MONSIEUR LUX (rit) : Comment ?
Vous connaissez déjà l’existence de ce moyen de mesurer la
valeur ? C’est magnifique !
LE DIRECTEUR : Parce que si oui, dites-moi le prix
auquel vous comptez vendre votre invention.
MONSIEUR LUX (faussement
surpris) : Le vendre ? Il n’en est pas question.
J’ai parlé d’une proposition d’affaire. (Il se tourne négligemment sur le
côté comme pour examiner un tableau au mur.) Dans la mesure
où mon invention vous conviendrait, je demanderai en contrepartie la
moitié des actions. Je veux cinquante pour cent dans votre affaire, la
moitié des risques, la moitié des gains.
LE DIRECTEUR (commençait
à faire les cent pas, s’arrête, le fixe) : Êtes-vous
devenu fou ?
MONSIEUR LUX (se
balance sur sa chaise) : C’est après examen
qu’on constate la pathologie du cerveau.
LE DIRECTEUR (reprend
sa marche) : D’accord, soit. Alors dites-moi comment vous
imaginez la chose. À des milliers de billions de licences
étudiées et élaborées pendant des milliers de
lustres vous, vous ajoutez à la dernière seconde une mille
millions-unième, dont vous affirmez qu’elle n’est même
pas tout à fait originale, mais plutôt une amélioration
d’une parmi les innombrables. Et vous me demandez en contrepartie la
moitié de toute l’entreprise, de tous mes revenus qui font vivre
des milliers d’ouvriers : cinquante pour cent.
MONSIEUR LUX : Je ne suis pas fautif.
C’est vous, cher collègue, qui avez mis la charrue avant les
bœufs : vous vous êtes d’abord enquis de mes exigences,
avant de vous intéresser à mon invention.
LE DIRECTEUR (regarde
sa montre) : Cher Monsieur Lux, j’aimerais aller me
coucher. Avez-vous apporté des plans, modèles,
échantillons ?
MONSIEUR LUX : Des échantillons ?
Où est-ce que j’aurais pu en préparer, je n’ai pas
d’atelier convenable, moi, et le vôtre j’avais toutes les
raisons de l’éviter… Au demeurant, je le
répète, vous détenez le modèle original.
LE DIRECTEUR (s’impatiente) : Alors
passez-moi les plans.
MONSIEUR LUX (jovial) : J’aurais
pu tout au plus apporter la plaque de marbre de ma table au café,
c’est là-dessus que j’ai tout griffonné.
LE DIRECTEUR (acquiesce) : Bref,
ni plan, ni échantillon. Tout est dans la tête. Je comprends.
MONSIEUR LUX (jovial) : J’ai
quand même des pièces détachées sur moi, ne craignez
rien. (Il tape sur sa poche.) Tous
les accessoires se trouvent ici, je peux les monter en un instant sur votre
machine et ça marchera comme sur des roulettes.
LE DIRECTEUR (avec
une ironie retenue) : Comme sur des roulettes. Naturellement,
c’est clair. Vous ne l’avez jamais essayé, mais notre main
à couper que ça fonctionnera. C’est clair. Il m’est
peut-être tout de même permis de vous demander, avant
d’accepter votre offre… De laquelle de nos nombreuses machines il
s’agit ?
MONSIEUR LUX (se
redresse un peu, incline la tête sur le côté pour chercher
le regard du Directeur Général, négligemment) : Il
s’agit de celle parmi les nombreuses que vous, mon cher collègue,
avez préparée de vos propres mains, sur votre idée
très personnelle, sans même l’avoir publiée dans les
revues techniques, sans la faire figurer dans les inventaires officiels –
mais que, par la maladresse de Maître Essai, les employés ont tout
de même entrevue tantôt un court instant.
LE DIRECTEUR (dès
les premiers mots il s’arrête, détourne lentement la
tête, se mord les lèvres. Après un long silence, il parle
en faisant des efforts) : Comment êtes-vous au courant de
cela ?
MONSIEUR LUX (crânement) : Je
vous ai dit que je suis au courant de tout. C’est la différence
entre nous. Vous savez tout, moi je suis au courant de tout.
LE DIRECTEUR (après
une pause) : Vous connaissez son mécanisme ?
MONSIEUR LUX (fait
la moue) : En voilà une affaire ! Bien sûr je
le connais.
LE DIRECTEUR : Même ce qui dans ce
mécanisme est… hum… comment dire… différent des
autres mécanismes semblables ?
MONSIEUR LUX (fait
un geste de mépris) : Ce n’est pas dans le
mécanisme… C’est dans le mode d’exécution,
c’est à moi que vous dites ça ! À la
dernière seconde. Vous lui avez insufflé quelque chose. (Avec un clin d’œil.) Je sais
même quoi… Ne vous faites pas de souci. Je ne le dévoilerai
pas. Ce n’est pas mon intérêt.
LE DIRECTEUR (après
une pause) : C’est à propos de ce…
mécanisme… que vous avez… une idée à
ajouter ?
MONSIEUR LUX (simplement,
presque avec un respect vrai) : Non, cher collègue, ne
vous sentez pas offensé dans votre amour-propre. Il ne s’agit pas
de ce que je trouverais ce… Bon, d’accord, appelons-le pour le
moment un mécanisme… je le trouverais imparfait. C’est
peut-être même le contraire… Je le trouve peut-être
trop parfait… Je vous comprends, mon cher collègue… et je
sais ce qui s’est déroulé dans votre pensée… Même
si vous me prenez pour un propre à rien, un
débauché… Je suis le seul qui vous comprenne… Vos
admirateurs ici (il désigne
ironiquement vers le haut par où Gabriel, Raphaël et Michel ont
disparu.)… ne vous comprendront jamais comme je vous comprends…
Vous le sentez bien… C’est la raison pour laquelle vous ne leur
avez pas fait signe, vous ne les avez pas initiés, quand seul,
retiré dans la nuit… la main tremblante… vous avez
manipulé la chétive matière… pour, à la
dernière minute (il se penche tout
près)… touché par un souffle inattendu, (tout près) y insuffler quelque
chose de vous-même… (Il s’éloigne).
Et puisque vous ne leur avez rien dit… moi, je sais pourquoi… comment
auraient-ils pu comprendre que vous, le parfait, cette fois pour la
première fois n’étiez pas sûr de vous, vous ignoriez
si vous aviez réussi à réaliser ce dont vous rêviez,
ce que vous vouliez ?
