Allô,
ici Az Est
Chroniques
parues sous ce titre entre le 11 octobre 1931 et le 8 juillet 1933
dans le journal "Az Est" (Le Soir)
Frigyes Karinthy
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L’aveugle mal mène le mal voyant
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C’est comme ça que ça se terminera.
Pendant un bon moment on résiste à la mode,
pourtant on finit par céder. J’étais aussi comme ça avec les mots croisés puis
avec le yo-yo. C’est idiot, répétais-je, il n’empêche que dernièrement j’ai
décommandé un voyage important à l’étranger car je devais faire mes mots
croisés – et le yo-yo, je le fais tourner en secret sous la table car plus
personne ne le fait, je suis le dernier des Yohicans.
De nos jours c’est devenir femme qui est à la
mode. Les savants ont commencé au début du siècle avec ces glandes endocrines.
Il s’est avéré que (comme le dit la chanson populaire) mes glandes sont légion,
elles aboient comme les chiens, pour réussir leur mission. Au début Steinach et
Voronoff[1] voulaient conserver la jeunesse par une
intervention glandulaire, ce qui finalement n’est pas une mauvaise chose si on
est amateur de dames et si on n’a pas trop envie d’abandonner cette bonne
habitude. Mais dernièrement les nouveaux savants ont jalousé leur gloire et
commencent à lancer de nouveaux slogans : écoute, si tu aimes tant la gent
féminine, est-il pour autant nécessaire de payer cher et de rester jeune, ou
pour encore plus cher se marier ? – Nous te transformons toi-même
simplement en femme avec un peu de sécrétions endocrines, puis heu… tu peux
t’épouser toi-même, la dot restera dans la famille, tu la prends dans une poche
pour la mettre dans l’autre.
Le simple soldat de jadis, comment disait-il
déjà ? « Eh ben Marie, t’as bien de la
chance, t’as toujours tes hanches à rendre dingue sous la main et pas
moi ! »
Eh bien.
Tout simplement, les savants transforment
l’homme en femme. Ainsi pour pas cher il peut tomber amoureux de lui-même.
Cela a aussi d’autres avantages pratiques.
Tout est plus facile pour les femmes.
Par exemple il n’y a plus de places assises
dans le train. J’avale simplement une de ces pilules glandulaires et je
m’installe dans le compartiment pour dames.
Ou dans le tramway. S’il y a des places, je
reste homme. S’il n’y en a pas, je me transforme en femme. On peut toujours
compter sur un homme galant qui me passera sa place.
N’est-ce pas égal ?
Nous subissons tant de surprises chaque jour
qu’à la fin nous ne savons plus si nous sommes fille ou garçon.
Désormais nous ne saurons plus cela de notre
prochain non plus.
Il faut s’y habituer. On a toujours besoin
d’une jupe.
26 janvier 1933
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arc-en-ciel
Lundi à midi un pâle
arc-en-ciel double est apparu à Budapest ; il a dû arriver par la Gare de
l’Ouest, apparaître au-dessus de Lipótváros, dans sa pleine magnificence. Moi,
journaliste diligent, j’ai immédiatement pris mon carnet et je l’ai interviewé.
- Mes respects, Votre Excellence, vous
avez une mine superbe – me permettez-vous de vous poser quelques questions à
l’occasion de votre venue dans notre capitale ?
- Je vous en prie, faites, mais vite – je
ne peux rester que quelques minutes, je suis pressé, comme vous pouvez le
constater, j’ai un pied à Óbuda, l’autre à Vác, je pars directement à…
- Je vois, vous retournez à la
conférence sur le désarmement, à Genève.
- Comment le savez-vous ?
- Mais, Excellence, vous pouvez tout de
même nous accorder un peu de culture, nous n’ignorons pas que l’Arc-en-ciel est
le symbole de la paix et de la réconciliation, le gage d’un plus bel avenir. À
propos de gage, pourrions-nous savoir ce qu’il adviendra du prêt sur gage
germano-français, obstacle principal à la paix dans le monde ?
L’Arc-en-ciel toussota, il tira un mouchoir à
bords dentelés d’entre deux couleurs.
