Frigyes Karinthy : "Tout est autrement"
maÎtre boulanger
32e
dimanche
Pourquoi en fait
a-t-on interné Zsigmond Fischer, maître boulanger, à la maison des fous ?
Grâce au dossier de documents qui se trouve devant
moi on peut clairement reconstituer le cas, sans y ajouter, ni retrancher rien.
Mais il faut l’écrire, l’écrire tel que ça s’est
passé.
Qu’il faille l’écrire, il faut le souligner
spécialement. Il le faut parce que selon la médecine actuelle, j’allais dire
légale, il n’y a rien de spécial à écrire ni à souligner sur ce cas :
selon la médecine en vigueur Monsieur Zsigmond Fischer a été interné dans un
asile psychiatrique parce qu’il est devenu fou – c’est un problème clinique, on
appelle anamnèse la démarche à suivre
dans le jargon des diagnostics cliniques. Autrement dit, quand je ne décris pas
le cas dans le jargon clinique mais dans le simple langage du commun des
mortels, autrement dit tel qu’il s’est
produit, je suis conscient de commettre un délit, au moins une infraction,
contre la médecine officielle existante.
Tous ceux qui me connaissent savent à quel point je
respecte avec ferveur les lois de la science en vigueur. Si cette fois je fais
quand même une exception, c’est parce que dans le cas justement de la maladie
mentale, seules les dispositions et les jugements de la science sont clairs,
ses arguments ne le sont pas toujours. Que quelqu’un soit malade mental (à
l’exception de la paralysie), on ne peut "pas encore" (comme on dit
souvent) le constater, en se basant sur l’altération du cerveau et du tissu
nerveux – c’est impossible, même a posteriori, par autopsie. La science est
contrainte de se contenter de symptômes, de comportements effectivement
irréguliers. Elle en déduit un diagnostic. En somme la science ne fait pas
autre chose que décrire les actions
bizarres et anormales observées.
Eh bien, je ne fais pas autre chose moi-même.
Voici les
faits. Depuis un certain temps le maître boulanger Zsigmond Fischer paraissait
anormalement inquiet. Il avait "un comportement agité", comme disait
son entourage – il faisait continuellement les cent
pas, il était irritable, distrait. J’ajoute qu’à mon humble avis cette
agitation n’est choquante que si l’on suppose que le maître boulanger avait
perdu son calme sans aucune raison. Son entourage prétendait qu’il n’y avait
aucune raison puisque la boulange marchait bien, le maître boulanger était fortuné,
sa famille bien portante, et il avait un estomac solide. Mais, dès que je
suppose que le boulanger était inquiet pour
une autre raison que l’argent, la famille et l’estomac, alors la
distraction et l’irritabilité ne sont nullement contre nature. Supposons que
quelque chose tourmentait ou rongeait le maître boulanger. Quand on est
tourmenté et rongé, il est tout à fait naturel qu’on soit distrait – il serait
contre nature de ne pas l’être.
Donc, le
maître boulanger se rongeait et se tourmentait en effet, comme on l’a vu. Sa
famille s’est donc inquiétée pour lui (Tiens, comme c’est curieux ! La
famille aussi était inquiète mais personne n’a enfermé la famille à l’asile de
fous !), elle a envoyé le maître boulanger se reposer à Purkersdorf[1]. Au
retour de Purkersdorf le maître boulanger paraissait
plus calme, il ne faisait plus continuellement les cent
pas.
Autrement
dit, il ne se tourmentait plus et il ne se rongeait plus.
Le mal
devint beaucoup plus grave.
Le maître
boulanger se mit à agir.
Un matin
il fit imprimer une lettre circulaire à l’attention des habitants du quartier
pour annoncer qu’il souhaitait vendre les petits pains et les croissants moins
cher, substantiellement moins cher – il voulait vendre petits pains et
croissants avec un manque à gagner, quasi gratuitement. Et il expliquait
pourquoi : il voulait aider les gens dans leur misère.
Et pour
que "la logique de la folie" soit encore plus complète : le
maître boulanger prit un panier et se mit à distribuer les croissants de porte
à porte.
C’est
alors que l’on comprit que le cas était mûr pour l’asile de fous.
Car,
voyons un peu.
