Frigyes Karinthy : "Tout est autrement"

 

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banalitÉs

24e dimanche

Nous devions tous sourire, pourtant la chose était tragique : apparemment le brave artisan a bel et bien commis son "acte fatal" : il en avait précédemment informé la gouvernante.

Mais il fallait bien sourire.

Évidemment, quand il commence sa lettre d’adieu ainsi : « Quand tu liras ces lignes je ne serai plus parmi les vivants ».

Donc il se pourrait bien que depuis, le pauvre bougre "ait rendu l’âme", "mangé les pissenlits pas la racine", autrement dit "cassé sa pipe", après "s’être donné la mort".

Tous ceux qui étaient présents quand la gouvernante, en pleurs, montra la lettre, étaient des gens de goût raffiné, cultivés, modernes. À qui la faute si notre premier sentiment n’a pas été la frayeur et la compassion devant la mort d’un congénère, la mort la plus tragique et la plus impensable que connaisse la nature – mais, la cruauté dont seuls sont capables les hommes de goût cultivés : nous avons d’abord retenu le comique dans la banalité de cette manifestation

Je n’ai compris que plus tard que, bien que j’aie souri comme les autres, j’ai finalement gardé de cette scène un arrière-goût désagréable – pas aux dépens du pauvre artisan, mais à ceux de la souriante compagnie.

En fait où en sommes-nous en matière de lieu commun et de bon goût ?

Étudions de plus près ces formulations pitoyablement banales. Qu’ont-elles de ridicule ? Mais pour cela nous devons les analyser comme si nous les entendions pour la première fois. C’est un premier trait distinctif du lieu commun : (il se pourrait que justement il s’avère être le seul) le texte est ridicule car manifestement ce n’est pas la personne qui l’a inventé sous le poids de l’émotion, elle l’a seulement emprunté tout fait et l’a appliqué à son cas.

Car s’il l’avait inventé lui-même…

Celui qui le premier a écrit cette phrase avant de se suicider (bien que je soupçonne que ce n’était pas un vrai suicidé, la phrase a dû être mise par un romancier dans la bouche d’un de ses personnages), pensez-en ce que vous voulez mais à mon avis il a figé dans l’éternité un souffle très beau et très émouvant, un tragique quasiment sublime. Quand tu liras ces lignes… Ainsi, sans les guillemets, si je me représente l’homme déterminé à mourir, je dois admirer le courage et l’imagination qui lui restaient pour penser la vie après sa mort et dans laquelle son âme sans corps jouerait un rôle. Quand tu liras ces lignes… Au moment où il a écrit cela, il a presque fait un miracle : il a transformé par magie le futur en présent – il a prévu et vécu à l’avance l’instant qui pour lui ne sera qu’un néant intemporel – il vivait à la fois dans le futur et dans le présent, il a vaincu la peur et la mort.

Mais on pourrait en dire autant des autres expressions. Tous ces lieux communs en eux-mêmes, sans guillemets, sont autant de belles images nobles et poétiques.

Il s’est éteint. La science a en effet confirmé un soupçon ancestral de la poésie : chaque vie est une petite flamme qui couve, qui pourrait embraser le monde si un pompier mystérieux, dont la tâche est de prévenir cet embrasement, n’arrivait pas à temps pour la souffler. Chaque mort est une mort violente – nous grandirions, proliférerions, notre tête monterait peut-être jusqu’au ciel si, au nom d’un grand Ordre jaloux, la faux de la mort ne tranchait pas nos racines.

Il n’y a pas de remède. L’amour tâche de transgresser cette loi – de tout recommencer, déjouer la vigilance du grand pompier. Pressentant qu’une petite flammèche toute seule ne fait pas le poids, deux petites flammes se coalisent au nom du Grand Incendie, battent le briquet, répandent et dispersent des étincelles de vie lorsque deux bouches se joignent – en vain ! Ils sont engloutis par la profondeur juste au moment où ils pourraient gagner l’immortalité, car l’amour est un puits sans fond.

Telle est l’école de la vie tel qu’il est écrit dans le livre du destin.

Autant de lieux communs.

Autant de belles et parfaites vérités, profondément senties, vérifiées et attestées, et qui plus est, exprimées avec une perfection artistique.