LE DIRECTEUR (brièvement) : Montrez !
MONSIEUR LUX : Quoi ?
LE DIRECTEUR : Ce brevet.
MONSIEUR LUX : Quel brevet ?
LE DIRECTEUR : Votre invention.
MONSIEUR LUX (avec
un rire rapide) : Que voulez-vous que je vous montre ? Je
vous ai dit que je n’ai pas fait de plan.
LE DIRECTEUR (pianote
de ses doigts sur la table) : Alors dites.
MONSIEUR LUX (se
gratte la tête) : Ce n’est pas si simple. Il
s’agit de certains petits changements… sur le modèle
d’origine… qui en réalité n’aurait pas
nécessité l’ajout de nouvelles pièces
détachées.
LE DIRECTEUR (se met
debout, s’approche du mur, ouvre une case, sort un grand cahier
posé sur une étagère encastrée, referme la case,
revient au bureau d’un pas ferme, y pose le cahier et l’ouvre) : Tenez.
Voici les plans originaux. Je ne les cache plus. Vous prétendez les
connaître. Dites ce que vous voulez y changer ! (Il étale les plans sur le bureau.)
Tout est là, du début à la fin, de la première
esquisse, à travers les solutions de détail, jusqu’à
la synthèse ultime. C’est quoi, votre invention ?
MONSIEUR LUX (saisit
les plans, les étudie les uns après les autres avec
décontraction. Il acquiesce en expert.) : Un beau travail.
LE DIRECTEUR (froidement) : Laissons
les politesses.
MONSIEUR LUX : Oh, les politesses… loin
de moi. C’est la reconnaissance d’un expert. C’est
l’œuvre d’une patience et d’un talent infinis,
l’œuvre d’un maître qui doit tout à lui-même…
La solution du moteur du mouvement, là-haut dans la boule d’os sur
roulement à billes est une trouvaille, je dois le dire… Si je peux
faire une remarque, j’aurais dimensionné les conduits qui captent
et enregistrent les impressions physiques du monde extérieur en un peu
plus sensibles.
LE DIRECTEUR (désapprobateur) : Ce
n’était pas possible. Ils mettent trop à
l’épreuve les… (Il
baisse la tête.)
MONSIEUR LUX (rire
éraillé, méchant) : Le cerveau et le
cœur, vous voulez dire ? Douleur et souffrance, hein ?
Qu’ils aient mal, tant pis ! On ne peut pas ressembler gratuitement
au créateur…
LE DIRECTEUR (frémit) : Ce
n’est pas la raison.
MONSIEUR LUX : Surtout si… (Sournoisement, le regard fourbe, guettant
l’effet par en dessous.) Surtout si l’on s’adonne
à des plans secrets, et on en choisit un, le mieux réussi,
qu’on voudra adopter, plus tard, un jour… Bien sûr, je peux
comprendre cela. Nous sommes moins sévères avec nos domestiques,
si nous savons que notre futur enfant servira aussi parmi nous…
LE DIRECTEUR (désapprobateur) : C’est
hors sujet. Limitez-vous aux plans.
MONSIEUR LUX (se
replonge dans les feuilles) : D’accord, d’accord,
j’ai dit ça comme ça. Tiens, nous y sommes. (Il soulève un plan.) Ici, (il montre) ce petit ressort spirale dans
le moteur cerveau… C’est à cela que je faisais allusion.
Voyez-vous, c’est une chose très délicate. Afin de pouvoir
le placer dans chaque cas, vous devez prendre chaque spécimen
personnellement en mains, cher collègue. Personne d’autre ne peut
le faire à votre place…
LE DIRECTEUR : C’est exact. Mais pourquoi
faudrait-il…
MONSIEUR LUX : Attendez. Mon idée serait
(solennellement)… que
diriez-vous d’un mécanisme multiplicateur automatique à
l’aide duquel le montage se ferait tout seul, une machine rotative qui
exécuterait les exemplaires ?
LE DIRECTEUR : Mais…
MONSIEUR LUX (vite,
électrisé) : Regardez. J’ôterais ici
l’opercule… Je courberais la manivelle par en dessous… Vous
permettez que j’emprunte un crayon ? (Il saisit un crayon et griffonne sur le plan.) Comme ça.
LE DIRECTEUR : Je vous prie de ne pas dessiner
là, ce sont des originaux.
MONSIEUR LUX : Pardon. Alors dans la marge.
Tenez. C’est simple. Presque rien. Et c’est pourtant la solution.
Je la vois comme ça. (Il tend le
plan.)
LE DIRECTEUR (l’étudie
attentivement) : Hum.
MONSIEUR LUX (victorieux) : Alors ?
Qu’en dites-vous ?
LE DIRECTEUR (calmement) : Je
dis que ce que vous présentez comme solution originale est parfaitement
superflu et n’est qu’une complication inutile de l’existant.
Puisque sur mon modèle la possibilité de la multiplication est donnée,
en plus simple et plus logique.
MONSIEUR LUX : Justement. Si cela est aussi
simple, rien ne vous incitera à recourir effectivement à ce
mécanisme… Or tout dépend de cela. On a besoin d’un
catalyseur, Monsieur, de forces de déclenchement. La vis courbée
sur le ressort spirale que je préconise enclenche justement cette force.
LE DIRECTEUR : Comment ?
MONSIEUR LUX : Regardez. (Il se met vite à gribouiller sur une feuille, avec son ongle, le
crayon et un pinceau dont il s’est emparé. De sa poche il extrait
une cerise, il mord dedans, en recrache le jus, l’étale avec la
paume de sa main, ses doigts. Puis soulève victorieusement la feuille.)
Voilà !
LE DIRECTEUR (prend
la feuille du bout des doigts, manifestement dégoûté. Il
l’étudie, l’antipathie va croissant sur son visage) : Qu’est-ce
que c’est que cette horreur ? Qu’avez-vous peinturluré
là ? Ça veut représenter mon modèle double,
dans une pose ridicule, insensée, qui plus est primitive et rudimentaire…
C’est cela qui serait votre invention révolutionnaire ? Il y
aura des temps où des ébauches de ce genre seront tout simplement
confisquées. C’est révoltant ! (Il jette le papier qui prend feu en l’air et la flammèche
tombe par terre.)
