Frigyes Karinthy : "Tout est autrement"
la sociÉtÉ
42e
dimanche
Swift raconte dans les Voyages de
Gulliver qu’au pays des Lilliputiens, un étrange code de lois a attiré son
attention — un complément à nos propres codes, considéré là-bas comme si
naturel qu’on ne pourrait concevoir l’un sans l’autre. Nous ne connaissons que la loi pénale, mais eux, les
Lilliputiens (peut-être est-ce pourquoi ils sont si petits) ont également édifié une sorte de code de récompenses. Quelqu’un qui se rend coupable, la loi le
punit – mais quelqu’un qui fait une bonne action mérite une récompense selon la
même logique que la punition pour le méchant : on lui offre une joie, un
bénéfice de même valeur que la peine à celui qui a causé par son acte
souffrances et dégâts.
Dans ce pays il est moins besoin de ces promesses
mystérieuses et incertaines édifiées chez nous par de fumeuses théosophies de
l’au-delà, qui ont coutume de rafistoler l’expérience désagréable de l’homme
qui lutte et se bat dans la vraie vie ; si là-bas faire le mal comporte
des risques, on peut même être perdant, il est aussi possible d’être gagnant en
faisant le bien. Chez nous une bonne action est certainement notée, mais
seulement en haut, dans un pays inconnu, à la rubrique des "crédits" ;
ici, sur la Terre ça ne donne même pas le droit de toucher une avance. Et de
cette expérience désagréable, l’homme est contraint de tirer une conclusion
désagréable : dans la société
humaine ce ne sont pas le bien et le mal qui livrent combat, mais le faible
contre le fort, de la même façon que dans la nature – et si l’on poursuit le
raisonnement, il en ressort que ce que nous appelons le bien, est en langage
humain une faiblesse, et que ce que nous appelons le mal est une force.
Or cette conclusion est tout à fait erronée :
elle ne caractérise pas l’homme mais seulement les lois de la société, c’est
d’elle que nous la puisons. Étant donné que nous voyons son résultat et son
bénéfice (dans les meilleurs cas) comme des mauvaises actions réussies, et
comme nous avons pris l’habitude (en appliquant à nous-même les lois mécaniques
du monde de la physique) de n’investir de l’énergie que dans l’espoir d’une
réussite, dans nos heures d’abattement ou de tristesse nous sommes enclins à
supposer de la force derrière ce qui est vil et de la faiblesse derrière la
bonté, bonté qui ne s’est prétendue vertu que par nécessité ou contrainte.
Cette évaluation erronée se modifierait, s’amenderait aussitôt qu’il existerait
aussi une loi humaine de récompense
qui reconnaîtrait que
le simple antagonisme fort/faible ne vaut que pour les animaux, l’homme, par sa vie émotionnelle plus profonde et
plus complexe, est bel et bien bon ou
mauvais, indépendamment de sa force ou de sa faiblesse ; on
comprendrait que le bien n’est pas l’absence
du mal, mais son contraire, qu’il
est une force tout aussi vivante que le mal : la bonne action serait alors
considérée comme une réalité tout aussi
concrète que la mauvaise action. Ce que nous avons commencé à considérer comme
impossible apparaîtrait alors complètement superficiel : tout homme
mauvais n’est pas forcément fort et tout homme bon n’est pas forcément faible –
et même (mais c’est une autre question de savoir pourquoi, exigeant une preuve
à part) il est probable que parmi les gens, contrairement aux animaux, ce sont
souvent les forts qui sont aussi les bons !
Tout cela me revient à l’esprit à
propos d’un ami aujourd’hui accusé d’un délit. Ne voulant pas interférer avec le cours de la justice, je ne nommerai
ni lui, ni le délit dont qu’on lui impute. Disons simplement qu’un jour il a
gravement insulté une ou plusieurs personnes proches par le corps et l’esprit,
les intérêts et les sentiments. Admettons que la loi constate le délit comme il
se doit ; il doit donc être puni. Mais où est la loi qui ne se contente
pas de se pencher sur le délit, mais s’occupe aussi d’autre chose ? En effet, le cas est moins simple qu’il n’y
paraît. De nombreux documents sont là pour attester avec précision qu’il a déjà
fait énormément de bien à ceux-là mêmes qu’il aurait un jour offensés ; il
s’est battu pour eux, il a agi, il s’est sacrifié pour eux, il s’est dépensé à
leur bénéfice ainsi qu’à leurs associés.
Quelle
est la juste décision alors ? Si on se contente de punir le délit sans
tenir compte de ses bienfaits manifestement plus bénéfiques que les dégâts
causés, il en résultera un sentiment étrange dans l’âme du fautif et des
observateurs avec le sentiment conscient ou inconscient qu’il était dommage de
faire le mal, mais qu’il ne valait pas la peine de faire le bien. Ou bien
faut-il accepter la moralité de cette anecdote grotesque dans laquelle un
capitaine décore d’une médaille son barreur qui vient de sauver son navire mais
aussitôt le fait fusiller parce que pendant le sauvetage il avait enfreint les
règlements de la navigation ?
