Frigyes Karinthy : Théâtre Hököm
examen des lieux
ou
Aveu sincère en tant que circonstance
atténuante
Les droits de
présentation de la présente pièce[1] doivent être
demandés exclusivement aux éditions théâtrales du
Docteur Sándor Márton (Budapest, IVe, Bécsi u. 1.).
Copyright 1930 by le Dr. Alexander Márton.
Créé sur la scÈne du boulevard TerÉz,
dans la distribution suivante :
Hörcsög : Géza
Boross[2]
schwerkopf : Vilmos Komlós
juge d’instruction : József Rolkó
gardien de prison : József Berky
Greffier : Árpád
Fenyő
garçon de cafÉ : Lajos
Barna
Le garçon de
cafÉ (vers l’extérieur) : Par ici s’il vous
plaît.
Le juge
d’instruction et Le Greffier (entrent,
le greffier, une serviette à la main.)
Le Juge
d’instruction (vers l’arrière) :
Restez là jusqu’à ce qu’on vous appelle. (Au greffier.) L’offensé
est-il présent ?
Le Greffier : Le monsieur attend dehors dans sa voiture.
Le juge
d’instruction :
C’est bien. (Regarde alentour, au
Garçon.) : nous voici donc sur les lieux.
Le garçon de
cafÉ (hausse les épaules) :
C’est-à-dire, nous sommes ici au café Zeppelin… Vous
désirez un petit noir ?
Le Greffier : Vous la fermez ! On n’est pas au
marché noir, ceci est un acte officiel, en ce moment, on n’est pas
au café Zeppelin, mais sur les lieux des faits. Un local officiel.
Répondez correctement à Monsieur le Juge d’Instruction,
sinon je vous fais évacuer les lieux…
Le garçon de
cafÉ (hausse les épaules) : Oui,
Monsieur.
Le juge
d’instruction :
Laissez, Monsieur le Greffier… Il se pourrait qu’on en ait besoin
en tant que témoin… Prenez place, s’il vous plaît.
Le Greffier (regarde
alentour, puis s’assoit à une table, sort des documents de sa
serviette, les étale sur la table, installe un encrier, se
prépare, s’adresse au garçon) : Alignez les chaises contre le mur.
C’est là qu’on installera les personnes à
auditionner. Je veux l’autre table à côté de moi.
(Le
garçon s’exécute.)
Le juge
d’instruction (s’assoit derrière l’autre
table, chausse ses lunettes) : Donnez-moi le témoignage et le
procès-verbal du premier interrogatoire. (Le greffier lui tend des documents.) Merci. (Il sonne.)
Le garçon de
cafÉ (saute de la chaise sur laquelle il
s’était assis) : Vous désirez un petit noir ?
Le Greffier : Quelle insolence... Je vais vous faire
évacuer… La sonnerie signale que l’acte officiel a
commencé… Asseyez-vous…
Le garçon de
cafÉ :
Entendu… (Il se rassoit.)
Le juge
d’instruction (Il sonne de nouveau) : Je commence
la deuxième séance d’auditions de l’instruction de
l’affaire criminelle Hörcsög,
associée à un transport sur les lieux.
Le Greffier (au
garçon de café) : Quelle insolence, levez-vous…
Le garçon de
cafÉ : Vous avez
bien voulu me dire… fait savoir à l’instant…
Le Greffier : Mais c’est un acte officiel… (Le garçon de café se
lève.)
Le juge
d’instruction :
Faites entrer les offensés, s’il vous plaît.
Le Greffier (à
haute voix) : Appariteur, faites entrer l’offensé. (Pause.)
Le Greffier (hurle) :
Vous êtes sourd ?
Le garçon de
cafÉ (étonné) : Moi ?
Le Greffier : Naturellement. Étant donné
qu’il n’y a pas d’appariteur, c’est vous qui allez
jouer ce rôle officiel. Courez immédiatement à
l’automobile qui stationne à l’extérieur et invitez
Monsieur Schwerkopf se trouvant à
l’intérieur de bien vouloir se donner la peine
d’accéder à la salle d’audience.
Le garçon de
cafÉ (hausse les épaules, sort.)
Le juge
d’instruction (s’immerge dans les documents. Murmure
pour lui-même) : Hum. Cet aveu est incohérent… Il
dit qu’il s’est d’abord cogné la tête…
C’est après qu’il l’a retourné… Eh bien,
on fera la lumière sur tout ça.
