Frigyes Karinthy : "Tout est autrement"

 

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on applaudit au cinÉma

25e dimanche

La pellicule ronronne et défile – je suis assis dans la salle. Autour de moi alternances successives et rapides de gaîtés orageuses et de silences émus.

Depuis quelque temps – d’autres ont dû également l’observer – le public des toiles animées réagit avec un inhabituel entrain : on dirait qu’il a changé, il s’est libéré. Cette bouche bée, avec laquelle on fixait l’écran aux débuts du cinéma – il y a vingt ans – ne s’adressait pas encore au drame ou à la comédie – nous admirions la merveille, l’invention, l’instant fixé qui vivait et bougeait – le Souvenir se transformait comme par enchantement en Vécu. Cette bouche bée a mis longtemps à se refermer.

J’ai l’impression que le public n’a su se remettre de ce miracle que récemment. De la même manière que, depuis six mille ans, nous avons fini par ne plus nous étonner qu’une enfilade de petits signes, de traits assemblés, fasse surgir la Pensée et l’Esprit, et nous n’admirons plus la lettre – le public du cinéma ne se retourne plus en arrière vers la machine endiablée qui produit tout ça.

Le public prend l’ombre du passé restituée par enchantement pour l’argent comptant d’un réel vécu. Tout comme ou peut-être plus encore que ce que des comédiens vivants produisent sur scène.

C’est vrai, le cinéma est devenu du théâtre.

Une nouvelle coutume est née : un peu bizarre encore aujourd’hui, mais bientôt nous la trouverons tout à fait naturelle.

Le public applaudit au cinéma.

Il applaudit et il rit à haute voix et il éclate en sanglots : il entre en contact avec le diable et l’ange peints sur le mur. Il manifeste son plaisir, il récompense les comédiens dont seulement l’ombre est présente – il transforme les ombres en messagères du vivant.

Il m’entraîne avec lui. Pour le moment je n’applaudis pas – la culture à laquelle on m’a contraint, l’intelligence qu’on m’a inculquée fait que pour le moment je distingue l’imaginaire et le réel, brouiller les deux me paraît ridicule.

Mais déjà le courant électrique de l’émotion collective me traverse. Je trouve encore ridicule de prendre la silhouette dessinée sur un drap pour un acteur vivant, mais je ne trouve plus ridicule de voir cette animation comme dramatique, comme un reflet complet et réel de la réalité, comme la Vie déclarée, sans que le comédien prononce le moindre mot.

On assiste à un drame et le protagoniste du drame ne dit pas un seul mot. Et pourtant nous apprenons tout à son sujet, ses désirs, ses souffrances, ses joies – nous apprenons s’il est bon ou méchant, nous compatissons ou nous lui en voulons. Nous comprenons tout cela avec la même certitude que nous comprenons la tragédie de Hamlet à partir de ce qu’il dit – ici nous les comprenons à partir de ce qu’il fait.

Le visage de Jannings[1] se tord, des larmes jaillissent de ses yeux, il se penche vers le miroir – et à la vue de l’amour malheureux j’ai la gorge qui se serre, tout comme la gorge de mon bisaïeul s’est serré à la lecture de la tirade amère de Werther ou à l’écoute, les yeux fermés, de la passion de Roméo.

Il y a là quelque chose d’inquiétant. Et la profondeur de ma raison nourrie du lait des mots, et mon imagination nourrie de ma raison sont parcourus par le frisson glacé d’un grand doute morose – sombre, muet.

Nous avons tant cru, durant six mille ans que ce que nous sentons, ce que nous pensons, ce que nous désirons, ce que nous aimons et haïssons, tout cela s’est libéré, est devenu notre bien commun, a trouvé le moyen de se manifester, de s’exprimer, quand nous avons appris à parler les uns avec les autres.

Serions-nous revenus au langage des signes, capables d’exprimer des passions mais pas des pensées ?

Pensées et paroles naissent ensemble. Ce qui n’a pas besoin de mots, n’a pas besoin de pensée non plus.

Est-ce un déclin, le retour d’une époque barbare ?

Ou bien nous serions-nous trompés durant six mille ans ? Le lien qui attache les gens ensemble, leurs affaires communes, ne se manifesterait-il pas dans leurs pensées partagées mais dans quelque chose dont la pensée n’est qu’un inutile raffinement tardif, abâtardi, une dégénérescence, dans les emportements archaïques et éternels que nous éprouvons les uns envers les autres ?

Est-ce une nouvelle Atlantide ?  Une culture égarée dans un cul-de-sac aurait-elle été engloutie sous les flots ? Déesse Pensée et Son serviteur le Mot seraient-ils mourants dans un crépuscule frissonnant ?

