Frigyes Karinthy : Théâtre Hököm
- scÈne -
Personnages :
Blitz
Mariska
MÁyer, le détective
Blitz et
Mariska (sont assis à table après
dîner).
BLITZ :
Vous avez assez mangé, mon enfant ?
Mariska : Merci, cher Monsieur Blitz.
BLITZ : Dans ce cas, si vous voulez, on peut
attaquer notre sujet, et je peux vous expliquer pour quelle raison je vous ai
prié de venir ici chez moi.
Mariska (les yeux baissés) : Oh, Monsieur Blitz !
BLITZ :
Ce n’est rien, ma chère enfant. J’espère que vous me
considérez comme un gentleman, et vous n’imaginez pas
qu’abusant de la situation d’une femme sans défense je me
laisserais aller à des pensées indécentes.
Mariska : Oh, Monsieur Blitz !
Blitz (élève la voix) : Non, mon enfant. Vous ne devez pas supposer
une chose pareille de ma part. Je n’abuserai pas de votre
inexpérience, moi, pour ainsi dire, je respecte et j’honore votre
pudeur virginale.
Mariska (les yeux baissés) : Merci, Monsieur Blitz !
Blitz (révolté) : Comment avez-vous pu une seconde seulement
voir en moi un tigre concupiscent que n’émeut pas la
réserve d’un cœur virginal vertueux ?
Mariska : Mais alors, je ne comprends pas, Monsieur
Blitz…
BLITZ : Je vais vous expliquer, mon enfant. Mais
pour cela, vous devez d’abord savoir qui je suis et quelle
activité je mène. Moi, mon enfant, je suis un simple mais
honnête assassin, je survis d’expédients, fruits du meurtre
et du détroussement de dames solitaires.
Mariska (étonnée et curieuse) : Vraiment ?
BLITZ : Mon Dieu, il faut bien vivre de quelque
chose, n’est-ce pas, mon enfant. L’un vit de ceci, l’autre de
cela. L’un vit d’aider les personnes à venir au monde,
l’autre de les aider à en sortir. Moi, j’appartiens à
cette dernière catégorie.
Mariska : Vraiment ?
BLITZ : Oui, c’est comme ça. Il faut
bien gagner sa croûte. Je n’ai ni capitaux, ni fortune, je suis
trop fier pour mendier, je suis contraint de vivre à la sueur de mon
front.
Mariska (intéressée) : Et vous gagnez bien ?
BLITZ : Comme ci, comme
ça. Ce n’est pas un travail élégant, croyez-moi. Il
faut se donner du mal, se démener, peiner, se fatiguer un peu,
c’est souvent laborieux, mesquin. Il arrive parfois que la victime se
rebiffe.
Mariska : Que voulez-vous dire ?
BLITZ : J’entends par là qu’elle
m’empêche de faire proprement mon travail, elle me met des
bâtons dans les roues. Quand je veux la poignarder, elle se débat,
résiste, s’agite, me repousse. (Plaintivement.)
Est-ce correct ? Je vous le demande. En quoi ma façon de gagner
mon pain la regarde-t-elle ? De quel droit ose-t-elle
m’empêcher de gagner ma vie ? Est-ce que je l’ai
naguère dérangée dans l’exercice de son
métier ? (Il soupire, il fait
un geste de renoncement.) Écoutez, les gens
d’aujourd’hui ne comprennent pas l’âme d’un
pauvre et simple assassin. Ils cherchent à m’attirer des ennuis,
ils font du vacarme, ils font les importants ! (Sa voix déraille.) Ils ne me laissent pas vivre.
Mariska (avec compassion) : Pauvre Monsieur Blitz !
Blitz (la voix cassée) : N’ai-je pas raison ?
Qu’est-ce qu’ils me veulent ? Je ne piétine l’honneur
de personne. Je ne veux que vivre. (Il
sort un mouchoir, il essuie ses larmes.)
Mariska (le caresse) : Pauvre Monsieur Blitz !
Blitz (lui saisit la main, avec gratitude) : Merci, ma chère enfant. Vous me
comprenez. Merci. N’est-ce pas que vous ne serez pas comme ça,
vous ne ferez pas de vacarme – n’est-ce pas, vous ne voulez pas
faire du chagrin au pauvre monsieur Blitz qui a déjà tant de
soucis ?
Mariska (gênée) : Ben – si cela doit arriver.
BLITZ : Non, non, vous êtes beaucoup plus
noble, beaucoup plus gentille. Pensez-y, j’ai vraiment besoin d’un
peu de calme. Vous serez la quarante-deuxième jeune femme que
j’aurai l’honneur d’assassiner. Je vieillis, je n’aime
pas le trop dur labeur.
Mariska (inquiète) : Ça ne me fera pas mal ?
BLITZ : Ah non, pour vous, je vous ferai ça
sans douleur. Vous vous assoirez gentiment, je vous donnerai un narcotique, je
vous ferai une anesthésie locale, je vous tuerai rapidement, je
décrocherai vos bijoux, et je vous rangerai joliment dans un bocal
à confiture. Vous serez mon quarante-deuxième pot de confiture.