Le Greffier (commence pendant
ce temps à écrire le procès-verbal.)
Schwerkopf (entre, salue en se courbant) : Je
vous souhaite le bonjour, Monsieur le Juge d’Instruction.
Le juge
d’instruction (poliment) : Bonjour,
Monsieur… Je vous prie de prendre place. Vous êtes au courant,
n’est-ce pas, de la raison pour laquelle le responsable de
l’instruction a souhaité votre présence ici ?
Schwerkopf : Naturellement… J’ai reçu la convocation…
Pour un examen des lieux, dans l’affaire…
Le juge
d’instruction : Oui,
Monsieur, dans l’affaire criminelle Hörcsög.
Êtes-vous au courant de la signification de cet acte officiel ?
Schwerkopf (ennuyé) :
Naturellement… Pour un examen des lieux… Pour un examen
officiel… Écoutez, moi je suis abonné à ces
Bulletins… Dont le rédacteur est Monsieur Pekár…
Le juge
d’instruction : Dans
la pratique de la criminologie moderne l’examen des lieux en tant que
moyen important de la description exacte du crime joue un rôle
considérable.
Schwerkopf : C’est ça…
Le juge
d’instruction : La
cour se transporte sur le lieu du crime, elle amène avec elle le ou les
coupables, elle les interroge sur place. La simple vue du lieu brise souvent
même les dénégateurs les plus endurcis.
Schwerkopf : C’est très bien, voyez-vous. Il faut les briser.
Ça ne marche pas autrement.
Le juge
d’instruction : La
criminologie basée sur la psychologie moderne peut aller encore plus
loin si nécessaire. Dans le cadre de l’examen des lieux nous
pouvons faire reconstituer son acte par le criminel – il doit jouer
comment il a commis son acte. Ainsi l’examen génère une
image nette sur le déroulement du crime. La valeur de cet aveu
démonstratif aux yeux du procureur est presque aussi grande que celle
d’un flagrant délit. Par conséquent d’un point de vue
légal on ne peut pas rêver preuve plus convaincante. Et d’un
point de vue psychologique il exerce un fort effet sur le criminel.
Schwerkopf (rigole) : Ah bon. C’est
très bien. Il doit être brisé, ce salaud.
Le juge
d’instruction :
Autrefois on utilisait ces examens des lieux avec reconstitution plutôt
dans des cas spéciaux, cambriolage, meurtre avec effraction. Mais le
représentant juridique de Monsieur a proposé d’appliquer
cet examen au cas présent également pour une meilleure
efficacité, et comme les textes y afférant n’excluent pas explicitement cette possibilité,
ou plutôt ils ne déterminent pas de façon limitative les
conditions qualitatives spécifiques de son application, nous avons
été amenés à donner suite à cette
requête.
Schwerkopf (ne comprend pas un traître mot) :
Bien entendu, naturellement… Explicité…
Si c’est mon avocat qui le dit, c’est juste. (À part.) Que diable a encore inventé ce Pacskay avec son esprit tordu ? (À haute voix) La loi, c’est la loi. Il faut le briser.
Le juge
d’instruction (sonne) : Faites entrer le
prévenu.
Le Gardien de prison et Hörcsög (entrent).
Le Greffier : Asseyez-vous.
Le Gardien de prison (fait
asseoir Hörcsög et s’assoit à
côté de lui).
Le juge
d’instruction :
J’ordonne l’ouverture de la suite de l’audition relative
à l’examen des lieux. Monsieur le Greffier, je vous demande…
Le Greffier : Oui, Monsieur. (Il se met à écrire à vive allure. Par la suite, il
ne cessera jamais d’écrire, quoi qu’il arrive, sans
même lever la tête.)
Le juge
d’instruction : Venez
ici maintenant.
Hörcsög (jeune homme troublé,
inquiet, il se plante devant le juge d’instruction).
Le juge
d’instruction :
Regardez autour de vous. (Hörcsög
regarde.) Reconnaissez-vous cet endroit ?
Hörcsög (doucement) : Oui,
Monsieur. C’est la pièce intérieure du café
Zeppelin, où le soir il est aussi possible de dîner.