MONSIEUR LUX (vexé) : Mais
non, il m’est impossible de l’expliquer comme ça, sur
papier. (Il se renfrogne.)
LE DIRECTEUR (avec
une vigueur croissante) : Ne comprenez-vous pas que cela est sans
objet et sans intérêt ? Que cherchez-vous en
réalité ?
MONSIEUR LUX (insolent) : Alors
pourquoi m’avez-vous écouté ? Manifestement
c’est parce que vous sentez bien qu’il manque quelque chose dans
votre modèle !
LE DIRECTEUR : Mais ce n’est pas
ça…. Ou plutôt… parce que cela existe, seulement pas
sous cette forme aussi abjecte… (Soudain.)
Mais… C’est ridicule que je débatte avec vous… Je vais
vous montrer…
MONSIEUR LUX (avec
un râle) : D’accord ! C’est mieux !
Avec des mots on n’arrivera jamais à nous convaincre… Que le
loup sorte du bois !
LE DIRECTEUR (au
téléphone, avec fermeté) : Je demande le
Maître Essai !... Allô… Oui, c’est moi… Mon
cher Linné… Je demande le modèle
cent-bis-soixante-cinq-alpha-quatre dans la cabine d’essais… Oui,
vous avez bien compris. Celui qui ne figurait pas à
l’inventaire… et que l’on a par hasard installé tout
à l’heure… Merci. (Il
raccroche.) Donc, veuillez observer attentivement, Monsieur Lux… Vous
constaterez que je n’ai pas hésité à introduire cet
article parce que j’aurais quelque chose à cacher… Veuillez
tourner votre siège vers la cabine d’essais (il désigne la direction), et gardez le silence pendant
quelques minutes…
MONSIEUR LUX : Si vous voulez. (Il fait tourner son fauteuil, il prend une
position confortable et négligée, comme s’il se sentait au
théâtre ou à une projection privée.)
LE DIRECTEUR (tape
des mains) : On y va !
(La
scène s’obscurcit, pendant un temps on ne voit rien, puis le
rideau de la cabine d’essais s’ouvre . Dès lors on ne voit
que cette petite scène et les silhouettes des deux spectateurs
devant : Monsieur Lux qui, adossé, regarde négligemment, et
le Directeur Général qui est resté debout derrière
le bureau. Un doux vrombissement signale qu’une machine se met en route.)
Scène
Le
même paysage des rives du Gange que nous avons déjà
aperçu un instant. Sur la rive l’Homme et la Femme sont assis dans
la même pose, l’un en face de l’autre. Derrière eux le
jour se lève, de doux horizons de montagnes. Des animaux passent sur
l’autre rive, des lions et des chameaux, paissant paisiblement.
Courte pause
LA FEMME (regarde
autour d’elle) : Il y a quelque chose. (Elle se tâte.) Ici aussi, mais
seulement quand ça bouge.
L’HOMME : Oui. Il y a quelque chose.
Quelque chose d’autre qui n’existait pas. Ou qui n’a
existé qu’autrement. Je le nomme : moi. (Il se tâte.)
LA FEMME : Je le nomme de la même
façon. (Elle se tâte.)
Comment est-ce possible ? Nous leur avons donné le même nom,
or ils sont deux. Il faudrait
donner deux noms différents.
L’HOMME : Désignons l’un
désormais ainsi : toi.
LA FEMME : Il y a quelque chose.
C’est toi.
L’HOMME : Oui. Moi et Toi, c’est mon
nom double, depuis que j’ai emménagé dans cette maison
étrange. (Il regarde son corps.)
Mais peu importe le nom. Il y a quelque chose, quelque chose de nouveau, il en
découle que quelque chose doit arriver qui n’est jamais
arrivé avant.
LA FEMME : Quoi ?
L’HOMME : Je ne vais pas tarder à
le savoir, parce qu’il ne peut rien arriver d’autre que ce qui
découle de ce qui existe.
LA FEMME : Et nous savons que ce quelque
chose c’est toi.
L’HOMME : Pour moi oui, parce que tu es
issue de moi, en tant que la quantité restante après avoir
retranché la somme de base. Cette quantité ne peut pas être
supérieure à la différence des deux existences
fondamentales, mais elle ne peut pas être moindre non plus que ce
qu’on a retranché, sans quoi aucune des deux ne pourrait exister.
D’un autre côté, quant à moi, je suis apparemment (et
il ne peut pas en être autrement) un détail délimité
de toute existence réelle. Par cette délimitation, la
nécessité d’un nouveau composant vient d’entrer dans
l’équation : la qualité. Ce sont ces limites que je
dois connaître afin que, en les franchissant, en d’autres termes en
supprimant la qualité, je redevienne un avec la quantité infinie
dont je suis issu, dont je suis un détail, donc moi-même infini,
car la division ou le quotient de l’infini est infini lui aussi.
LA FEMME : Et comment tu vas
découvrir cela ?
L’HOMME : Très simplement. Car dans
notre cas la qualité n’est autre que la possibilité
d’obtenir sa propre mesure en la comparant à d’autres
qualités existantes. Cette possibilité, nous pouvons, si nous
voulons, la désigner par des signes algébriques tels que :
volonté.
LA FEMME : Et tu veux quoi ?
L’HOMME : Je verrai dès que
j’aurai évalué l’existence de qualités
appartenant au royaume de ma volonté, avec un signe
algébrique : celle d’objets.
(Vers une abeille qui passe sous son nez.)
De quoi tu t’occupes ?
L’ABEILLE : J’ai une bonne
idée, je ferai une cellule hexagonale en cire et je la remplirai de
miel. J’ai calculé que l’hexagone est l’exploitation
la plus parfaite de l’espace. (Elle
s’envole.)
L’HOMME : C’est juste.
J’utiliserai cette méthode et je l’appellerai
géométrie. Avec son aide, sur le modèle d’objets
existants, je construirai des objets qui n’existent pas d’eux-mêmes.
J’engloberai ainsi la dimension de l’espace dans le monde de ma
volonté. (À une fourmi.)
Que portes-tu là ?