Le seul problème est qu’elles sont mal placées dans la bouche de la personne qui les prononce. En vérité, elles ne conviennent plus à personne. Elles convenaient autrefois, dans la bouche de la seule personne qui les avait formulées la première – à la rigueur dans celle de quelques-uns de leurs congénères qui les citaient.

Le lieu commun est un trésor spirituel, un legs intellectuel, l’héritage d’un passé culturel. Notre rapport avec lui est le même qu’avec tout autre legs. Même s’il est riche, nous n’attendons pas de la nouvelle génération de le dépenser, le dilapider. Il faut qu’elle y ajoute, qu’elle fasse ses preuves, qu’elle prouve de quoi elle est capable avec ou sans héritage. Qu’elle montre qu’elle est à la hauteur des ancêtres comme des descendants – qu’elle est digne père et digne fils.

Chaque nouvelle génération doit redécouvrir le monde, avec toutes ses vérités, ses tenants et aboutissants et toutes ses forces motrices, comme si elles n’avaient rien reçu en héritage. Un instinct sain et souple veille à ce qu’il en soit ainsi. Cet instinct refuse et rejette toute vérité qui a trop souvent été exprimée dans les mêmes termes. Dans ces conditions, la capacité de chercher et de trouver la notion derrière le mot s’émousse. Involontairement la raison n’entend plus que les mots vides qui sonnent comme des cailloux dans un grelot. J’ai dit un jour que toute vérité est morte à l’instant où elle a été nommée et proclamée. C’est peut-être exagéré – toujours est-il que nous avons constamment besoin de nouvelles rédactions, non que les anciennes seraient imparfaites, mais parce qu’elles sont usées.

Redécouvrir à tout instant la vie, dans chacun de ses instants – c’est pour nous un sentiment plus important, plus vrai, plus fiable, plus rassurant que la règle mathématique la plus parfaite. Deux fois deux font quatre – qu’elles soient là devant moi, que naissent sous mes yeux ces deux choses réelles, deux hommes, deux pommes, deux baisers… et encore deux autres – qu’il me soit permis de prononcer comme si j’étais le premier à trouver : avec les deux premiers ça fait quatre.

Dans la bouche d’un homme vivant je veux entendre des mots qui vivent – le seul, l’unique mot exigé par la circonstance, qui ne reviendra jamais, une constellation de concomitances fortuites quand l’homme de cet instant a coudoyé ce vécu. Il y en a déjà eu de semblables, mais jamais d’identiques. Il y a déjà eu des suicidés, mais il n’a pu y en avoir qu’un dans le cas duquel l’état d’âme couvrait parfaitement la somme des passions et des situations extérieures et intérieures, l’état d’âme dans lequel il était impossible d’écrire autre chose que : « quand tu liras ces lignes… ». Celui qui a écrit cette phrase une seconde fois a écrit un lieu commun – il est possible que lui-même ait profondément ressenti la phrase, il n’empêche qu’il avait tort : il n’a pu que s’imaginer à la place de la personne qui l’a écrite pour la première fois, par conséquent il n’était plus lui-même – il était acteur et comédien sans le savoir, le pauvre, à ce moment de la mort – il a rejoué quelque chose qui avait déjà eu lieu, qui de ce fait ne peut jamais se reproduire dans la réalité à l’identique.

Or le théâtre et la comédie sont une forme de mensonge – et le mensonge est comique.

Pourtant je prends quand même la défense du lieu commun, pourquoi ?

Pure précaution. Apparemment je vieillis. Je méprise encore le passé – mais je commence à craindre l’avenir.

Est-ce que notre grande "simplicité", notre "naturel" et notre dégoût maladif des banalités ne deviendront pas un jour des lieux communs ?

Dans le cercle où je gravite ces temps-ci on craint tellement les lieux communs que les gens prononcent même "bonjour" entre guillemets, avec un accent ironique, sans s’identifier au simplet qui me souhaiterait sincèrement de passer une bonne journée.

Dans cette société j’ai entendu il y a peu, au moins dix fois dans la journée, un verdict impitoyable contre le lieu commun.

J’ai fini par sentir que ce ton méprisant est devenu une banalité ennuyeuse, démodée, un lieu commun.

Et moi, je me refuse désormais à prononcer ce mot banal : "banalité".

Suite du recueil