- Excusez-moi… cette grippe… bref, que
demandiez-vous ?... Le prêt ?... Eh bien, il serait trop tôt pour en
parler… Naturellement nous ferons tout notre possible pour amortir les conflits
d’intérêts entre les nations, mais cela ne signifie nullement que la France que
je représenterai durant la prochaine séance renoncera à son exigence légitime
face à la politique suivie par l’Allemagne, et que, en opposition avec notre
position droite et sans ambiguïté, je considère comme perfide, à deux couleurs…
Pourtant je ne déteste rien autant que les positions à deux couleurs…
- Je comprends. Me permettez-vous
également une question de politique intérieure ?
- Seulement à propos de problèmes
pratiques. Ma conviction solide comme le roc est que ce pays, ce n’est pas
d’illusions et de rêves qu’il a besoin, pas de belles phrases, de "ciels
peints" comme le disait le poète Vörösmarty, mais de travail, de création,
d’action…
- En effet. Justement, que pense Votre
Excellence en tant que vieil expert en ponts, qu’adviendra-t-il du projet de
pont Place Boráros ?
- À ce propos adressez-vous à mon
excellent beau-frère et ami ministre, son excellence Mirage. Maintenant
pardonnez-moi, je suis pressé, mon secrétaire, son excellence Soleil
s’impatiente.
Il revêtit aussitôt son pardessus gris
brouillard et disparut.
10 février 1933
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un
peu de courage
C’est bien vrai. Le travail n’est pas une honte. Et les temps ont bien
changé. On doit apprendre un peu de sens pratique. Il me plaît bien ce jeune
homme qui vient d’arriver d’Amérique, fils de parents riches et bien nés qui
n’est pas rentré à la maison faire le fils à papa, mais qui s’est tout de suite
mis à travailler, il a ramené une espèce de recette de gaufrettes farcies d’une
mousse, avec ça il s’est niché sous un porche du Grand Boulevard, pour
badigeonner les gaufrettes de crème avec ses propres mains, en y ajoutant des
commentaires à la cantonade, en quatre semaines il a empoché ainsi deux mille pengös .
C’est une habitude à prendre. Se débarrasser
des délicatesses bourgeoises. Puisque le consommateur-montagne ne va pas au
producteur-Mahomet, c’est Mahomet qui doit aller à la montagne : le maître
est maître même en enfer, on doit apprendre à lutter pour la vie, l’objectif
sanctuarise les moyens. Je suis convaincu que le marché n’est pas encore
saturé, seuls quelques préjugés empêchent les classes laborieuses et
productrices de prendre part à la libre concurrence for life, à grand renfort de publicités efficaces.
Comment j’imagine cela ?
Très simplement.
Prenons le cas par exemple d’un médecin. Ça
va plutôt mal pour les médecins, le malade aime mieux guérir que dépenser de
l’argent. Bien entendu, les médecins sont toujours imbus de la vanité de leur
diplôme, de leur complexe d’autorité. Ils se plantent dans leur cabinet et
attendent les patients. Ça ne peut plus marcher. Un ami médecin plein
d’amertume m’a dit l’autre jour qu’il aurait mieux fait de devenir fripier
ambulant. Lui au moins a des avantages, il fait le porte-à-porte mais il finit
par faire des affaires. Mais faut-il pour autant aller faire le fripier ?
Ne pourrait-il pas plutôt appliquer la méthode à son propre métier ?
Le personnage aimable du vitrier slovaque a
déjà disparu hélas de la cour de nos immeubles. Pourquoi ne serait-il pas possible
de le remplacer par une nouvelle industrie ?
Un gentleman à monocle pénétrerait au milieu
de la cour avec sa mallette d’appareils, il lèverait un visage enthousiaste et
serviable vers les "accourses" et crierait sur une intonation
convenablement modulée :
- Rhumes… quintes de toux… rhume des
foins… je guéris tout !...
Parions que d’un logement sur quatre on lui
répondrait : « Eh bien montez puisque vous êtes là ! »
C’est la bonne qui se penchera à la grille pour l’appeler.
- Hé… Monsieur le Docteur… Montez s’il
vous plaît !
Ou encore :
- Aaa… vocat, achetez-vous les services
d’un avocat, aaa… vocat !
Je me vois déjà frapper chez des familles
cultivées, instruites, à la porte de service.
- Est-ce que Madame se trouve à la
maison ? Allez, mon petit, dites à Madame qu’un écrivain hongrois de renom
attend à la porte ; je vends autographes pour un pengö, et pour deux une
dédicace spirituelle ! À moins que vous n’ayez de vieilles blagues
usagées, ressassées, je les ressemelle, repeins pour pas cher – elles seront
comme neuves !