Le juge
d’instruction :
Exact. Lors du premier interrogatoire vous avez déjà reconnu
l’essentiel des faits, vous devez toutefois nous éclairer sur
quelques détails contradictoires. Donnez des réponses
sincères à chacune de mes questions. Vous contribuerez ainsi
grandement à obtenir notre indulgence lors du jugement de votre crime. (Hörcsög baisse les yeux.) Donc, le meurtre a
bien eu lieu dans ce local-ci ?
Hörcsög (tressaille) :
Meurtre ?!... (Il porte autour de
lui un regard effrayé, aperçoit Schwerkopf.)
Mais c’est Monsieur, là…
Le juge
d’instruction : Oh,
pardon ! J’ai confondu les deux dossiers… Il ne
s’agissait pas de celui-ci. Alors, la chose s’est bien
passée ici ?
Hörcsög (pleurnichant) :
Monsieur le Juge, je suis un homme doux, j’ai toujours été
pour la paix…
Schwerkopf (sursaute, en colère) : Un
homme doux, pour la paix ?... Espèce de…
Le juge d’instruction (sonne) :
Calmons-nous, Monsieur… (Vers Hörcsög.) Vous ne répondez que si je
vous pose des questions. Nous sommes réunis ici pour examiner
l’affaire dans ses détails. Donc, ce soir-là, après
neuf heures (il farfouille dans ses
dossiers.) vous vous trouviez ici, dans ce local.
Hörcsög : Oui, Monsieur, ici… Je prenais paisiblement mon
café… Je prenais une tasse déjeuner pour dîner…
Moi j’ai toujours été…
Le juge
d’instruction (vigoureusement) : Répondez
seulement à mes questions. Montrez-nous où vous étiez
assis.
Hörcsög (cherche des yeux) :
Ben, ici… (incertain) mais il y
avait une table ici…
Le juge
d’instruction : Oui,
cette table à laquelle je suis assis était là-bas. Peu
importe. Imaginez que cette table est toujours là-bas.
Hörcsög : Monsieur, je suis incapable de l’imaginer.
Le juge
d’instruction :
Comment ça, vous êtes incapable de l’imaginer ?
C’est votre devoir de l’imaginer si on vous invite officiellement
à l’imaginer.
Hörcsög : Monsieur, je suis un ancien combattant, invalide, j’ai
reçu une balle dans la tête.
Le juge
d’instruction (réfléchit) : Hum. (Il a une idée.) Eh bien, allez
chercher deux tables. (Il sonne.)
Gardien !
Le garçon de
cafÉ (entre) : À votre service.
Le juge
d’instruction :
Apportez-en deux.
Le garçon de
cafÉ : À la
bonne heure… (Il sort deux menus.)
Nous avons un large choix, pour vous servir… Petit-déjeuner
complet, œufs au jambon…
Le Gardien de prison (le
rabroue) : Apportez ce qu’on vous a dit.
Le garçon de
cafÉ : Bon, bon,
d’accord… (Il va chercher
deux petites tables dans la pièce voisine, puis il veut sortir.)
Le juge d’instruction : Restez ici, vous. Il se pourrait
qu’on ait besoin de vous pour l’interrogatoire des témoins.
(Le garçon de café
s’assoit à côté de Hörcsög.)
Bien, installez la table à l’endroit où elle se trouvait
à l’heure des faits.
Hörcsög (réfléchit, se
promène avec la table).
Le Greffier (lui
crie) : Cessez de déambuler… On est là pour faire
tourner les tables ou pour un examen des lieux ?
Hörcsög (pleurniche) : Mais
je veux tout faire avec exactitude. (Il
pose la table.) Elle était ici à peu près…
Le juge
d’instruction : Donc,
la table se trouvait là et vous étiez assis à cette
table ? (vers Schwerkopf)
C’est exact, Monsieur ?
Schwerkopf : Oui, Monsieur le Juge. La table de l’accusé se
trouvait à peu près à cet endroit.
Le juge
d’instruction : Donc
vous étiez assis à cette table et vous preniez votre
café ? Montrez-nous où se trouvait la table du
plaignant !
Hörcsög (pose l’autre table
à proximité de la première).
Le juge
d’instruction (à Schwerkopf) :
C’était comme ça ?
Schwerkopf (estime la distance entre les deux tables) :
Oui, environ… Un peu plus près peut-être… Je
n’ai pas pu bien les observer… Mais je crois qu’elles
étaient un peu plus près…
Le juge
d’instruction (se lève, s’approche, pousse la
table un peu plus près) : Comme ça, à peu
près ?