LA FOURMI : Une chrysalide. De cette
chrysalide proviendra un mécanisme tel que je suis. J’ai en effet
calculé que le mécanisme que je représente
s’arrête au bout d’un certain temps, et il n’y a pas de
clé pour le remonter. Mais je peux fabriquer de petites billes qui
après une division deviennent un mécanisme tel que je suis.
J’assure de cette façon une sorte de permanence à ce
mouvement qui est le mien. (Elle va
grimper plus loin.)
L’HOMME : Elle a raison. Je n’ai pas
pensé à cela, au royaume du temps. Il se pourrait bien que mon
mécanisme s’arrête également, bien que je n’aie
aucune raison positive d’émettre cette hypothèse, et dans
ce cas je ne pourrais plus faire valoir ma volonté. Je devrais employer
moi aussi un procédé semblable. (À la femme.) M’aiderais-tu, le cas
échéant ?
LA FEMME : Cela va de soi. Étant
donné que pour toi je ne suis qu’un phénomène du
monde extérieur, et d’après ta déduction
précédente faire valoir ta volonté concerne ces
phénomènes, il te suffira d’exercer ta volonté
envers moi.
L’HOMME : C’est correct et
c’est vrai. Mais allons plus loin. (Il
se lève et s’approche du large pommier sur sa droite.) Tu fais
quoi ici ?
LE POMMIER (hausse
les épaules, un peu vexé) : Je me dresse ici. Mais
ce n’est qu’une apparence qui prouve que tu n’es pas un bon
observateur. Je bouge moi aussi comme tout être vivant mais un peu plus
lentement. J’ai mon temps. J’allonge mes branches, je hausse mon
tronc, je déploie mes feuilles, j’enfonce mes racines, je densifie
mes fleurs, j’en pétris des fruits. Il en pendouille un juste sous
ton nez, tu ne le vois pas ?
L’HOMME (regarde
la pomme) : Si. C’est très intéressant. Elle
est ronde. Sur sa surface elle n’a aucune limite, ni angle, ni
transition, on pourrait marcher dessus jusqu’à la fin des temps
comme dans l’infini, et pourtant elle est délimitée, avec
une surface définie.
LE POMMIER (fait
dédaigneusement frémir une branche) : Tu en as de
bonnes. On n’en est pas encore à Einstein, apprends d’abord
Newton.
L’HOMME : Tu as raison. Je vois que ton
fruit pend dans l’air. Pourtant c’est un objet lourd et comme les
autres il devrait tomber. Il doit être retenu par une force contraire
à la gravitation. Mais si une telle force est possible, rien ne devrait
m’empêcher d’y avoir recours. Je construirai moi aussi des
boules qui bougeront les unes vers les autres ou s’éloigneront les
unes des autres, qui s’attireront et se repousseront. Je grimperai moi-même
sur une de ces boules et sur son dos je monterai là-haut (il désigne le ciel où les
étoiles ne sont pas encore éteintes), où je vois
valser de nombreuses petites boules. Je les dirigerai, et j’en
créerai de nouvelles. Et puisqu’en le faisant je me soustrairai
à la loi qui régit cette boule sur laquelle nous nous trouvons,
en réalité je n’aurai pas besoin du procédé
de multiplication que nous avons convenu tantôt avec ma compagne. En
effet, si je parviens dans l’infini, je n’aurai plus besoin de
préserver ma qualité physique, je pourrai me retransformer en une
quantité, en une existence éternelle et de dimension infinie,
présente partout, que je désigne par les lettres
 M E : à partir de ce moment-là c’est
moi qui créerai les lois ultérieures de l’existence. (À la femme.) Du coup, je
comprends que je n’ai pas besoin de vous.
LA FEMME : Dans ce cas je suis devenue
inutile, et je ferais mieux de me disloquer en mes éléments.
Car…
(Tous
les deux se figent brusquement, parce que) :
LE DIRECTEUR (presse
un bouton, puis vite dit au téléphone) : Merci,
c’est tout pour le moment… Ne baissez pas encore le rideau. (À Monsieur Lux.) Alors ?
MONSIEUR LUX (dissimule
un bâillement ; puis, avec une courtoisie forcée) : C’est
très intéressant. Et ça fonctionne bien.
Conformément aux plans. Sauf que…
LE DIRECTEUR : Sauf que ?
MONSIEUR LUX (prend
un air méchant) : Vous ne craignez pas, Monsieur le
Directeur Général, que ce procédé engendre une
concurrence désagréable s’il se rend autonome, comme cela
s’est avéré de la discussion dont nous avons
été témoins ?
LE DIRECTEUR : Concurrence – voilà un
mot stupide. Rien ne peut devenir sa propre concurrence.
MONSIEUR LUX : Admettons. Néanmoins il
serait peut-être préférable de travailler avec des
exigences plus modestes et plus tangibles : anticiper le goût du
public consommateur. Cette découverte est géniale,
révolutionnaire, fait époque, comme vous voudrez, elle est propre
à transformer toute le système. Mais quel est le but de cette
transformation ? Puisque si j’ai bien compris, même comme cela
l’investissement a été tellement gigantesque qu’il
faudra au moins mille sextillions de milliards d’années pour rentrer
dans les fonds. La moitié de cette découverte suffirait pour le
moment… même en moins individuel, moins particulier. L’autre
solution, que vous avez bien voulu appliquer dans les autres mécanismes
d’aspect similaire me paraît meilleure. Celle de la reproduction,
d’une multiplication, celle du retour chaque fois sous la même
forme, celle du recommencement en oubliant que cela est déjà
arrivé de multiples fois, de la même façon.
LE DIRECTEUR (vivement) : Mais
c’est ça, justement. Ils ne peuvent pas refaire de la même
façon… Cette chose étrange… placée dans une
boule d’os… hum… l’ajout de moi-même, comme vous l’avez dit…
appelons-le : la conscience, ou comme il l’a appelé : la
volonté… cette petite étincelle qui, comme vous avez pu le
voir, était suffisante pour qu’ils s’éveillent
à la solution plus élevée …
MONSIEUR LUX (avec
un petit sourire ironique) : Si nous laissons relier librement la
cognition correcte et la conclusion correcte…
LE DIRECTEUR (le
fixe) : Est-ce possible autrement ?
MONSIEUR LUX (hausse
les épaules avant d’éclater de rire) : Évidemment,
selon la loi du correct et du juste… Mais c’est justement
l’objet de ma petite invention modeste… Me permettez-vous de la
mettre en route ?