19 février 1933
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EAU ET HUILE
(Étude chimique)
Enfin
on rencontre un peu de sérieux dans cette ville frivole. Les gens commencent à
s’intéresser aux expériences et à la recherche scientifique. Dans les bars ou
les cafés où on entre, à la place de palabres légères on entend des gens
creuser les grandes questions des dernières découvertes de la chimie. Tout
comme en physique, en chimie aussi de nouveaux résultats révolutionnaires sont
à l’ordre du jour.
En
physique : y a-t-il de plus petites entités que l’atome ?
En
chimie : l’huile se mélange-t-elle à l’eau ? Car à l’école nous avons
appris qu’elle ne se mélangeait
pas.
S’il
est vrai qu’elle se mélange quand même, alors une nouvelle ère s’ouvre dans la
technique : une nouvelle alchimie, la pierre philosophale, l’élixir de
jouvence.
C’est
le résultat d’une expérience pluriannuelle dans une société scientifique
appelée Impérial qui fait retenir
l’haleine du grand public. En effet, cet institut agissant modestement, en
silence, a, dit-on, répondu à cette question excitante : comment fabriquer
de l’or en mélangeant l’huile et l’eau ?
Pour
le moment ils démentent, par modestie scientifique, bien sûr – ils affirment
que le résultat a fuité trop tôt, à cause de l’indiscrétion des
journalistes ; ils ne peuvent rien affirmer encore avec certitude,
veuillez patienter… attendons jusqu’aux vérifications de
l’Institut Rockefeller.
Mais
nous ne nous laisserons pas faire !
Nous
sommes sûrs qu’il s’agit d’une découverte colossale ! On tient la clé de
la fabrication de l’or !
On mélange
de l’huile à l’eau – et ça devient de l’or !
Nous,
poètes, entre les mains de qui l’or devient de l’huile et de l’eau, ou tout au plus cent grammes de mortadelle, toute cette affaire nous
intéresse exclusivement d’un point de vue philologique.
Nos
proverbes vont changer. Ils gagneront un sens nouveau.
Au
lieu de mettre de l’huile sur le feu – de l’eau sur l’huile !
Le
sang ne tourne pas en eau. Mais l’eau peut tourner en huile.
Apporter
de l’huile au moulin d’autrui. De l’eau à notre moulin à nous.
L’homme
pauvre fait cuire son huile à l’eau – il deviendra riche.
Il
prêche l’huile – il y mélange de l’eau.
Il
se sent comme une eau dans l’huile.
Il
porte de l’huile au Danube.
Il
faudra même réécrire Shakespeare !
Baptême
à l’eau - ou ce que voudra Monsieur le conseiller.
L’eau
a maintenant rendu la pareille à l’huile. Une odeur d’huile parfumée à l’eau
flotte au-dessus du paysage du printemps précoce.
25 février 1933.
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La vraie est
restée sous Bavaruska.
Il avait tout juste vingt-quatre ans.
C’est un de ses camarades qui m’a rapporté
comment ça s’est passé ; il était avec lui quand le shrapnell a fait boum,
il a emporté son bras à lui.
Kasszián n’a même pas perdu connaissance. On
les a emmenés ensemble. Eh bien, que t’est-il arrivé, a demandé gaiement
Kasszián quand il est revenu à lui. Parce que moi, c’est fini ma jambe, elle
est nase.
Aucune oreille humaine ne l’a entendu se
plaindre, à l’hôpital non plus. Il ne s’est pas laissé endormir, on lui a scié
la jambe déchiquetée sous anesthésie locale. Il fumait des cigarettes et
plaisantait avec le chirurgien à l’ouvrage : appliquez-vous, Docteur, si
vous vous débrouillez bien, c’est encore vous que je reviendrai voir pour faire
couper l’autre.
Après son rétablissement il est revenu
crânement, enjoué, sur deux béquilles, parmi ses anciens amis. Il raillait les
bijambistes en badinant. Ôte de là tes deux jambes gauches, maigrichon, que je
puisse m’asseoir aussi avec ma seule jambe droite. Ne me plains pas, frère,
plains plutôt toi-même, moi je n’ai qu’une demi-paire de jambes, tu en as deux,
toi.