S’il
existait aussi une loi de récompense, il y aurait un moyen pour le bien et le
mal de s’équilibrer en tant que forces contraires, propre à instaurer une
harmonie dans la société.
Car il
est plus important d’avoir parmi nous des hommes bons et utiles que d’éliminer
les mauvais et les nuisibles.
Je ne
préconise pas, ô âmes clémentes et pieuses, de ne pas pardonner à vos ennemis.
J’aimerais seulement que vous puissiez, une fois exceptionnellement, pardonner
aussi à vos amis.
Autre
chose.
J’ai vu
une femme dans une situation épouvantable – il en allait de sa vie, à cause
d’une autre femme – instant décisif où tout ce qui peut arrêter le suicidaire
qui se cache en nous est suspendu : vanité, amour-propre, amour. Elle
devait parler, agir, se résoudre, trancher ; éventuellement tuer à défaut
d’autre solution : elle était en danger de mort. Son visage a blêmi, ses
lèvres ont blanchi, sa gorge s’est serrée – elle était effroyable. Alors son
regard s’est porté par hasard sur un miroir – un instant elle a fermé les yeux
comme évanouie, puis elle a agrippé son sac à main ; la minute suivante
elle s’activait avec son rouge à lèvres sur sa bouche tremblante.
Nous la
regardions, stupéfaits, quelqu’un a éclaté de rire. Moi, je ne riais pas, je la
comprenais. C’est le même instinct vital qui s’était dressé en elle, celui de
l’homme en danger de mort qui s’apprête à se battre contre ses attaquants.
Elle a
attrapé son sac comme l’homme qui porte la main à sa poche, à son revolver.
La folie
des grandeurs – hum. Est-il forcément aliéné ? Il se prend pour un
empereur – et alors ? Est-ce que Napoléon ne s’est pas pris pour un
empereur ? Pourtant il l’est devenu.
Bon, ne
vous affolez pas – je connais très bien la différence : seulement cette
différence est bien plus mince que ce que vous croiriez. Elle tient seulement à
ce qu’il ne s’est pas contenté de l’imaginer, il a su le faire imaginer par
d’autres.
Pas plus.
Ce couple
de mariés ne sera pas séparé par un avocat – mais par un médecin.
Rédemption
– reconnaissance de ce que notre caractère n’est pas déterminé.
Deux
types de personnes peuvent avoir besoin de Dieu – le simplet et le génie. Le
premier ne comprend rien, le second n’est compris par personne. Le premier est
l’interprète des messages de Dieu pour les hommes, le second est l’interprète
et guide des hommes vers Dieu. Le premier ressent comme insuffisant et
incertain tout ce qu’il pense ; le second ressent comme incertain et
insuffisant tout ce qui vient des hommes – il lui faut quelqu’un qui le
comprenne mieux que les hommes.
L’interprétation
des rêves de Sigmund Freud a commencé à déchiffrer l’alphabet de nouveaux
hiéroglyphes. Il s’est révélé qu’il existe parmi nos visions oniriques quelques
images récurrentes, certaines
reviennent, se présentent chez tous de façon identique, sans exceptions ; ces images ne sont pas des représentations
directes mais seulement des éléments – éléments, lettres, symboles d’une
écriture pictographique archaïque, oubliée, d’une écriture secrète par laquelle
l’ancêtre païen et créateur de notre psychisme, le désir, cherche à nous
communiquer un texte interdit.
Un
étrange poème de Morgenstern :
Un poème étrange de Morgenstern[1], en
traduction.
Cheval.
On sonne
chez le professeur
La bonne
va ouvrir, le plat à la main.
Ça
mijote. C’est qui à cette heure ?
Un cheval
se tient à la porte.
Affolée,
elle claque la porte le poing crispé.
La
cuisinière recule : Ciel, qu’est-il donc arrivé ?
Telle une
vision la jeune fille sort des mules aux pieds.
Tous
accourent au vestibule.
« Pardon,
dit le cheval très gêné,
Hum,
c’est le maître serrurier qui m’envoie.
En effet
c’est moi qui jeudi soir
Ai
apporté la clé pour les patins à glace. »
Douze
personnes et un chien
Sont là
figés tels des fantômes.
Le petit
garçon pousse un grand cri.
Ils
restent plantés là, médusés.
Le
cheval, se voyant incompris,
Baisse
tristement la tête jusqu’aux genoux,
Et avec
le doux sourire des martyrs
Commence
à descendre l’escalier.
Tableau.
– Cherchant la cause de ce phénomène,
Le
professeur fronce les sourcils
Et dit
après réflexion : « Voici mon avis :
La chose
est profondément improbable.