LE DIRECTEUR (après
un court silence) : Allez-y.
MONSIEUR LUX : Mais… je dois toucher au
modèle !
LE DIRECTEUR (détourne
un instant la tête. Doucement) : Allez-y.
MONSIEUR LUX (fonce,
monte vite sur la petite estrade où depuis le dernier mot de la
scène précédente les deux personnages restent figés
dans la pose du dernier geste, tel des statues de cire. Il se place entre les
deux. Il crie fort vers les cintres) : Faites
démarrer !
L’HOMME (se
met en mouvement) : Je crois aussi que…
MONSIEUR LUX (hurle) : Stop !
(Ils se figent de nouveau.)
MONSIEUR LUX (s’approche
de la femme. Tel un étalagiste sur un mannequin, il se met à
bouger ses bras figés. Il la couche dans une pose aguichante sur le lit
de gazon, il arrange le drap qui la couvrait, il le plisse en bas, le replie en haut. Il lui épingle les cheveux. Il
tourne sa tête vers le miroir de l’eau de façon que la femme
puisse se regarder. Il sort de sa poche à lui une fiole, il verse
quelques gouttes sur son doigt et en oint le front de la femme. Il
s’approche de l’oreille de la femme et y murmure quelque chose. Il
fait quelques pas en arrière et l’examine en expert. Il acquiesce
avec satisfaction et tape des mains.) : On peut y aller !
(La petite scène
s’anime.)
L’HOMME (toujours
sous le pommier) : La déduction la plus juste est
effectivement que tu t’anéantisses.
LA FEMME (arrange
ses cheveux dans le miroir) : Je ne suis même plus ici.
L’HOMME (étonné) : Tu
n’es pas ici ? Mais j’entends ta voix.
LA FEMME (distraitement) : Ah
bon ? C’est possible. (Elle se
regarde dans le miroir.) La voix n’est pas tout.
L’HOMME : Qu’est-ce qui se
passe ? Tu parles avec moi ou… Où regardes-tu pendant que tu
me parles ?
LA FEMME : Je regarde la pomme que tu
m’as si bien expliquée.
L’HOMME (s’étonne) : Le
pommier ? Mais il est ici. (Il
désigne l’arbre.)
LA FEMME (calmement) : Mais
non. Il est ici. (Elle désigne la
rivière.)
L’HOMME (y
va, regarde dans la rivière) : Tiens… Il y en a un
autre ici… Mais alors… (Inquiet,
il regarde de nouveau le pommier.) Je ne comprends pas. Lequel est le
vrai ?
LA FEMME : Lequel devrait
l’être ? Celui-ci. (Elle
montre la rivière.)
L’HOMME : C’est bizarre. (Il s’accroupit à
côté de la femme, met sa main dans l’eau pour attraper la
pomme, puis ressort sa main.) Elle a disparu. Et ma main est
mouillée. (Il regarde sa main.)
LA FEMME (boudeuse) : Que
fais-tu ? Tu m’as décoiffée !
L’HOMME (bouche
bée) : Mais, je ne t’ai même pas
touchée !
LA FEMME (montre
la rivière) : Mais si… Regarde… Tu as
dérangé ma coiffure.
L’HOMME (regarde) : C’est
vrai. (Il ramène son regard, il
est déconcerté.) Mais il ne s’est rien passé
ici. (Il touche les cheveux de la femme.)
LA FEMME (le
tape sur la main) : Bas les pattes !
L’HOMME (regarde
bouche bée sa propre main) : Mais je voulais seulement
vérifier où était le vrai.
LA FEMME (boudeuse) : C’est
ça… Et abîmer cette coiffure aussi !
L’HOMME (tend
le bras vers elle) : Montre !
LA FEMME (sursaute,
s’éloigne, court sous le pommier) : Je ne montre
rien ! Pas question ! De toute façon, j’ai faim.
L’HOMME : Faim ? Qu’est-ce que
c’est ?
LA FEMME : Tu verras. (Elle tend la main pour la pomme.)
L’HOMME (nerveux) : N’y
touche pas ! J’en ai besoin. C’est mon ballon. C’est
là-dessus que je veux monter vers les étoiles. Tu l’as bien
entendu tout à l’heure.
LA FEMME (montre
la rivière) : Tiens, il y en a deux, prends-en une. Tu ne
vas pas me prendre les deux ? L’une est à toi, l’autre
à moi, c’est la justice.
L’HOMME (méditatif) : Mais
laquelle des deux ?
LA FEMME (coquette) : La
mienne est celle que l’on peut manger. Devine. Ferme les yeux, ouvre la
bouche… Attrapes-en une !
L’HOMME (tâtonne
les yeux fermés, elle sautille devant lui, danse, se faufile. Quand il
s’approche de l’arbre, elle se lance devant lui, il l’attrape
une seconde, il veut l’enlacer, elle se libère, ils courent vers
la rivière, là elle se retourne, il ouvre les yeux, il la voit
dans la rivière, pousse un cri) : Je te tiens ! (Il se jette dans la rivière, il
disparaît derrière le miroir. Pause.)
LA FEMME (qui
attendait en regardant l’arbre, se retourne prudemment, ne voit plus
l’homme) : Eh, maintenant c’est toi qui te
caches ? (Elle crie.) Ne fais
pas le fou ! (Elle tape du pied.)
Arrête ! Je me fâche ! (Elle tend l’oreille, ses lèvres se crispent.) Quelle
insolence ! Il m’a plaquée !... (Elle s’assoit
sous le pommier, cache son visage dans ses mains et pleure bruyamment.)
MONSIEUR LUX (s’approche
d’elle prudemment et lui caresse les cheveux).
LA FEMME (lève
la tête, étonnée) : Qui
êtes-vous ?
MONSIEUR LUX (mielleux) : Majesté
la reine, ne reconnaissez-vous pas le plus humble de vos serviteurs ? Les
larmes abîment la beauté de vos yeux… Mais j’ai sur
moi un remède… (Il sort une
boîte dorée égyptienne, il l’ouvre, il en extrait des
produits de maquillage, il farde les paupières, les cheveux, le visage
de la femme, il lui tend le miroir.)
LA FEMME (se
laisse faire en reniflant) : Il reviendra, dis ?