Ensuite, pendant des années je n’ai eu aucune
nouvelle de Kasszián. Ces derniers temps ont dû être difficiles pour lui, il
n’a pas été épargné par la crise, l’affaire qu’il avait héritée de son père a
fait faillite.
Récemment, en traversant la rue d’une ville
de province, mon attention fut attirée par un attroupement.
Quelqu’un s’était fait écraser par le tram.
Je ne l’ai pas tout de suite reconnu quand,
le visage blême, il fut retiré de dessous les roues.
- Kasszián! –
m’écriai-je avec horreur. – C’est toi ? Par le ciel… ce n’est tout de même
pas ta jambe…
- Si, chuchota-t-il, et une lourde sueur
perla sur son front. - Ma jambe artificielle… Apparemment elle est complètement
fichue… C’est terrible… Je l’ai fait faire en Allemagne… Impossible de la
remplacer… à cause de l’embargo… et même si j’obtenais une dispense… je n’aurai
plus jamais assez d’argent… comme je suis malheureux…
Et Kasszián éclata en sanglots pour la
première fois de sa vie.
J’apprends que le gouvernement s’apprête à
réviser la loi sur les mutilés de guerre.
26 février 1933
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anecdote
Svarc, ayant quelque
chose à faire à Máramarossziget, eut besoin d’une charrette. Il alla demander à
Weisz, le charretier, pour combien il l’emmènerait, parce que le train ne
s’arrêtait pas à leur village.
Ils se mirent d’accord pour cinq pengös et la
charrette prit la route à l’aube.
Il convient de savoir que la route qui mène à
Máramaros est sinueuse. À la première montée Weisz se tourna vers
l’arrière :
- Regardez, Monsieur Svarc, comme il
peine, ce pauvre cheval. Moi, j’aime marcher, une petite promenade ne vous
ferait pas de mal non plus, ne devrions-nous pas descendre jusqu’à ce qu’il
arrive en haut ?
Monsieur Svarc a bon cœur et il aime
particulièrement les animaux. Il ne plaint pas ses jambes, il descend gentiment,
ils cheminent paisiblement jusqu’au sommet de la montée, ils attendent une
minute que le cheval ait le temps de souffler un peu, ils remontent. La
charrette prend la descente.
Un instant plus tard Weisz se retourne vers
l’arrière :
- Regardez, Monsieur Svarc, comme elle
peine, cette pauvre rosse pour retenir la voiture, pourvu que ce gros poids ne
lui écrase pas le dos. De toute façon la marche en descendant est plus aisée,
autant ne pas nous faire secouer – ne devrions-nous pas descendre jusqu’à ce
qu’il arrive en bas ?
Monsieur Svarc ne se fait pas prier, il se
redresse, il descend.
C’est ainsi que ça se passe jusqu’à
Máramaros, étant donné que la route est comme ça par-là : ça monte, puis
ça descend. Pas de quoi se disputer, ils sont tous les deux des hommes de cœur
compréhensifs.
Lorsqu’ils arrivent devant l’auberge de
Máramaros, Monsieur Svarc paye comme il se doit les cinq pengös convenus. Mais
avant de se séparer il marmonne :
- Vous savez, Monsieur Weisz, je me suis
dit que nous sommes tous les deux bien bêtes. Moi, n’est-ce pas, j’avais à
faire à Máramarossziget. Vous, vous aviez besoin de cinq pengös. Tout va bien,
vous avez eu vos cinq pengös. Mais
pourquoi diable fallait-il amener avec nous ce pauvre vieux cheval malade, qui
n’a rien gagné dans l’aventure ?
*
Cette anecdote m’a été rapportée par l’avocat
de celui qui m’a intenté un procès à l’issue de l’audience où nous nous sommes
réconciliés.
Je remarque que cette anecdote n’est pas
mauvaise en traduction allemande non plus. Cette moralité est à retenir. On
raconte que derrière tout ce phénomène Hitler se cache la vieille idée de
Hindenburg de réconcilier la nation allemande avec l’empereur d’Allemagne.
Le chemin de la réconciliation est semé
d’embûches, il faudra en payer le prix. N’est-il pas dommage de s’y lancer avec
une si grosse charrette ?
18 mars 1933
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Voilà, c’est une
pensée pour Pâque. Une idée modeste, une proposition sans prétention, et le
fait qu’elle me soit venue à l’esprit au moment de Pâque ne signifie pas
qu’elle ne s’applique pas les autres jours : j’aurais pu y penser
n’importe quand, par exemple le premier de ce mois.