Vous recevrez une jolie étiquette dentelée avec nom et âge.
Si vous le souhaitez, je vous mettrai dans du sirop. Les dames plus âgées,
j’ai l’habitude de les mariner au vinaigre. Les bocaux sont
là, rangés dans mon placard.
Mariska : Il n’y a pas moyen d’y
échapper ?
Blitz (gentiment) : Bien sûr que non, toutes les portes
sont fermées à clé. (Il
regarde sa montre.) Mais le temps passe, nous devons nous
dépêcher, mon ami Mayer, le détective, arrive à onze
heures.
Mariska (soupire) : Mon Dieu, s’il faut en passer par
là…
Blitz (poliment) : Que souhaitez-vous, le revolver ou le
poignard ?
Mariska : Lequel est plus agréable ?
BLITZ : Je vous déconseille le revolver,
parce qu’il fait de la fumée, ça pourrait vous faire
tousser.
Mariska : Faites comme vous voudrez.
Blitz (se lève, sort un grand couteau et tend
la main) : Bon, alors
je vous présente mes hommages, chère Madame, j’ai
été ravi de faire votre connaissance. Vous reconnaissez,
n’est-ce pas, que vous avez eu affaire à un gentleman qui
n’abuse pas de la situation d’une femme sans défense ?
Mariska (en souriant) : Je suis ravie de vous avoir connu, Monsieur
Blitz. Dieu vous bénisse. Je vous quitte.
Blitz (lui baise la main) : Ravi moi-même, cela m’a fait
très plaisir, adieu. (Il poignarde
Mariska avec son couteau.)
Mariska (fait un geste d’adieu) : Au revoir, Monsieur Blitz ! Venez me
voir dans l’au-delà ou écrivez-moi si vous avez le temps.
Blitz (se prosterne) : Bien entendu, merci beaucoup, un grand
honneur pour moi, ha, ha, adieu !
Mariska (fait un geste d’adieu) : Au revoir ! (Elle meurt.)
BLITZ : Faisons vite, récupérons les
bijoux (il soulève le cadavre et
le porte vers le canapé, mais entre-temps on frappe à la porte). Eh
bien, qui c’est ? Qui est là ? (Il pose le cadavre sur une chaise.)
MÁjer (vêtement provincial, le chapeau tiré sur l’œil,
parle en provincial) :
Bonjour chez vous.
Blitz (calmement) : Allons, Maître Májer,
pourquoi me dites-vous « bonjour chez vous » alors
qu’au café vous avez coutume de m’interpeller par un
« salut mon pote » ? Bon, asseyez-vous.
MÁjer (gêné) : Vous faites erreur… je…
BLITZ : Allons, Monsieur Májer !
Au demeurant, comment allez-vous ? Comment vont les enfants ? Une
réévaluation de vos traitements, est-elle prévue ?
MÁjer (gêné) : Mais, je vous en prie – sachez que je ne suis pas un
détective, mais un naïf vieillard de la campagne qui a fait
irruption ici en se trompant de porte.
Blitz (rit) : Bon, ça va Monsieur Májer.
Asseyez-vous quand même.
MÁjer (se gratte l’oreille) : Êtes-vous tout à fait certain que je suis Májer, détective de la police
nationale ? Pouvez-vous m’identifier avec certitude ?
BLITZ : Bien sûr. Vous avez dans votre poche
un paquet de jeu de cartes que vous avez emprunté au garçon il y
a une demi-heure.
MÁjer (fouille dans ses poches) : Vous avez raison. (Il pose son
chapeau, s’assied sur la chaise, découvre le cadavre avec
étonnement, le salue.) Je vous souhaite le bonjour.
Excusez-moi…
BLITZ : Laissez, Maître Májer,
une vieille connaissance. Elle ne nous dérangera pas. Je vous
écoute, quoi de neuf ?
MÁjer : Eh bien, cher Monsieur Blitz, le fait est que je mène une
enquête en partie dans l’affaire du meurtre de la rue Répa que vous savez – et en partie dans
l’affaire d’une nouvelle disparition.
BLITZ : Qui donc a encore disparu ?
MÁjer : Une certaine jeune fille nommée Mariska
Darab. N’en avez-vous pas entendu parler ?
BLITZ : Si, je la connaissais. C’est chez moi
qu’elle était dernièrement.
MÁjer : J’en étais sûr, les pistes conduisent par ici. Que
savez-vous d’elle ?
BLITZ : Tout ce que je sais, c’est
qu’elle était ici dernièrement.
MÁjer : Rien de plus ?
BLITZ : Rien de plus.
MÁjer : Hum. (Il
réfléchit.) Dites donc, l’affaire va être coriace
si les pistes s’arrêtent… (Brusquement.)
Ça y est, j’ai une idée ! Qu’étiez-vous
en train de faire quand je suis arrivé ?
BLITZ : Je m’apprêtais à
dîner.
MÁjer (ironiquement) :
Ah bon, à dîner ? Et vous apprêtiez-vous à
dîner seul ?
BLITZ : Bien sûr, seul.
