Frigyes Karinthy : Théâtre Hököm
sketch-opÉrette-cinÉtophone[1]
L’appariteuR : Monsieur le directeur vous attend.
Votre serviteur (entre).
Monsieur le directeuR : Le siège…
Votre serviteur (veut s’asseoir).
Le directeur (en
continuant) : Le siège de notre jeune
entreprise traitera la lettre de candidature que vous nous transmettrez.
Votre serviteur (reste debout) :
À votre disposition.
Le directeuR : Je suis terriblement occupé, je dois
tout faire moi-même, par exemple… (Il désigne une chaise.)
Votre serviteur (veut s’asseoir).
Le directeur (en
continuant) : Par exemple ces chaises, c’est
moi qui ai été obligé de les commander, je n’ai pas
un seul homme de confiance sous la main.
Votre serviteur (reste debout) :
Oui, je comprends.
Le directEUR : Donc, je serai bref. Comme vous savez
déjà, notre entreprise, le Colisée sketch-opérette-cinétophone, prévu pour six mille
spectateurs, ouvrira ses portes au printemps, au Bois de la Ville. Pourquoi
vous n’êtes pas assis…
Votre servitEUR : Oh, merci beaucoup. (Il veut s’asseoir).
Le directeur (en
continuant) : Pourquoi je n’ai pas construit
sur mon terrain de l’Avenue, ça s’explique donc.
Votre serviteur (reste debout) ;
Sûrement, sûrement.
Le directEUR : Donc. Le théâtre
sketch-opérette-cinétophone, comme nous
le savons, représente le théâtre de l’avenir,
l’art de l’avenir. Il englobe toutes les branches de la
poésie. C’est pourquoi nous avons décidé de faire
appel à un de nos meilleurs poètes, pour écrire quelque
chose à l’inauguration de notre théâtre.
Cigare…
Votre serviteur (tend la main) :
Oh…
Le directeur (poursuit) :
Cigare, le parolier, saurait certainement vite gagner le cœur du
public, mais nous préférerions mettre la barre plus haut et faire
appel aux lumières d’un vrai poète de votre trempe.
Voilà pourquoi je vous ai demandé de venir.
Votre servitEUR : Vous me faites honneur, Monsieur le
Directeur… Voyons, de quoi il s’agirait ?
Le directeur (avec
légèreté) : Alors, écoutez, on vous fait
entièrement confiance. Vous êtes assez poète pour savoir ce
qui vous inspire. Vous n’avez qu’à vous adonner aux
sentiments, écrivez-nous ce que vous avez sur le cœur…
J’ai lu de vous un jour un truc en vers… Comment ça
s’appelle déjà ? Au sujet d’une fleur
bizarre… Ben, c’était des choses bien trouvées…
(En confidence.) À moi, vous pouvez m’avouer que vos poèmes
n’ont aucun sens, hein ? Vous les écrivez tout en sachant
qu’ils n’ont aucun sens… Hein ?
Il me donne des chiquenaudes dans le ventre,
il me fait des clins d’œil complices.
Votre serviteur (un peu gêné) :
Mais Monsieur le Directeur, comment pouvez-vous dire…
Le directEUR : Bon, moi ça m’est égal si
vous l’avouez ou non. Bon, écoutez-moi jeune homme, vous pouvez
écrire ce que vous voulez… Mais tâchez de nous faire quelque
chose de très poétique… Ce qui vous jaillit du
tréfonds de l’âme… Ce genre de bla-bla dont vous, vous
savez que le public raffole. Alors, avez-vous des idées à
cuisiner ?
Votre serviteur (rêveusement, une autre
nuit me vient à l’esprit, quand nous nous promenions, une brune et
moi) : Je pourrais peut-être reprendre
dans une grande épopée dramatique le sujet d’un de mes
poèmes dans lequel un pâle jeune homme apprend que sa belle est
infidèle, et il se tue dans un lac où la bonne fée du
lac…
Le directEUR : C’est ça, oui… Comme point
de départ c’est pas mal… Mais le jeune homme en question
pourrait être, mettons, un reporter britannique qui se déplace
dans les Balkans…
Votre serviteur (le regarde).
Le directEUR : Hein ? C’est important pour
l’épisode. Dans la première partie arrive le reporter et il
chante un couplet… Hein ? Vient ensuite le film, voyage à
travers les montagnes inexplorables de la presqu’île des
Balkans… Ici on peut tout mettre : bateau à moteur,
avion… Le bateau à moteur, c’est indispensable, nous avons
déjà signé le contrat.
Votre serviteur (le regarde).
Le directeur (enthousiaste) :
Oui, ce sera très bien comme ça. On reprend ensuite le film
parlant en couleurs dans lequel l’agent, mettons, rencontre une
actrice… Ce sera projeté sur l’écran, mais avec une
machine à parler… Je ne veux pas vous influencer dans la
création, vous êtes seul maître à bord, mais vous
devez savoir que là où vous travaillez sur une machine à
parler, les personnages ne doivent utiliser que des i et des e, car une
reproduction parfaite des a, o, ou, voyelles graves, n’est pas encore possible.
Votre serviteur (timidement) :
Peut-être des petits merles qui pépient dains
un petit jerdin…
Le directeur : Un jardin, ce n’est pas possible, parce que cette machine avec son
nouveau système ne peut faire que des intérieurs…
Plutôt qu’un jardin, prenez une sorte de cour… Ou le hangar
de l’avion… Qu’en pensez-vous ?
Votre servitEUR : Hum… Éventuellement…
Le directEUR : Je dis que pour le reste vous avez carte
blanche, sauf que vous ne devez pas oublier d’insérer un
numéro de danseuses ainsi qu’une scène de tango… Puis
deux quatuors et un finale…
Votre servitEUR : À votre disposition.
Le directEUR : Maintenant vous rentrez gentiment à la
maison, vous vous installez à votre bureau et du fond de votre cœur
vous nous concoctez quelque chose de joli… Vous me l’apporterez
demain, je le lirai, je le corrigerai, si ça me plaît, je le ferai
monter, si ça a du succès, alors vous pourrez sans faute compter
sur une avance…
Votre serviteur (s’éloigne).
Le directeur (me
rappelle en criant) : Nous nous sommes bien compris,
hein ? N’oubliez pas les deux couplets… la danseuse… un
finale avec un bon refrain… l’avion, la scène où
l’actrice s’enfuit avec un ventriloque qui lui déclare du
ventre son amour… Je vous fais confiance pour le reste, mais le tout ne
doit pas durer plus de dix minutes !
Votre serviteur (se trouve déjà
dans la rue).
Le directEUR : Et voilà, Monsieur Fialka,
on nous dit que ces poètes modernes sont farfelus. Ils ont besoin
d’être encadrés, guidés et on collabore très
bien avec eux… Il faut savoir parler aux hommes…