D’autre part je souhaiterais qu’elle soit
prise un peu au sérieux, parce qu’il ne s’agit pas là de la pure imagination
d’un poète, mais il s’agit d’un honnête projet de développement, d’une solution
économique, telle qu’un plan quinquennal, ou la technocratie, ou encore le
national-socialisme. À l’instar de toute proposition comme on en voit de nos
jours ou de toute planification, son objectif est d’adoucir, voire supprimer
définitivement le chômage de même que la crise de surproduction.
Beaucoup de nos parents, les végétaux et les
animaux (par exemple la quasi-totalité des insectes) suspendent en hiver leur
lutte pour la survie, ils réduisent au minimum leurs fonctions vitales, ils ne
mangent pas, ils ne travaillent pas, ils ne se battent pas entre eux.
Ils hibernent.
Cela signifie qu’ils traversent un bon tiers
de la saison sans aucun effort ni aucune consommation, il va sans dire que
c’est une organisation économique excellente : presque pas de frais
généraux, aucune dépense, les recettes sont superflues.
Ne serait-il pas possible d’appliquer ce
procédé au genre humain ?
Vu nos acquisitions scientifiques, trouver
une solution technique à la chose serait un jeu d’enfant. Vers la fin novembre,
des médecins commis à cette fin injecteraient une dose adéquate de narcotique
aux individus bien engraissés, on les installerait côte à côte et superposés
dans des entrepôts construits à cette fin, et on les laisserait dormir jusqu’à
Pâque.
Le monde dormirait pendant les mois d’hiver,
l’Europe se transformerait en en un heureux château de la Belle au bois dormant
dans lequel il n’y aurait ni lutte, ni bousculade, ni souci pour le pain, ni
protection d’intérêts, et le principal : personne n’aurait aucune dépense.
Les salaires, traitements et émoluments seraient bien sûr versés
automatiquement – quelle joie ce serait alors en cette période de l’année, le
jour de Pâque, dans le cadre d’une grande célébration nationale, de se
réveiller et d’entrer en possession de ce que nous avons économisé simplement
en ne faisant rien !
Ce serait la véritable Résurrection !
Mais je peux toujours causer…
On m’accusera d’être tout simplement un
dormeur compulsif et d’avoir inventé tout cela pour cette raison. Et si, en me
sacrifiant, je donnais l’exemple, je pourrais toujours crever, personne ne
viendrait me réveiller.
Un ours ne fait pas l’hiver.
14 avril 1933
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Elle a répondu aux
attentes. Comment n’aurait-elle pas répondu aux attentes alors qu’elle
représente tellement l’esprit du temps : économies, conditionnement moins
onéreux, parcellisation des biens et des valeurs compte tenu de la pauvreté.
Car c’est ça notre temps, regardez-le bien.
Pendant que nous, idéalistes niais, nous
rêvons d’une grande synthèse : de forces puissamment concentrées, d’État
mondial, d’États-Unis, de moyens de troc universel, de technocratie, de plein
d’institutions monumentales, globales, dans la pratique c’est exactement le
contraire qui se passe, les choses se morcellent, s’égalisent, en se poussant
dans la direction de la petite manufacture, la cuisine familiale, l’artisanat,
et vice-versa.
Plutôt que d’Etats-Unis d’Europe, on est en
présence de pays cloisonnés de murs économiques jamais vus, d’industries
nationales florissantes dans chaque pays séparément, plutôt que d’entreprises
mondiales.
Au lieu d’exploitations géantes, on se trouve
face à une multitude de lopins nains comme vendus dans la rue à la pièce.
On n’a plus guère de quoi s’offrir une maison
entière, pas même les mieux nantis : tant pis, on divise l’immeuble en
appartements loués à vie, comme
l’attestent les vers du poète[2] :
« J’aurais
beau m’éreinter et me ronger d’envie,
Je
n’aurai pas un nid où me loger à vie »
Si ça continue comme ça dans cette vallée des
ombres, on finira par posséder un salon à vie, une chambre à vie, une salle à
manger à vie, une…
C’est le monde du petit alambic.
Petite portion au restaurant, petit verre de
bière, petit noir, petit petit-déjeuner… On se fait de plus en plus petit, on
se vend en détail, à défaut de pouvoir s’offrir en entier.
