Frigyes Karinthy : Théâtre Hököm
la mÊme chose en homme[1]
Courte nouvelle
Monsieur le
directeur s’arrêta au milieu de la rue, ses yeux brillaient, il
discourait presque à haute voix.
- Non, ce n’est vraiment pas un
amour ordinaire, disait-il ému, comme à lui-même. –
J’ai toujours méprisé ceux à qui une mignonne petite
figure suffisait pour se faire avoir... Moi, j’aime l’âme de
cette fille, sa personnalité, son bel et mystérieux être
tout entier, ce qui de ses paroles se répand vers moi... C’est son
âme que j’ai connue, c’est son âme qui s’est
ouverte à moi dans nos conversations, au point d’oublier que
j’avais en face de moi une créature du sexe opposé... Nos
âmes se sont unies... Nous parlions de si belles choses...
j’étais impressionné par ses mots... qu’a-t-elle dit
déjà ? Il faudrait tout noter, tellement c’était
des choses profondes et authentiques... Je suis seul à la comprendre,
nul autre, moi seul je la mérite... je suis seul à saisir les
beautés de cette âme... Comment disait-elle
déjà ?... Que parfois elle se sentait si bizarrement... oui,
elle disait cela mot pour mot... que parfois elle regardait devant elle sans
penser à rien... mon Dieu ! Que c’est beau, que c’est
poétique, mais si peu de gens sont capables de comprendre cela, un sur
mille peut-être ! Et quand elle a dit que souvent elle sentait
qu’elle aimerait être quelque part ailleurs, plutôt que
là où elle était... elle ne saurait pas dire où,
mais quelque part là où elle n’est encore jamais
allée... oh, comme cela est vrai, comme cela est merveilleux, combien de
fois j’ai ressenti la même chose sans le savoir, sans oser l’exprimer
ainsi... ou quand elle a dit que les gens ne naissent pas pour ce qu’ils
deviennent... oh, comme j’ai vu au fond de son âme à travers
cette merveilleuse vérité que je suis seul à comprendre...
ou quand elle a soupiré, et j’ai demandé... de me dire
pourquoi elle avait soupiré... et elle a esquissé un sourire
triste et a dit : qui sait ? Je ne le sais pas moi-même...
à quel point c’était une réponse profonde, fine et
merveilleuse, je ne lui ai même pas posé d’autres questions,
j’ai seulement senti que cette âme, je l’ai comprise et je
l’admire...
Les yeux de monsieur le directeur se
remplirent de larmes, il les essuya vite car entre-temps il était
arrivé à son bureau et il devait prendre garde de ne pas le faire
remarquer.
Le premier objet qui lui sauta aux yeux sur
son bureau c’était le dossier Schwarz qu’il avait sorti la
veille pour qu’on s’en occupât. Il y jeta un coup
d’œil et poussa un grand cri :
- Fuksz !
Fuksz
(surgit en courant de la pièce voisine.
C’est un jeune homme pâle avec une abondante chevelure.)
Le
directeur : Dites donc, Fuksz, c’est tout de même intolérable.
Une fois de plus vous n’avez pas introduit les annexes dans ce foutu
dossier.
Fuksz
(rougit, baisse les yeux, balbutie) :
Pardon... Monsieur le Directeur... Excusez-moi... Je l’ai
complètement oublié...
Le
directeur :
Complètement oublié ? De quoi est donc si pleine votre
tête, qu’une chose si simple puisse s’oublier ?... Que
faites-vous ici toute la journée pour mon argent ? Vous êtes
cinglé ?
Fuksz
(balbutiant) : Je ne sais vraiment
pas, Monsieur le Directeur... Je me sens parfois si bizarrement...
Le
directeur : Vous vous
sentez bizarrement ? Qu’est-ce que c’est que cette
ineptie ?
Fuksz
(pleurnichant) :
Oui... je ne comprends pas moi-même... parfois je regarde devant moi sans
penser à rien...
Le
directeur : Vous regardez
devant vous sans penser à rien ? Mon ami, vous n’avez
qu’à vous inscrire à l’asile des fous, c’est
là que ça se soigne... on ne vient pas travailler dans un
bureau...
Fuksz : Ne m’en veuillez pas, Monsieur le
Directeur... je sens souvent moi-même que j’aimerais être
quelque part ailleurs, plutôt que là où je suis...
Le
directeur : Ailleurs ?
Tiens donc ! Vous n’êtes peut-être pas satisfait du
département étoffes ? Vous aimeriez peut-être
être muté au département caoutchoucs ? Seulement
là ils n’ont pas besoin d’imbéciles comme vous qui ne
donnez même pas satisfaction aux étoffes.
Fuksz : Je ne saurais pas dire où, mais
quelque part où je ne suis encore jamais allé...
Le
directeur : À
Charenton, mon ami, à Charenton. C’est ça qu’il vous
faut.
Fuksz : Les gens ne naissent pas pour ce
qu’ils deviennent, Monsieur le Directeur...
Le
directeur : Tiens donc.
Vous en connaissez d’autres, des conneries de ce genre ? Vous
n’avez pas honte ? Plutôt que de chercher des excuses à
votre paresse, vous gazouillez des âneries...
Fuksz
(pousse un grand soupir.)
Le
directeur : Vous
soufflez ? Pourquoi soufflez-vous ? Pour que je m’envole ?
Fuksz (esquisse
un sourire triste) : Qui
sait ? Je ne le sais pas moi-même...
Le
directeur (s’énerve) :
Vous ne savez pas vous-même ? Eh bien, vous allez le savoir !
Vous passerez à la caisse à la fin du mois, comme ça vous
le saurez ! Emportez-moi cette saloperie ! (Il jette le dossier à la tête
de Fuksz. Fuksz sort. Le
directeur à lui-même, en colère) : Me coller des idiots comme ça !