MONSIEUR LUX : Mais oui, mais oui, ne
t’inquiète pas. En plus mûr et plus viril. Il était
trop gamin quand il t’a fuie.
LA FEMME : Il n’est pas monté
dans les étoiles ?
MONSIEUR LUX : Avec quoi ?
LA FEMME : La pomme…
MONSIEUR LUX (désigne
l’arbre) : La pomme est ici.
LA FEMME (lève
la tête) : Tiens, c’est vrai. Elle est à
moi ?
MONSIEUR LUX : Pas tout à fait…
Seulement si tu veux. Si ça ne te fait rien que son propriétaire
se fâche.
LA FEMME (boudeuse) : Quelqu’un
qui se fâche n’a pas raison. (Elle
tend la main pour la pomme, le ciel tonne.) Aïe ! (Elle retire sa main.)
MONSIEUR LUX : Attends, je te soulève un
peu. (Il se penche, la colline
s’élève, se transforme en un trône royal, la femme y
est assise portant le manteau de Cléopâtre. Lux se tient
près du trône en tenue de militaire romain.)
CLÉOPÂTRE : Il me semble avoir entendu le
ciel tonner.
MONSIEUR LUX : C’était des cris de
joie, Cléopâtre. César est arrivé. (La main tendue, il regarde
l’arrière-plan : les pyramides apparaissent sur
l’horizon.) Le voici qui s’approche de l’autre rive du
fleuve.
CLÉOPÂTRE (se
porte la main au cœur et dit doucement) : Il est
revenu…
MONSIEUR LUX (s’étonne) : Revenu ? Mais c’est la
première fois que ses pieds foulent la terre d’Égypte.
CLÉOPÂTRE (doucement) : Il
est déjà venu dans mon rêve. (Une barque d’apparat s’approche sur le fleuve, puis
accoste.)
CÉSAR (saute
de la barque, se rend à grands pas vers le trône en tenant une
pomme d’or à la main) : Reine, je vous salue !
CLÉOPÂTRE (se
lève, serre sa main sur son cœur) : Ave
César ! (Elle fait un geste
comme pour descendre de son trône, pour céder sa place.)
CÉSAR (lui
enjoint doucement de rester) : Reste, Cléopâtre. Tu
ne peux rien me donner qui ne serait déjà à moi. Je
t’ai apporté en cadeau le monde (il s’amuse à désigner le fleuve) depuis les
écumes là-bas… Je l’ai remarqué, je l’ai
repêché, je l’ai fourré dans ma poche et maintenant
le voici… (Il tend la pomme sous le
nez retroussé de Cléopâtre.) Regarde, vois-tu ces fines
rayures ? C’est le plan de Rome… Et là, celui de la
Gaule… Et là Britannia… De la belle ouvrage, hein ?
C’est un de mes orfèvres favoris qui l’a
sculptée… Une bien belle pomme. Mors dedans avec tes brillantes
petites dents de souris…
CLÉOPÂTRE (dignement) : Tu
te moques de moi, César. Je ne suis pas un jouet, une petite fille faite
pour t’amuser. La reine d’Égypte ne peut pas rendre cette
visite ailleurs qu’à Rome.
CÉSAR (aigrement) : Hum.
Dans la bibliothèque d’Alexandrie les classiques grecs sont
devenus à la mode, semble-t-il.
MONSIEUR LUX : César,
Cléopâtre a raison.
CÉSAR (cligne
de ses yeux myopes) : À qui ai-je l’honneur ?
MONSIEUR LUX : Tu ne me reconnais pas ?
CÉSAR (se
moque de lui-même) : Pardon – j’ai tellement
changé que je ne reconnaîtrais plus ma propre mère.
MONSIEUR LUX : Je suis Antoine.
CÉSAR : Ah bon, pardon. Mais alors tout
va bien. En réalité je suis un peu en retard, mais au moins je ne
dois pas me fatiguer davantage. D’ailleurs je ne voulais pas
déranger, je pars.
MONSIEUR LUX (martial) : Tu
n’as rien à me dire ?
CÉSAR : À vous ? (Distraitement.) Eh bien… Nous nous
reverrons aux Philippes, d’accord ? J’y ai déjà
dépêché Pompée. (Il
part.)
CLÉOPÂTRE (douloureusement) : César !
CÉSAR (sans
se retourner) : Oui… Au revoir à Rome, si j’ai
le temps… J’ai maintenant fort à faire. En Judée
quelqu’un a eu une idée intéressante : construire
l’État mondial, comme une société anonyme,
basée sur l’attirance honnête des gens, bref, en excluant
les phénomènes troublants et imprévisibles de
l’amour, à titre expérimental. S’il me reste du temps
à Rome après tout ce que j’ai à faire,
j’aimerais vivement m’essayer à cette théorie
politique… Moralité sévère, sélection des
races, Gleichschaltung[1].
CLÉOPÂTRE : Et la pomme d’or ?
CÉSAR (déjà
depuis la barque) : J’ai changé d’avis. En ce
moment j’ai besoin de tout l’argent. Je vous enverrai à sa
place quelques bocaux de compote au miel, consommez-la en doux tête
à tête. (La barque
s’éloigne et disparaît.)
CLÉOPÂTRE (sanglote) : Il
est parti ! Il m’a abandonnée ! C’est toi qui
l’as chassé !
MONSIEUR LUX : Il reviendra. Tu n’en
seras que plus contente…
CLÉOPÂTRE : C’est ce que tu as dit
avant aussi… Qu’il était trop jeune, ne savait pas quoi
faire avec moi… Cette fois je l’ai revu à l’âge
d’homme mûr, et pourtant il est reparti…
MONSIEUR LUX : Il reviendra.
CLÉOPÂTRE : Mais puisqu’il a dit
qu’il ne voulait plus de moi, qu’il voulait recréer
l’humanité, sans moi…
MONSIEUR LUX (négligemment) : Il
aimerait seulement. Il n’y arrivera pas. La voie qui y mène
commence par la couronne impériale. Il ne l’obtiendra pas. On fera
tomber sa tête sous la couronne. Quarante coups de couteau aux ides de
mars. Il reviendra. Désillusionné, brisé,
déçu de tout ce qui n’est pas toi. Il ne te quittera plus
jamais.
CLÉOPÂTRE (transfigurée) : Alors
je me change et je l’attends. Aide-moi !