Petite trésorerie à deux sous – d’une manière
ou d’une autre on survivra. Les petits ruisseaux font les grandes rivières,
small is beautiful.
Jadis il y avait la question redoutable de la
Misère, que l’Homme Ruiné se posait, le visage blême et le regard vitreux (cela
me revient de romans d’autrefois) : "Que deviendrons-nous
demain ?"
Comme cela paraît loin !
Que deviendrons-nous aujourd’hui ? Que
deviendrons-nous cet après-midi ? Que deviendrons-nous dans une heure ? – nous
demandons-nous, sans frayeur, s’accompagnant d’un geste allègre de la main – à
quoi sert de regarder si loin dans l’avenir ? Commençons par acheter une
petite portion, on verra la suite après.
Dosons-nous l’espoir investi dans l’avenir
par petites portions.
Il ne faut pas avoir peur. Pour midi, nous
achetons une petite portion de déjeuner consistant en une soupe et une tranche
de pain – il se passera bien quelque chose avant la viande – pour le soir un
coin d’oreiller sur lequel nous poserons une portion de notre tête à
tempérament – de toute façon notre tête éclatera d’ici-là.
Au cimetière nous sommes attendus par une
épitaphe : "Qu’il repose en paix pendant trois mois, tant que sa
portion de concession est prépayée."
16 avril 1933
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Alors là, ça
suffit.
Mois de mai ou pas, il fait froid. Ma peau
n’est pas un calendrier, elle ne connaît pas les dates, ce n’est qu’une peau,
quand la température baisse, elle a froid, que ce soit en décembre ou en août,
ça lui est égal.
Et le comble c’est que l’institut
météorologique a aussi déposé les armes, il garde les mains dans les poches
depuis des jours, ses rapports et prévisions, traduits en langage vulgaire,
donnent à peu près ça : « Écoutez, moi je ne m’y retrouve décidément
plus, j’ai essayé ceci, j’ai essayé cela, il fait toujours froid, comment
voulez-vous que je sache le temps qu’il fera demain ? Je ne suis pas une
grenouille, fichez-moi la paix. »
En de telles circonstances on n’a pas le
choix, moi, je dois agir.
Vous pensez que je me vante une fois de plus.
Mais tout d’abord, un modeste particulier
peut-il intervenir dans les affaires du ressort de si hautes instances telles
que le temps qu’il fait ? S’il y a quelqu’un capable de prendre des
mesures ce serait plutôt le ministère de l’agriculture. Mais qu’est-ce qu’on
peut savoir de ses relations avec les autorités célestes ?
Actuellement je ne dispose pas de
suffisamment de canons à grêle, ce dont je dispose couvre à peine mes modestes
besoins domestiques.
Mais alors comment est-ce que je compte
agir ?
Très simplement.
Vous ne me connaissez pas.
J’ai quelques méthodes sûres contre les
intempéries. Des méthodes infaillibles.
Contre les intempéries et en général contre les
choses qui ne sont pas de mon goût.
La méthode n’est pas neuve, elle a été
découverte par Darwin, on peut l’appeler aussi "adaptation aux conditions
extérieures", sélection naturelle, struggle for life.
D’habitude ça marche chez moi, mais plutôt en
sens contraire. En tout cas avec la même infaillibilité que chez tous les êtres
vivants. Prenons l’exemple de l’écureuil, quand l’hiver arrive, il fait pousser
sa fourrure. Moi, quand j’enfile ma fourrure, à l’instant même le beau temps
arrive.
Probatum
est.
Le temps ne peut pas être suffisamment
exécrable pour ne pas s’arranger dès le matin où je sors mon manteau d’hiver de
la naphtaline.
C’est la nature qui s’adapte à moi, sur la
base que les sciences naturelles désigneront par l’expression "quand
même", quand viendra mon Darwin à moi qui découvrira la relation
nécessaire et mystérieuse entre ma modeste personne et les conditions
météorologiques cosmiques.
Moi, je connais déjà cette loi et je
l’applique. Cette fois par exemple j’ai inventé le truc suivant. J’écris un
article sur le froid. Dès que là-haut on s’apercevra que le typographe a
composé mon article et qu’il sera le lendemain dans les kiosques, le temps
virera au merveilleux uniquement pour me donner tort.
Quand les présentes lignes seront entre les
mains du lecteur, un divin printemps brillera dans le ciel et sur le Corso, les
gens se diront que ce Karinthy parle une fois de plus de choses qui ne sont pas
d’actualité.