Schwerkopf : Oui, disons.
Le juge
d’instruction (à Hörcsög) :
Continuez.
Hörcsög : Ben, alors… (respectueusement)
Monsieur le Plaignant était assis à cette table et il
dînait…
Le juge
d’instruction : Que
mangeait-il ?
Hörcsög : Ben, je crois qu’il mangeait du chou farci.
Le juge
d’instruction (à Schwerkopf) :
Est-ce exact ?
Schwerkopf (faisant l’important) :
Écoutez, ce n’est pas totalement exact…Il y avait bien du
chou, mais pas avec de la farce, avec des boulettes de viande à part,
interrogez plutôt le garçon sur ce sujet.
Le juge
d’instruction (au Garçon) : C’est
vous qui l’avez servi ?
Le garçon de
cafÉ : Oui,
Monsieur.
Le juge
d’instruction : Vous
souvenez-vous du plat de chou ?
Le garçon de
cafÉ : Oui,
Monsieur. C’était du chou en patouille. J’en suis sûr
parce que c’était un samedi, et le samedi nous avons toujours du
chou en patouille au menu… Venez le goûter un jour…
Le juge
d’instruction :
Entendu. Maintenant nous en sommes à la reconstitution des faits. Le
Plaignant était à sa table en train de dîner. (À Schwerkopf.)
Veuillez prendre place et faites comme si vous dîniez. (Schwerkopf s’assoit à la table ;
à Hörcsög) C’était
bien comme ça ?
Hörcsög : Non, ce n’était pas comme ça. Il
dînait. Il avait une assiette devant lui et il était en train de
manger.
Le juge
d’instruction (perd patience) : Allons, allons.
Imaginez qu’il a une assiette devant lui.
Hörcsög : Monsieur, j’ai reçu une balle dans la tête.
Le juge
d’instruction (au Garçon) : Avez-vous du
chou dans la cuisine ?
Le garçon de
cafÉ (saute) : Oui, Monsieur, avec des tripes fraîches.
Le juge
d’instruction : Bon,
allez, apportez-en une assiettée.
Le garçon de
cafÉ : Une grande
portion ?
Le juge
d’instruction (à Schwerkopf) :
Est-ce que c’était une grande portion ?
Schwerkopf : Oui. Attendez : oui, c’était une grande
portion.
Le garçon de
cafÉ : J’y
cours, Monsieur. (Il court.) Je
savais bien qu’il commanderait quelque chose.
Le juge
d’instruction : Donc,
voyons. Le plaignant était donc assis ici. (À Schwerkopf.) Ici.
Schwerkopf : Un peu plus par là. Oui, à peu près.
Le juge
d’instruction : Bien.
Et l’accusé ?
Schwerkopf : À deux pas. Ici.
Hörcsög : ça ne devait
pas dépasser un pas et demi. Autrement je n’aurais pas entendu la
conversation.
Le juge
d’instruction : Lors
du premier interrogatoire, vous avez encore affirmé que
c’était à deux pas.
Hörcsög : Monsieur, on m’a insulté.
Le juge
d’instruction : Oui,
oui… Bref, l’accusé reconnaît qu’il était
assis ici. Asseyez-vous.
Hörcsög (s’assoit).
Le juge
d’instruction :
C’était comme ça ? (Hörcsög acquiesce timidement ; à Schwerkopf.) Bien. D’après le
témoignage vous étiez en train de manger et vous discutiez avec
le Garçon.
Le garçon de
cafÉ (apporte l’assiette et la pose devant Schwerkopf) :
Bon appétit, Monsieur.
Le juge
d’instruction : Vous
tombez à pic. Restez ici, mettez-vous devant la table. (À Hörcsög)
Est-ce que le Garçon était ici ?
Hörcsög (incertain) : Je
crois.
Le juge
d’instruction : Donc
vous reconnaissez que vous vous trouviez ici. (À Schwerkopf) Monsieur, pourriez-vous nous
rappeler ce que vous disiez au garçon avant de subir l’attaque
inattendue ?
Schwerkopf : Oui, très exactement. Je me le rappelle très bien.