(Elle descend lentement du trône. Le temps qu’elle atteigne
le sol, la scène se transforme en une petite maison de campagne au bord
d’une rivière, la terrasse d’une maison de vacances petite
bourgeoise.
Sur la terrasse une table verte, deux bancs. La femme entre, un sac
à provisions à la main, elle s’assoit, pose son sac sur la
table.)
LA VOIX (de
l’intérieur de la maison) : Ma-ma-an…
LA FEMME (vers
la maison) : Cesse de crier, je n’ai pas le temps… Va
sur la rive. Je dirai à ton père que tu ne me laisses pas
tranquille, il te flanquera une fessée comme tu n’en as jamais eu.
(Elle sort de son sac un petit miroir.)
Mon Dieu, de quoi j’ai l’air… (Elle s’arrange à l’aide du miroir.)
L’HOMME (approche
lentement depuis la rivière, en chapeau de paille, costume
d’été, une petite valise à la main) : Qu’est-ce
qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il a, ce gosse ? Pourquoi
criez-vous ?
LA FEMME : C’est
vous ?… Je ne m’en sors pas avec votre fils, il me
tue… Bon, bonjour. Comment ça se fait que vous rentrez
déjà, et non le samedi ? Le week-end commencerait-il plus
tôt cette semaine ?
L’HOMME (pose
la petite valise, s’assoit) : J’en ai ras le bol de
ce train d’ouvriers hebdomadaire. (Il
désigne la rivière de la tête.) J’ai plutôt
pris le bateau.
LA FEMME : Et la rédaction ?
L’HOMME : J’ai bien le droit de
m’offrir un week-end de trois jours de temps en temps. Pour une fois je
laisse les chiens écrasés, les conférences universelles,
les technocraties, les sommets des chefs d’États et les
compétitions de fanfares municipales de la morte-saison à Erdélyi, il se débrouillera très bien.
Il n’y a pas eu de meurtre cette semaine. Mais rassurez-vous, je ne viens
pas pour me reposer, j’en profiterai pour me lancer dans
l’écriture de ce sujet que je me réserve depuis trois ans.
LA FEMME (ironique) : Je
sais. Le "Huitième Paradis". Votre grande symphonie. Votre
Faust et votre Dante. Au sujet duquel vous refusez toute déclaration.
Non seulement à moi, j’en ai déjà l’habitude.
Mais aux journalistes. Pas même à la revue théâtrale.
L’HOMME (nerveux) : Laissons
cela, voulez-vous ? Ça me regarde. (Il fouille dans le sac à provisions, il en sort distraitement
une pomme.)
LA FEMME : Ça vous regarde ?
Cela dépend. Mais l’avance que vous avez touchée pour cette
pièce ne m’a même pas suffi pour régler votre
tapissier. Le loyer aussi, ça vous regarde. Nous avons des dettes
partout, même ici. Vous ne pouvez pas dire que ça vous regarde.
S’il vous plaît, laissez cette pomme, j’en ai besoin pour la
tarte.
L’HOMME : Ça vaut mieux. Rien que
la regarder ça me fait grincer les dents. Elle doit être
affreusement acide… (Il fait le
geste de mordre dedans.)
LA FEMME (vers
la rive) : Quelqu’un vous demande.
L’HOMME (pose
la pomme, nerveusement) : Qui me demande ?
LA FEMME (se
donne de l’importance) : L’agence du
théâtre.
L’HOMME : Lux ? (À reculons, contraint.) Il tombe bien,
celui-là !... S’il vous plaît, voudriez-vous…
LA FEMME (vexée) : Bien,
bien, je m’en vais, je ne vous dérangerai pas, Messieurs. Je sais
que ce que vous dites n’est pas pour mes oreilles. Pourtant je ferais
mieux d’être là quand vous essaierez de vous tromper l’un
l’autre. (Elle se dirige vers la
maison.)
MONSIEUR LUX (en
casquette et veste d’automobiliste) : J’ai fini par
trouver cette maison… Salut, cher Maître ! Alors, qu’en
dites-vous, je suis là, je vous ai retrouvé dans votre petit tusculanum.
L’HOMME : Bienvenu, cher Monsieur Lux. En
voiture ?
MONSIEUR LUX : Oui, et même sans
chauffeur, j’ai pris moi-même le volant de ce tacot six cylindres,
ce n’est pas rien. Quelle route, dites donc ! Savez-vous que nous
passons des vacances à vingt kilomètres d’ici dans ma
petite cabane ? (Il s’assoit.)
L’HOMME (ironique) : Je
vous plains.
MONSIEUR LUX : Moquez-vous de moi si ça
vous chante. Que savez-vous de mes problèmes ? Mais laissons cela,
je ne suis pas venu pour me plaindre. Revenons à nos moutons.
C’est vous que je viens voir.
L’HOMME : Merci.
MONSIEUR LUX : Cela fait quinze jours que je ne
cesse de penser à vous. J’ai des projets vous concernant. Cela
fait dix ans que nous nous faisons marcher. Vous dites du mal de moi et moi de
vous. Le moment est venu où nous pouvons faire la paix dans notre
intérêt commun. Si vous avez un peu de jugeote, cela peut
être votre jour de chance.
L’HOMME : Vous voulez me vendre des
billets de loterie ?
MONSIEUR LUX : C’est vous qui devez
m’en vendre. Vous avez les billets dans votre poche. Et moi j’ai le
numéro gagnant. Il suffit de les réunir.
L’HOMME (devient
sérieux) : Ça ne marchera pas, je le crains.
MONSIEUR LUX : Ça marchera si vous le
voulez. Tout n’est que question d’un petit compromis.
L’HOMME : Vous savez que j’en suis
incapable. J’ai essayé, ça ne marche pas. Que voulez-vous
de moi ? Je vous ai dit mon sujet l’automne dernier. Vous n’en
vouliez pas.
MONSIEUR LUX : Bien sûr que si. Mais pas
sous cette forme.