Tant pis. Je me sacrifie.
J’accepte d’être la grenouille maudite que la
princesse Printemps a transformée en magicien.
16 mai 1933
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Ces derniers
temps le professeur d’allemand menait à Budapest l’existence qu’un professeur
d’allemand pouvait mener à Budapest ces derniers temps. Pour faire bref :
une existence minable. Qui apprend l’allemand ? Quelqu’un qui ne parle
même pas l’allemand, est si inculte qu’il ne se mettra pas à apprendre
l’allemand. Le professeur risquait de mourir de faim. Les seuls élèves qui
s’adressaient à lui, d’ailleurs dans l’espoir de cours gratuits, étaient ceux
auxquels on pourrait appliquer l’admonestation du Juif provincial à son
fils : pourquoi veux-tu apprendre le français ? Faut-il que les
Français sachent aussi à quel point tu es un imbécile ?
Or voilà quelques jours son sort prit une
tournure inattendue.
D’abord un homme est venu.
Il parlait le hongrois avec une saveur
quelque peu orientale et les traits de son visage n’étaient pas typiquement
hongrois. Au demeurant il s’est présenté avec une offre plus
qu’honorable : il voulait apprendre l’allemand, il paierait correctement,
il n’aurait qu’une seule réserve, la chose était très urgente, il était prêt à
travailler trois heures par jour mais il avait hâte de dépasser les difficultés
des connaissances élémentaires.
Ils se sont mis d’accord.
Un autre s’est présenté l’après-midi du même
jour. Comme s’il avait été un parent du précédent tellement il lui ressemblait,
mais il s’avéra qu’il ne le connaissait pas.
Il veut apprendre l’allemand. Il paiera
correctement. Sous réserve d’aller vite. En dix jours il veut en savoir
suffisamment pour que des étrangers, un Français ou un Anglais non
germanophone, puisse le prendre pour un Allemand de naissance.
Le professeur trouva ça bizarre, ça lui donna
à réfléchir. Ça lui mit la puce à l’oreille : n’y aurait-il pas une
relation entre ce zèle et les événements politiques en Allemagne ? Mais
pourquoi justement cette catégorie de personnes typées pour lesquels
l’Allemagne d’aujourd’hui est au bas mot inhospitalière,
ressent donc le besoin de parler l’allemand ?
Lorsque le lendemain matin trois nouveaux
élèves se manifestèrent en même temps et ensuite encore un quatrième, il n’y
tint plus et voulut connaître le fin mot de cette histoire.
- Dites-moi, mon ami, pourquoi cela
devient-il si urgent pour vous, justement maintenant, de combler vos lacunes et
d’apprendre l’allemand ? Puisque, si je suis… heu… bien informé… les
chances pour vous dans l’Allemagne d’aujourd’hui… sont minces…
- Qu’allez-vous chercher là ? Je
compte transplanter mon affaire en France.
- En France ? Et pourquoi avez-vous
besoin pour cela de connaître l’allemand ?
- Voyons ! J’ai quand même besoin
d’en savoir suffisamment pour que l’on croie que je suis un réfugié
allemand !
1er juin 1933
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On dirait que ça va marcher.
Hier on avait l’impression que tout était
fichu.
Aujourd’hui de nouveau les chances
augmentent.
Les grandes puissances vont signer une paix
décennale.
Le jour de la signature n’est pas encore
fixé, cela pourra se faire si tout va bien le premier ou le cinq
juin prochain.
Pour dix ans.
Éventuellement, si tout ne va pas sans
problème, pour cinq ans seulement avec l’attendu que dans les mêmes conditions,
intérêts déduits, dans cinq ans le traité pourra être prolongé.
C’est toujours mieux que rien !
Trois ans de paix c’est mieux que rien, un an
de paix aussi, quinze jours de paix aussi.
Mais supposons qu’elles signent la paix pour dix
ans, quel sentiment majestueux de nous trouver tranquilles pour dix ans, sans
penser à la guerre, jusqu’au terme du traité.
Nous vivons une époque magnifique, avec ces
traités. Autrefois ce genre d’affaires se déroulait dans le désordre, ce qui
empêchait de bâtir des projets sérieux. Prenons le cas par exemple de la guerre
de trente ans, elle n’a été nouée que par un truc oral, personne ne pouvait
prévoir sa durée précise qui n’est devenue apparente qu’après coup.