D’ailleurs je vous l’ai déjà dit à la
première audience. J’avais dit au garçon qu’une
nouvelle petite guerre mondiale ne ferait pas de mal parce qu’elle trempe
l’âme de l’homme et qu’elle est bonne pour la
santé aussi.
Le juge
d’instruction (fouille dans les dossiers) : Oui,
c’est ce qui est noté ici. (À
Hörcsög) C’est ce que Monsieur a
dit ?
Hörcsög : Pas tout à fait. Ça correspond à peu
près, mais il ne s’est pas exprimé ainsi, il a dit que
c’est bon pour les poumons. S’il avait parlé de la
santé, la moutarde ne me serait pas montée au nez. Voilà.
Mais il a parlé des poumons, et je crois même qu’il a dit
que c’est bon pour le mou.
Schwerkopf (en colère) : Ce n’est
pas vrai. J’ai parlé de la santé. Si l’accusé
continue de couper les cheveux en quatre, moi aussi je tiens à
reconstituer les termes exacts. Du mou ! Je n’ai pas
l’habitude de parler de mou.
Le juge
d’instruction : On y
reviendra. Éventuellement on mandatera un expert du tribunal pour
étudier d’ici aux prochains interrogatoires si vous avez
l’habitude d’utiliser ce terme. Maintenant poursuivons la
reconstitution. (À Hörcsög) Qu’est-ce que vous avez fait
alors ?
Hörcsög (pleurnichant) :
S’il vous plaît, je suis invalide de guerre… Je me suis
emporté… Messieurs, j’ai de bonnes raisons pour savoir que
la guerre ne fait pas de bien au mou…
Schwerkopf : J’ai dit poumon ! Insolent !
Hörcsög : Alors poumon.
Le juge
d’instruction : Et
qu’est-ce que vous avez fait alors ?
Hörcsög (pleurnichant) :
Monsieur, je ne sais pas ce qui s’est passé. Monsieur, je…
Le juge
d’instruction (le rabroue sévèrement) :
Ne tournez pas autour du pot, ça ne vous avancera pas. Dites la
vérité telle que ça s’est passé.
Hörcsög : J’ai eu une montée de bile. Et, heu… Et
j’ai un peu bousculé par-derrière le… la très
honorable tête du Monsieur.
Le juge
d’instruction :
Qu’est-ce que ça veut dire, vous l’avez
bousculée ?
Hörcsög : Ou alors je l’ai attrapée…
Schwerkopf : Et il n’a pas cessé de hurler !
Hörcsög : Je n’ai pas hurlé… J’ai seulement
dit : « Voilà comment ça fait du
bien ! » C’est-à-dire c’est comme ça
que la guerre fait du bien.
Le juge
d’instruction (sonne) : Ne répliquez pas.
Donc vous reconnaissez que vous l’avez frappé à la
tête. Vous l’avez frappé comment ? Sur le
côté ?
Hörcsög : Non, Monsieur, je crois que c’était par en haut.
Le juge
d’instruction :
Montrez-nous comment vous l’avez fait.
Hörcsög : Ben, peut-être comme ça… (Il se lève de la table, il passe prudemment sur la droite, il
cherche dans ses souvenirs, puis il frappe prudemment la tête de Schwerkopf.)
Schwerkopf (en colère) : Ce n’est
pas vrai. Ce n’était pas comme ça… D’abord, le
coup sur ma tête n’est pas venu d’ici, mais de là, un
peu plus en arrière. Et puis, il était beaucoup plus fort…
Et comment… Écoutez, il a frappé si fort que ma tête
a basculé dans mon chou. La farce est restée sur mon nez, je vous
assure… Et un os du travers de porc a blessé mon nez
jusqu’au sang. Je peux le prouver. Je me suis fait photographier peu
après la scène. Mon nez était congestionné.
Regardez, j’ai fait joindre la photo à l’acte
d’accusation… On voit que l’accusé veut
échapper à sa responsabilité.
Le juge
d’instruction (sévèrement à Hörcsög) : Montrez-le-nous encore une
fois. Mais je vous avertis, réfléchissez bien sur les faits, car
si vous niez, vous aggravez votre cas…
Hörcsög (brisé, doucement) :
Monsieur, c’est possible que le coup était
peut-être plus fort.
Le juge
d’instruction :
Montrez-nous.
Hörcsög (se place derrière Schwerkopf).