MÁjer : Hum. (Il
réfléchit.) Encore une mauvaise piste. (Brusquement.) Ça y est ! Dites-moi – mais
regardez-moi bien dans les yeux – à quoi pensiez-vous tout
à l’heure – ne pensiez-vous pas à
l’éventualité d’assassiner une certaine jeune fille ?
BLITZ : Pas le moins du monde.
MÁjer : Hum. Encore une mauvaise piste. (Brusquement.)
Ça y est ! J’ai une idée ! (Il désigne le cadavre) : Je vais vous coincer.
Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ?
BLITZ : Qu’est-ce que c’est ?
Qu’est-ce que ça devrait être ? Vous ne voyez
pas ?
MÁjer : Alors quoi ?
BLITZ : Un gramophone. Vous ne voyez pas ?
MÁjer (étonné) : Un gramophone ? En êtes-vous sûr ?
BLITZ : Eh bien, vous êtes miraud !
MÁjer (abattu) :
Ben… vu d’ici, ça avait plutôt l’air…
hum…
BLITZ : L’air de quoi ?
MÁjer (honteux) : Mais
ne vous moquez pas de moi.
BLITZ : Ne craignez rien.
MÁjer : Ha, ha, ha… l’air d’un
cadavre de femme… ha, ha, ha…
BLITZ : Ha, ha, ha… très drôle…
ha, ha, ha…
MÁjer : Ça alors… ha, ha, ha… c’est la
meilleure… ha, ha, ha… qu’en dites-vous… (Brusquement sérieux, il se gratte
la tête.) Hum. Mais alors cette piste n’est pas la bonne non
plus. Eh bien, eh bien.
BLITZ : Écoutez, Monsieur Májer,
parlons franchement. Vous me soupçonnez, moi, d’avoir tué
Mariska dont on a perdu la trace.
MÁjer (sévère) : Ça ne marchera pas. Si je vous l’avoue franchement, alors
vous faites attention, et vous ne vous trahirez pas.
BLITZ : Vous n’avez qu’à me poser
des questions embarrassantes.
MÁjer (se tape la tête. Avec gratitude) : Vous avez raison, vous vous rendez
compte ? J’ai complètement oublié. Hum…
Ben… heu… heu… ne connaîtriez-vous pas par hasard une
question embarrassante ?
BLITZ : Ben… heu… par exemple… si
je suis chrétien ?
MÁjer : C’est excellent !
BLITZ : Bien sûr que c’est excellent.
Mais ne vous fatiguez pas. D’ores et déjà, je
déclare que je nie avoir tué Mariska, ainsi que les quarante-deux
autres femmes qui se trouvent dans le placard, rangées dans des bocaux à
confiture.
MÁjer (réfléchit) : Ce n’est pas bon. Ce n’est pas bon. Le fait de nier vous
rend encore plus suspect. Parce que, pourquoi niez-vous, n’est-ce
pas ? Quelle raison pouvez-vous avoir de nier ? Vous devez craindre
les conséquences, n’est-ce pas ? Si vous n’aviez pas
commis les meurtres en question, pour quelle raison nieriez-vous ?
Hein ? Ha, ha, ha ! Ça, c’est pensé, hein ?
BLITZ : C’est fort !
MÁjer (fier) : Je pense
bien que c’est fort. Maître Májer
peut vous en apprendre des choses.
Blitz (s’ennuie, bâille) : Écoutez, Maître Májer, dites-moi quand même, quelles sont les
traces qui conduisent jusqu’à moi.
MÁjer : Quelles traces ? Si vous voulez. La vieille, la dernière
des disparues, possédait un mouchoir rouge, mon enquête l’a
établi. Eh bien. Je vous ai vu au café et j’ai
observé que vous avez sorti de votre poche un mouchoir blanc. Pourquoi,
me suis-je demandé. Parce que, me suis-je répondu, le rouge, il
l’a laissé au cou de la vieille. Il n’a plus que des blancs.
(Il ricane.) Hein ? Ha, ha,
ha ! Hein ? Que dites-vous de Maître Májer ?
C’est fort, hein ? Je crois que c’est fort.
BLITZ : C’est fort ! Donc, celui qui
n’a pas le mouchoir rouge sur lui est l’assassin.
MÁjer : Voilà. C’est ça.
BLITZ : Dites-moi, Maître Májer,
avez-vous un mouchoir rouge ?
MÁjer (étonné) : Non.
BLITZ : Dans ce cas il existe une deuxième
piste. Je vous la recommande. Ne seriez-vous pas l’assassin ?
MÁjer (se tape la tête) : C’est vrrrai ! (Il serre longuement la main de
l’autre, avec gratitude.) Merci, cher Blitz ! Dieu vous
bénisse… Mais alors, où est-ce que je peux bien me trouver
maintenant… ?
BLITZ : Vous venez de partir… si vous vous
dépêchez, vous avez une chance de vous rattraper…
MÁjer : Je cours ! Dieu vous garde, Blitz ! merci… (Il sort en courant.)
BLITZ : C’est à nous maintenant ! (Il attrape Mariska et la porte vers le
canapé.)