Frigyes Karinthy : "Tout est autrement"
art, statue, poÈme
36e
dimanche
Deux nouvelles statues équestres sont apparues devant
le monument du millénaire – au premier regard je les ai prises pour deux
policiers à cheval, j’étais même étonné qu’ils viennent ici où la circulation
est relativement calme. M’approchant davantage j’ai compris qu’ils étaient là
pour claironner l’immortalité de nos chefs de tribus Álmos et Előd.
Les sept
statues équestres des sept chefs ont été petit à petit achevées – l’un regarde
à gauche, l’autre à droite, le troisième serre sa bride, le quatrième se penche
en avant.
Je suis
inculte en sculpture. Et quant aux statues de Budapest, je n’ai vraiment pas de
chance : aucune ne me plaît, alors elles ne me cultivent pas non plus.
Tant pis, je disais justement que je n’ai aucune culture en matière de pierre
taillée. L’autre jour un sculpteur a failli me mettre à la porte de son atelier
car je n’ai pas hésité à exprimer devant lui mes réserves naïves sur son
métier : si déjà un art approche aussi brutalement la réalité en trois
dimensions, s’il imite la vie réelle avec des matières réelles, pourquoi ne
fait-il pas le dernier pas – pourquoi ne colorie-t-il pas l’image de l’idole en
couleurs naturelles, en habillant son personnage de vêtements réels ? Les
figures du musée de cire ne revendiquent pas le
prestige de la création artistique – et pourtant, en matière de représentation
de la vie, elles ne signifient pas moins, peut-être même plus, que ce que
représente le naturalisme ou le vérisme en littérature.
On
parlera de stylisation, idéalisation, symbolisation, etc. Pour ma part je
cherche vainement tout cela sur les policiers à cheval du Bois de la Ville.
J’en arrive à constater que dans ces statues équestres l’accent est toujours
mis sur le cheval. Par définition, un cheval dans une foule représente au moins
quatre fois la masse d’un homme, mais cela ne suffit pas : le sculpteur
favorise les chevaux même en matière de soins artistiques, le héros planté
tristement sur le dos de l’animal fait l’effet d’un fardeau accessoire que le
palefroi vigoureux aimerait bien secouer par terre. Où est ici l’idéalisation,
le génie humain, l’idéal immortel de l’âme humaine ?
Ces statues ne claironnent pas
l’immortalité de sept hommes, mais celle de sept chevaux. Pourtant les
sculpteurs s’entêtent de ce genre de quadrupèdes géants dès qu’il s’agit
d’édifier un monument à nos héroïques patriotes. Sans cheval ça ne vaut rien – ne
peut pas être un héros celui qui ne regarde pas le monde du haut de son
cheval ; cependant il leur échappe qu’en réalité ils édifient un monument
à l’héroïsme équin, puisqu’au sens physique un cheval est effectivement plus
courageux et plus fort qu’un homme. S’il en était autrement, ce n’est pas
l’homme qui monterait le cheval pour mieux se défendre, mais l’inverse. Pour
mieux accroître encore l’effet, généralement le cheval s’ébroue, piaffe,
hennit, crache des flammes par les naseaux, il est sublimement coléreux et
vaillant : il s’approprie toute l’attention.
En vain, subjugués par la coutume,
même les sculpteurs modernes n’arrivent pas à se libérer de ces chevaux
effroyables – ils mènent tout l’art de la sculpture par le bout des naseaux. Il
y en a avait déjà plus qu’assez de ces chevaux dans
les œuvres médiévales, et pourtant ils y tiennent toujours. Comme si
l’important était le cheval et pas l’homme. Ils s’accrochent symboliquement au
cheval, même à l’époque où le rapport naturel de l’homme et du cheval, en tant
que souvenir historique, ne justifie plus depuis longtemps ce couplage dans
lequel l’homme est toujours perdant au bénéfice du cheval. Bon, je veux bien,
les chefs de tribus Álmos et Előd circulaient en effet à cheval, à la bataille
comme en temps de paix. Mais que veulent-ils par exemple de Hindenburg ?
En quoi est-elle caractéristique de Hindenburg cette statue équestre énorme,
oppressante (les proportions massiques du chef de guerre et du cheval sont d’un
à cinq) qui enlaidit la place principale de Berlin ? Hindenburg était
après tout le héros de la guerre mondiale ; pour ses déplacements en ville
il préférait l’automobile, tout comme Álmos et Előd le cheval, plus conforme
aux conditions de transport d’alors. Je vous accorde qu’une automobile expose
également une masse imposante mais au moins elle présente une attitude modeste,
elle ne s’ébroue pas, ne piaffe pas, et elle ne dissimule pas la personne qui
prend place à son bord. Pourquoi ne représente-t-on pas Hindenburg en
automobile ? Parce que ce n’est pas poétique ? Ce n’est pas symbolique ?
Parce que ce n’est pas un motif éternel ? Allons donc !