L’HOMME (explose,
avec passion) : Comment pourrait-on le faire sous une autre forme
que celle qui est née en moi lors de cette nuit terrible, dans
l’ivresse surhumaine épouvantable et enthousiasmante de
l’inspiration, dans une souffrance sous-divine ? Je ne peux pas la
formuler autrement. Si on ne peut pas le présenter autrement, ne le
présentez pas. Le Notre Père et le Discours de la Montagne ne
peuvent pas être adaptés sur scène non plus. Ce que je veux
écrire parle à Dieu et non aux hommes. C’est sa gloire que
je veux chanter, et rien d’autre. On le montera un jour, après ma
mort, dans un grand temple qui n’a pas encore été
construit, au sommet du Mont Everest… Un Beethoven non encore né
le mettra en musique, il y aura là-haut des orgues, avec des
tempêtes cosmiques dans ses tuyaux, pour la hurler… Son
titre : le huitième paradis !
MONSIEUR LUX : Stop ! Ça
colle ! Aucune objection. Mais il y aura bien un joli rôle pour une
femme dedans, hein ?
L’HOMME : Pour quoi faire, pour
l’amour de Dieu ? À quoi sert une femme au sommet du Mont
Everest ?
MONSIEUR LUX : On pourra descendre un peu. Pas
de beaucoup. À mi-hauteur. Et pas en vers, sinon quelques insertions.
Pour elle. Pour une adorable et douce petite femme amoureuse, pas vrai ?
Pour la satisfaction de ce pauvre public… Et aussi un peu d’humour,
pour le ciel, pour qu’on puisse rire… Pleurer et rire, que demander
de plus ? Je ne prie de baisser que d’un degré…
À quoi sert ce huitième étage ? Que cela s’intitule
plutôt : "Le septième ciel", son genre :
burlesque. Et n’oublions pas non plus le pauvre Monsieur Lux.
L’HOMME (avec
un humour noir) : Vous voulez aussi y figurer ?
MONSIEUR LUX (insolemment) : Pourquoi
pas ? Vous ne croyez pas qu’un personnage amusant comme moi ferait
bon effet dans un rôle secondaire ? Succès garanti !
Monsieur Lux et le septième ciel !
L’HOMME (après
un silence) : Que me recommandez-vous ?
MONSIEUR LUX (sort
de sa poche un carnet de contrats en blanc) : Tenez, j’ai
tout prévu. Si vous consentez à signer que vous ferez la
pièce sous la forme convenue, vous touchez sur le champ une nouvelle
avance, et la garantie d’être monté avant la fin de l’année.
L’HOMME : Quelle serait votre part
là-dedans ?
MONSIEUR LUX (modeste) : Oh,
comme d’habitude. Cinquante pour cent du bénéfice. Ici et
à l’étranger. Nous serons dans le même bateau.
L’HOMME (après
une longue lutte intérieure, en voyant qu’il n’y a pas
d’autre issue, tend brusquement la main. D’une voix rauque) : Donnez-le-moi.
MONSIEUR LUX (lui
tend vite le contrat, sans le lâcher complètement).
L’HOMME (signe
vite, mais sans regarder).
MONSIEUR LUX (reprend
aussitôt le papier, saute et quitte précipitamment la scène
sans dire au revoir).
(Le rideau de la petite scène se referme. On voit la silhouette du
Directeur Général quand il lève la main devant sa bouche.
L’instant suivant Monsieur Lux entre en courant, en brandissant un
contrat.)
MONSIEUR LUX (victorieusement) : Tenez !
Le voilà ! Je l’ai obtenu ! Cinquante pour cent !
Il vient de signer, lui – il ne manque plus que votre paraphe, Monsieur
le Directeur Général !
LE DIRECTEUR (n’arrive
pas à dissimuler un sourire) : Êtes-vous si
sûr ?
MONSIEUR LUX (vexé) : Me
tromperais-je ?
LE DIRECTEUR : Donc vous êtes sûr que
cela m’a plu.
MONSIEUR LUX : Vous avez souri, Monsieur le
Directeur Général, je l’ai bien vu depuis la scène.
LE DIRECTEUR (calme,
ferme, de plus en plus vif) : Alors, écoutez, mon cher
Lux. Je vais résumer mon opinion. Votre invention, votre brevet, ou
appelons cela comme vous voudrez, avec lequel vous avez cru résoudre la
question ouverte, le grand problème de savoir si le mécanisme
dont vous avez deviné que nous voulions le mettre au centre des choses,
fonctionnera…
MONSIEUR LUX (acquiesce,
sûr de lui).
LE DIRECTEUR (poursuit
tranquillement) : … cette petite modification qui veut
maintenir la vie dans une vibration uniforme constante… rendant
impossible pour l’homme de se perdre dans l’infini et de s’y
répandre, en l’attachant au sourire de la femme, au volant de sa
robe, au parfum de ses cheveux… Cette merveilleuse idée neuve, l’introduction du mensonge…
MONSIEUR LUX (se
redresse, fier, attend le compliment).
LE DIRECTEUR (poursuit
tranquillement) : Tout cela, ensemble et
séparément, est la plus grande des âneries, c’est le
pire non-sens inutile et superflu, qui ait jamais pu germer dans une logique de
combinaisons.
MONSIEUR LUX (anéanti,
laisse tomber son menton).
LE DIRECTEUR (imperturbable
et encore plus vif) : Toute l’usine fonctionne parfaitement
sans cela. Il n’y a aucune raison pour introduire, appliquer, monter
cette modification. Je vais vous le prouver avec vos propres mots. (Il retire le contrat de la main
paralysée de Lux.) Ces notions sont inutilisables. Regardez comment
il faut faire. (Il biffe vite et remplace
certains mots avec un crayon bleu.) Mensonge – ce n’est
rien ! Cela s’appelle illusion. Souffrance – c’est
mauvais aussi. Nous l’appellerons : la vie. Désir –
c’est insignifiant et creux. Que cela soit appelé
plutôt : amour. (Soudainement
il signe de son nom sur le contrat.) Jusqu’à des mesures
ultérieures je vous prends dans l’affaire, avec cinquante pour
cent, comme vous le souhaitiez. (Il lui
rend la feuille.)
MONSIEUR LUX (bégaye) : Monsieur
le Directeur Général… (Il
se jette à ses pieds, veut lui baiser la main.)
LE DIRECTEUR (retire
sa main) : Cela n’en fait pas partie. Notre accord est un
contrat commercial et non un traité de paix. Je ne souhaite plus jamais
vous revoir. Je vous prie de m’envoyer Monsieur Maximus,
chef de département, je veux présenter le nouveau
mécanisme au corps des officiers.
Rideau