Le juge
d’instruction :
Mettez-vous plus par là. Il était là, n’est-ce
pas ?
Schwerkopf (guette vers l’arrière) :
Oui… un peu plus par ici.
Hörcsög : Ici.
Le juge
d’instruction :
Là. Maintenant, montrez-nous. Mais je vous avertis que si vous induisez
l’autorité en erreur…
Hörcsög (frappe si fort Schwerkopf à la tête que le nez de celui-ci
cogne dans l’assiette.)
Le juge
d’instruction (à Schwerkopf) :
ça s’est
passé comme ça ?
Schwerkopf (se frotte le nez) : Ben, même
ça, ce n’est pas assez, c’était bien plus fort que
ça. Et ensuite il m’a attrapé par le cou pour me soulever,
il m’a retourné et m’a administré un tel coup de pied
aux fesses que je me suis étalé sur le seuil…
Écoutez, si l’accusé insiste pour les mots justes, alors
moi aussi j’y tiens !...
Le juge
d’instruction (solennel, vigoureusement à Hörcsög) : Je vous somme pour la
dernière fois de nous montrer comment vous avez exécuté
l’acte incriminé. Je ne vous conseille pas d’embellir les
choses, vous risqueriez d’aggraver votre cas ! Cédez à
de bons sentiments, rentrez en vous-même.
Hörcsög (pleurnichant) :
Monsieur, ça s’est passé comme je l’ai montré.
Le juge
d’instruction (bienveillant) : Écoutez,
jeune homme, soulagez votre conscience… Montrez-nous comment ça
s’est passé ! L’aveu sincère sera
considéré par le tribunal comme une circonstance
atténuante. Vous n’avez aucun intérêt à nier
ici. L’expertise médicale est dans le dossier.
Schwerkopf (victorieusement, pendant qu’il se
frotte le nez) : Tout à fait exact. Je me suis fait expertiser
partout…
Le juge
d’instruction (extrait l’expertise du dossier) :
La voici… Vous la reconnaissez ?... Soumettez-vous au poids des
preuves, jeune homme !
Hörcsög (sanglote).
Le Greffier (doucement) :
Soulagez votre conscience.
Le Gardien de prison : Monsieur, rentrez
en vous-même !
Le garçon de
cafÉ : Ne niez pas,
Monsieur Hörcsög, je l’ai vu
moi-même…
Hörcsög (brisé) :
Messieurs, que voulez-vous de moi ?
Le juge
d’instruction :
Montrez-nous encore une fois comment vous avez fait..
Hörcsög (se range
latéralement, fait un grand saut en avant, il cogne de toutes ses forces
la tête de Schwerkopf dans l’assiette,
puis il le soulève par le col, il lui administre un énorme coup
de pied, et Schwerkopf s’étale de toute
sa longueur sur le seuil).
Le juge
d’instruction (à Schwerkopf) :
ça s’est bien
passé comme ça ?...
Schwerkopf (de par terre) : Oui, Monsieur le Juge
d’instruction, ça s’est passé comme ça…
Le juge
d’instruction (range ses dossiers) : Merci.
Après que l’étude a révélé une image
nette des événements, je considère l’examen des
lieux comme clos. Je transférerai les documents au parquet. Par
ailleurs, considérant l’aveu sincère de
l’accusé dont nous avons tous été témoins
ici, considérant qu’il n’y a pas lieu de craindre une fuite
de sa part, j’exerce le droit que m’attribue le paragraphe XIV de
la loi de 1929, et j’ordonne la mise en liberté de
l’accusé pour la durée de l’instruction. (Au Gardien.) Veuillez libérer Hörcsög.
Le garçon de
cafÉ : Vive la
justice !
Le Greffier : Vive la justice !
Schwerkopf (par terre, en gémissant) :
Vive la justice !
Le juge
d’instruction (à Schwerkopf) :
Je remercie le plaignant pour sa présence, je clos là
l’examen des lieux ! Monsieur, vous pouvez disposer !
Schwerkopf (par terre) : Je vous remercie
également… Monsieur le Juge d’Instruction… mais je
vous prie… d’appeler deux porteurs… une civière et des
draps… pour venir me chercher…
Le juge
d’instruction : Pour
vous transporter chez vous ?
Schwerkopf :
J’aimerais mieux la clinique… (Deux
personnes se baissent pour ramasser Schwerkopf.)
rideau