Si par
exemple le maître boulanger s’était pris pour Napoléon et avait adressé un
manifeste aux fascistes – il ne tenait qu’à la façon de rédiger le manifeste
qu’on l’enferme (à l’asile ou en prison) ou qu’on le promeuve leader politique,
plusieurs issues auraient été possibles. La situation aurait basculé un peu
plus dangereusement dans la direction de l’asile de fous si, par exemple, le
maître boulanger s’était pris pour un maître charcutier – le métier de
charcutier exige une compétence suffisamment précise pour que les maîtres
charcutiers constatent la folie du maître boulanger.
Dans le
cas précédent, je le répète, l’asile aurait été tout à fait certain.
Mais
notre maître boulanger, lui, ne s’est imaginé qu’être maître boulanger.
Il s’est
imaginé être maître boulanger dans le sens authentique et complet du terme
selon lequel un maître boulanger est un homme qui cuit du pain et des
croissants pour des gens affamés de pain et de croissants afin d’assouvir leur
faim.
C’est
donc là-dessus que notre maître boulanger se rongeait et se tourmentait jusqu’à
son retour de Purkersdorf. S’il s’était rongé et
tourmenté sans faire ce qu’il avait
compris pendant qu’il se rongeait et se tourmentait, peut-être n’aurait-on
jamais découvert qu’il était dérangé.
Car aussi
longtemps qu’on ne pourra pas démontrer les altérations des tissus cérébraux,
nous serons contraints de définir l’aliénation comme suit : est aliéné
celui qui exécute ce qu’il pense,
même si on n’a pas l’habitude
d’exécuter cela à l’époque et à l’endroit où on vit – est fou celui qui agit
comme il le juge bon, même si ce faisant, à l’endroit et à l’époque donnés, il
peut occasionner des ennuis à lui-même ou à autrui.
Le maître
boulanger aussi pouvait sentir que quelque chose ne tournait pas rond en lui,
que quelque chose de grave lui était arrivé, lorsqu’il avait commencé à suivre
le chemin que sa raison et son cœur lui avait tracé.
Je lis
que, lorsque les ambulanciers sont venus le chercher, il n’a pas été
effarouché, il n’a pas fait de scandale, il ne s’est pas opposé. Il a acquiescé
en souriant, en poussant un soupir quasi libérateur. Il a tendu la main et
bientôt il s’avéra qu’il savait parfaitement où on l’emmenait, il s’y
attendait, il l’avait prévu.
- Je
suis très heureux que vous m’emmeniez à Lipótmező[2], a-t-il
dit, c’est un endroit tranquille, je pourrai bien y récupérer, car je manque
beaucoup de sommeil.
Il
voulait dormir, le maître boulanger, comme s’il s’était rendu compte qu’il
avait raté quelque chose en voulant remédier à une autre erreur, à l’erreur de
la société.
Il ne
voulait pas mourir, il voulait seulement dormir.
Il a été
interné un vendredi.
Je ne
profite pas de la comparaison bon marché et de mauvais goût qui s’offre. La
comparaison avec cet autre Maître qui était maître boulanger aussi, entre
autres, quand avec cinq pains cinq mille hommes ont pu manger à leur faim,
alors qu’à l’endroit et au moment donné on convenait que cinq pains ne
pouvaient satisfaire que cinq personnes.
Je dirai seulement qu’il y a des
signes indiquant que, dans le tréfonds de son âme divine, il ressentait comme
légitime cette effroyable méprise, ce jugement absurde et cruel, « qui était
écrit d’avance ». Car cette absurdité, cette folie, cette incompréhension ont
instauré en lui un ordre, une paix — là où un soupçon faible, vacillant,
s’était insinué, un soupçon contre lui-même, la veille, lorsqu’il avait dit à
la tentation surgie dans la fraîcheur du jardin : « toutefois, non pas comme je
veux, mais comme il veut ».
Ce
soupçon de savoir, est-ce qu’une bonne action est vraiment une bonne action
toujours et partout – il n’y avait qu’une seule façon de le dissiper :
dormir là-dessus. Dormir une nuit, ou trois nuits, ou trois cents ans, ou trois
mille ans.
Dans
l’histoire de la rédemption j’ai le sentiment que notre époque a trop souligné
l’importance de la croix, au détriment de la résurrection.