Nous avons d’ailleurs fait la récente guerre
mondiale aussi avec une superficialité médiévale de cet ordre.
Tout ceci est dépassé maintenant.
Nous aimons nous donner des délais. Plan
quinquennal, bail commercial de six ans, paix décennale.
Le monde est maintenant bien ordonné. Chacun
a les moyens de savoir à quoi s’en tenir. Maintenant par exemple, si cette paix
décennale est signée, mettons le cinq juin, nous
aurons huit ans à compter de ce jour-là pour régler les affaires qui
nécessitent absolument la paix : nous aurons toujours les deux dernières
années où nous pourrons confortablement nous préparer, tel un lycéen avant le
bac, à la guerre qui commencera donc le cinq juin mille neuf cent
quarante-trois. Celle que se livreront, l’expérience l’a montré, pour quatre ou
éventuellement huit années, les États consensuels de l’Europe.
Il serait temps au demeurant d’étendre
l’ordre contractuel également au droit privé.
"Fidélité éternelle", "par la
grâce de Dieu", "plus jamais", "à vie" - sont des
termes caducs et dépassés.
Dans un mariage il suffirait amplement de se
jurer fidélité pour une année voire dix-huit mois. Un contrat de fidélité.
Les médecins devraient guérir avec une
garantie de six mois.
Pas besoin non plus de jeter les cambrioleurs
et les assassins tout de suite en prison. L’État devrait conclure avec eux un
contrat stipulant qu’ils ne feraient de mal à personne pendant cinq ans, et ce
délai écoulé ils devraient se présenter à la maison d’arrêt, ou bien à la
potence.
Nous examinerons les termes du projet de
contrat à signer avec les lions et les punaises à une date ultérieure.
2 juin 1933
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L’aveugle mal mÈne le mal
voyant
Ça peut
arriver.
- La fortune sourit aux audacieux - c’est par
ces mots, en clignant de ses petits yeux malins, que le héros de l’histoire
termina son anecdote, héros… enfin… disons : entrepreneur de bienfaisance
passive, que sa licence officielle qualifie de « mendiant ».
Grâce à son travail assidu de quelques
longues années, tout au long desquelles il combattit tantôt comme sourd-muet,
tantôt comme unijambiste, et dernièrement comme « pauvre non-voyant qui
supplie pour une modeste aumône », ce brave citoyen industrieux finit par
économiser un capital suffisant pour pouvoir envisager sérieusement d’établir
un stand permanent à un des carrefours fréquentés de la ville.
C’est le propriétaire d’un stand d’aveugle
honorablement connu qui répondit à son annonce parue dans la presse
professionnelle des mendiants, il évoquait une retraite prochaine et affirmait
que moyennant une contrepartie convenable il était prêt à céder son stand
florissant.
Ayant convenu du montant, avant de conclure
la transaction l’acheteur, pour plus de sécurité, demanda au vendeur de lui
donner le moyen de s’assurer pour ainsi dire « de visu » de la valeur
réelle du stand, autrement dit la permission de passer deux journées pleines
sur place pour vérifier si effectivement il était vrai qu’on pouvait y gagner
si bien sa vie.
Il s’y plaça donc.
Une minute plus tard on lui glissa dans la
main une plaisante pièce de monnaie à bords cannelés. Il exprimait encore sa
gratitude qu’une autre pièce arrivait.
Des pièces de dix fillérs, il en recevait
chaque minute.
La chose lui plut.
Les deux journées passées il demanda au
vendeur potentiel s’il pouvait y rester trois journées supplémentaires, et si
l’affaire continuait d’être aussi prospère, il voulait bien donner un peu plus
pour le stand.
Durant les trois jours il reçut les pièces de
dix fillérs encore plus fréquemment. À l’échéance, malgré cela il déclara avoir
changé d’avis : bien que le stand fût vraiment prospère il préférait investir
son argent dans une entreprise différente.
- C’est à moi qu’il voulait faire avaler ça –
arrivant à la fin de son histoire il s’approcha de mon oreille en clignant des
yeux - il avait gobé ma cécité, il a cru que je ne voyais pas que la pièce
m’était toujours remise par le même homme de paille. Il se tenait derrière mon
dos pendant les cinq jours et se défaisait d’une pièce toutes les minutes…
L’affaire lui a coûté au moins deux cents pengös !
8 juillet 1933