Tout d’abord, à propos des motifs
éternels. Pourquoi ce qui est ancien serait-il mieux éternel ? À mon avis
tout ça c’est du vent. Si on a mis le cheval sous le derrière de Hindenburg
c’est parce que le cheval est une icône indépendante du temps, des modes et de
la modernité, parce que c’est quelque chose qui rappelle l’origine de
l’héroïsme, alors pourquoi sur ce symbole Hindenburg peine-t-il, si mal à
l’aise, dans son uniforme moderne de général ? Pourquoi ne porte-t-il pas
une armure et un casque ? Balivernes. Si on l’a représenté dans une tenue
vestimentaire conforme aux exigences de son temps, on aurait pu y assortir
l’automobile comme moyen de transport conforme à son temps. Car, je le répète
et j’y tiens, le cheval est un moyen de transport (sauf représenté séparément, en tant que réalité
naturelle et esthétique), si bien qu’il fut un temps où le cheval n’existait
pas encore, tout comme aujourd’hui le cheval n’existe plus, l’automobile a pris sa place. Pourquoi le cheval
serait-il un symbole et l’automobile ne le serait pas ?
Reste un dernier argument : le
cheval est un objet vivant et artistique pour l’art alors que l’automobile ne
l’est pas.
C’est un argument sérieux, qui
pèse. Il mérite qu’on s’y attarde, simplement parce que l’objet de l’art est en
effet la nature. Or le cheval en tant que réalité vivante, mystérieuse, de la
vitalité, est une création de la nature alors que l’automobile est une
fabrication de l’homme,
ce même homme qui, pour stimuler ses ambitions d’une autre sorte,
immortalise la nature dans des créations artistiques. L’automobile, fabrication
de l’homme, ne peut être remplacée que par une autre automobile d’une meilleure
fabrication ; nous ne pouvons être consolés pour la disparition d’un
cheval vivant que par la beauté artistique d’un cheval sculpté en pierre. L’art
a vocation de pérenniser la vie elle-même et pas ses fabrications.
Une question reste tout de même
ouverte. Pourquoi représente-t-on fréquemment et obstinément le cheval
justement là où il n’est pas autonome, où l’essentiel ne réside pas dans son
existence propre mais dans sa fonction mécanique adjointe à l’homme, en sa
compagnie ? Un cheval est un beau spectacle, bien plus beau qu’une
automobile – mais il serait plus beau encore sans l’homme dessus.
D’ailleurs, à propos de symboles…
Eux aussi ne sont qu’une habitude,
sans aucun rapport avec une quelconque loi éternelle…
Bon d’accord, je descends de mon
cheval, je l’ai assez chevauché comme ça. Après tout, les arts plastiques ne
sont pas les seuls à jouer avec des "symboles" – la poésie avec ses métaphores et
ses métonymies donne suffisamment de matériaux pour étudier le culte du "symbole". Par hasard il se trouve que la
poésie aussi évoque volontiers le cheval dans ses comparaisons – elle est même
allée plus loin : elle s’est fait cheval elle-même sous la forme d’un
féerique pégase ailé. J’ai donc promis de descendre de cheval. Je n’en ai plus
besoin puisque je compte partir de l’idée que "symbole" et "comparaison" ne sont pas toujours des
phénomènes de la nature, ils sont souvent création de la main de l’homme.
Et puisque nous en sommes aux
moyens de transport, prenons l’exemple du navire.
Le navire est une des métaphores et
symboles préférés de la poésie, il représente la vitesse, les tourments sur
l’océan de la vie, l’âme courageuse affrontant les obstacles, les vagues du
mauvais sort.
J’ai accosté. Je descends mes
voiles.
Vaillamment résisté à la fureur des
vents…[1]
Dit le poète, symbolisant un
tournant de sa vie ; ou ailleurs :
Vole mon navire,
Courage mon navire…[2]
Ce qui signifie : je n’ai pas
peur, je ne me compromets pas avec la médiocrité (« Je ne serai pas le
violoneux des gris[3] »), mais je fonce.
Je fends les vagues avec mon
navire.
Le bateau est un moyen de
transport. Une fabrication de la main de l’homme destinée à cet usage.
Cette fois un symbole…
Comment se fait-il que le symbole
ne veuille rien savoir de l’évolution du bateau en tant que moyen de
transport ?
Pourquoi nous semble-t-il "poétique" et "artistique" que le poète dise :
« vole mon navire » ? Et pourquoi prendrions-nous pour
artificiel et antiartistique une minauderie futuriste, une affectation, voire
un acharnement, que le poète qui par hasard vit à notre époque et non au temps
de l’invention du navire dise donc « vole mon navire à vapeur » ou
« vole mon hors-bord » ou « vole mon bateau à turbine » -
alors que le symbole bateau, associé au mot "vole", veut réellement évoquer la notion
de vitesse.
Je n’ose même pas imaginer
l’éventualité d’un poète oserait violer les lois "éternelles" de "l’art" au point qu’il se laisserait aller
à écrire une insanité, une invraisemblance, une antipoésie telle que : "vole mon avion".
Fi donc ! Quelle comparaison
prosaïque, rustaude !
Un avion volant !
En poésie, seul un bateau est
autorisé à voler. Nous y sommes habitués.
Allez comprendre !