Ce muet langage des signes n’est peut-être même pas un fantôme du passé – mais la musique de l’avenir. La musique de ce Farémido : au pays de Farémido, l’homme divin parfait n’a plus besoin de mot et de pensée – a-t-il reconnu que la pensée se mord la queue, qu’elle est l’affaire d’un seul homme, et que là où ils sont deux, seule la majesté de la passion peut créer harmonie et fusion ab nihilo ? Ayant déserté le mot, il s’est d’abord tourné vers l’autre avec les mains et les yeux – puis la Voix a de nouveau jailli de sa gorge, mais le mot n’était plus bruit strident, outil grinçant de pensées floues – la corde vocale originelle, éveillée à sa vocation, est devenue musique, pour le plus grand plaisir de l’autre, pour fusionner avec l’autre comme les amoureux s’enfoncent dans le regard de l’autre en quête de leur âme.

C’est cela – Ramón Novarro[2] et Dolores del Rio[3] ne font pas autre chose sur l’écran. Et il n’y a pas d’autre voix que la musique d’accompagnement. Un instant encore et nous sommes enclins à nous imaginer que cette musique ne provient pas de la fosse d’orchestre – que ce sont leurs gorges, leurs visages, leurs bouches et leurs yeux qui chantent.

Près de moi Madame Aigle et Madame Talent, deux amies farceuses, déglutissent d’émotion.

Heureusement cela me ramène à moi.

On en est loin.

La mort de la pensée – l’Atlantide des mots – comment ai-je pu proférer tant d’élucubrations, tant de sottises dans mon amertume ?

C’est beaucoup plus simple – plus simple et plus clair.

Ce n’est pas la mort, ce n’est qu’un songe – le songe des âmes tourmentées. Tu ne fais que dormir, pensée fatiguée, pensée immortelle. C’est ton prophète qui t’a trahie, parole humaine faillible. Ce n’est pas toi qui as désenchanté le monde, ô sens divin des choses, dieu de raison, idéal.

Pas les illusions du drame, seulement de la scène – pas de l’émotion, seulement du pathos – pas de la raison, seulement de la déraison – nullement du verbe, seulement du mensonge.

C’est un dégoût, une fatigue – le répit de l’âme qui s’est trop empiffrée de mauvaise tambouille.

Trop, trop, trop de mots – nous l’avons avalé et englouti et cru ce mot, durant cent ans – et puis au début du siècle il s’est avéré tout à coup que nous avalions et engloutissions du vent, il ne s’est pas transformé en nous en corps et en sang : confrontée à la réalité lorsque explosait l’instinct archaïque, il n’y avait plus de force, plus de puissance, dans l’âme gonflée de mots – face aux passions il n’y avait plus d’autre aide possible que la passion.

Et dans les jours de la réalité sanglante, le public a tout doucement été désenchanté des mots.

Le mot a perdu son crédit. Et pris en flagrant délit de mensonge, le croyant blessé a cessé d’y croire – une sorte de doute s’est enraciné en lui que dès le début le mot n’était autre que mensonge : né d’une panique, du cri de panique du plus faible, il s’est transformé en parole articulée – pour tromper le plus fort, afin de le démobiliser, gagner du temps, repousser la fatalité.

Il faut croire que nous avons beaucoup menti, nous autres enfants des hommes, si aujourd’hui nous ne pouvons plus croire qu’en la sincérité immédiate du corps, qu’en la sincérité du geste !

Car nous y sommes – voilà la cause du succès du cinéma.

D’abord c’est la politique et la peur qui nous ont désaccoutumés du parler vrai – elles ont transformé le monde en une piste sanglante, il fallait ou se taire ou mentir pour ne pas avoir le crâne fracassé – et tu as préféré ou te taire ou mentir : que vaut la vérité dans un crâne fracassé ?

Et puis vint la science pour éveiller des doutes – est-ce la vérité ? La psychanalyse a tout ébranlé en toi – malheureux enfant effrayé, tu ne mens plus seulement à autrui : tu en as tellement pris le rythme, tu ne peux plus te fier à ta propre pensée.

Que reste-t-il donc d’autre que le simple geste, l’archaïque frétillement qui finira peut-être quand même par dévoiler ton état véritable, ton vrai rapport à autrui, à toi-même ?

Pas besoin de drame. Pas besoin de littérature. Pas besoin de poésie. Pas besoin de théâtre. Pas besoin de parole. Nous avons trop été déçus pas nos paroles.

Ne me dis pas que tu m’aimes. Étreins-moi si tu m’aimes.

Ne me dis pas que tu me hais. Tue-moi si tu en es capable.

 

Suite du recueil

 



[1] Émile Jannings (1884-1950), acteur suisse allemand, vedette du cinéma de l’époque.

[2] Ramón Novarro (1899-1968). Acteur mexicain ayant fait sa carrière à Hollywood. Son plus grand succès : Ben Hur en 1925.

[3] Dolores del Rio (1905-1983). Une des plus grande star du cinéma, cousine de Ramón Novarro.