Frigyes Karinthy : "Tout est autrement"
dickens
44e
dimanche
Vous lirez
ici des pensées en marge qui me sont venues en lisant Dickens. Cela faisait
bien vingt ans que je n’avais lu du Dickens ; j’étais curieux de voir si
j’avais changé depuis, dans le miroir de cette référence depuis longtemps
enterrée et pourtant persistante. Le rapport d’un lecteur à un livre n’est pas
chose simple, vous savez, la période de notre vie dans laquelle nous
rencontrons le "compagnon immortel" n’est pas du tout indifférente.
Mon père qui a vécu soixante-dix-huit ans nous disait souvent que c’est à vingt
ans qu’il aimait le Goethe de vingt ans, à quarante ans le Goethe de quarante
ans et ainsi de suite – et c’est à soixante-dix ans qu’il est parvenu à
comprendre et tirer plaisir de Faust. (Casanova aussi était une de ses lectures
appréciées, preuve que ce n’est pas le sujet
qui détermine si le lecteur a la maturité nécessaire pour l’aborder – le héros
de l’autobiographie galante a mis ses mémoires sur papier à soixante-dix ans
passés.)
Au
demeurant, l’immortalité de Dickens semble s’éveiller comme ce qu’on appelle
des sources cycliquement récurrentes.
Elle tarit, elle décline, elle reprend des forces – elles rejaillit tous les
dix à vingt ans, plus vigoureuse que jamais. Sont-ce les temps qui s’adaptent à
lui ou est-il atemporel, éternellement présent et éternellement à venir ?
Les traductions de Shakespeare deviennent désuètes tous les cinquante ans, il
convient de les refaire afin d’approcher la fraîcheur, la présence, la
modernité de l’original – j’ai entendu dire qu’en Allemagne il s’est trouvé un
traducteur futuriste qui a démontré que le langage formaliste est seul capable
de rendre fidèlement Shakespeare.
Dickens,
en revanche, est de plusieurs siècles plus ancien que lui-même.
Plus
ancien et de nouveau plus actuel.
Quel est
donc le secret de la magie qui le préserve de se démoder ?
Manifestement
il ne s’agit pas seulement du "formalisme" du langage, ce goût et cette saveur personnels de
l’écriture, de l’exposé, que Buffon identifie à l’homme même. La source de la
jovialité et de la gentillesse de Dickens jaillit bel et bien du substrat
géologique de son temps – on peut facilement imaginer que, s’il ne devient pas
désuet, en tout cas il perdra sa bonhomie avec le temps – le sourire qu’il
suscite répond plutôt à ce sentiment particulier qu’éveille en nous le ton du
monde "ancien, naïf et enjoué" :
un peu d’indulgence se mêle aussi à ce sourire sans qu’on s’en rende compte.
Au-delà
de la gentillesse et de la jovialité, il y a quelque chose d’autre ici. Un
terme s’impose : l’esthétique emploie d’ordinaire l’expression "humour",
largement compromise et d’un goût passablement tiède : "sourire entre les larmes", "optimisme
rayonnant", "sage
compréhension aimant tout uniformément" et
autres platitudes vides s’associent à cette malheureuse notion d’humour ; cela coupe l’appétit à celui qui,
fouetté de passions humaines, pareillement d’amour et de haine, sait déjà
parfaitement que celui qui comprend tout ne connaît en réalité rien, et celui
qui aime tout n’aime personne. Avec ce sourire compréhensif, aimant et sage
Dickens pourrait très bien être un romancier exécrable, car l’écriture n’est
pas seulement sourire et sagesse, mais aussi sang et sueur, pas seulement yeux
rêveurs, mais aussi cœur violemment palpitant, pas seulement connaissance
claire et optimiste, mais aussi secret mystérieux et instinct d’origine
obscure.
Mais
Dickens ne l’est pas, il n’est pas un mauvais romancier mais au contraire un
géant de l’écriture romanesque, probablement – c’est justement cela mon propos
– plus grand et plus vrai (à l’exception peut-être de Tolstoï et Dostoïevski)
que tous les suivants.
Laissons
donc ce misérable critère de "l’humour", sauce insipide : on finira bien par en
trouver d’autres, plus profonds, plus vrais, plus pérennes, plus généraux.
Qu’est-ce
qu’un roman ?
La
description de l’aspect extérieur de personnages, leur histoire intérieure et
extérieure, leur destin, leurs joies et leurs peines ; leurs chemins se
croisent avec, au centre, un ou plusieurs personnages principaux développés
avec plus de profondeur.
Pourquoi
écrit-on un roman ?
Parce que
les images de la vie extérieure et intérieure éternellement changeantes et
éphémères, passagères, récurrentes et de nouveau enfuies éveillent dans
l’artiste qui, au-delà de tout cela, ressent et devine aussi sa propre
précarité, une inquiétude, un désir inquiet de chercher dans ce tumulte écumeux
quelque chose de permanent, de tangible, à fixer, qu’il pourra ensuite
transposer en un matériau plus solide que la vie, en images exprimables en mots
et en lettres, afin de préserver de la déperdition ce qui veut disparaître
alors que ce serait dommage – dommage car cela contenait du sens et de la
beauté ainsi que des similitudes et des différences éclairantes si fortement
reliées à la vie toujours renaissante.
Pourquoi
écrire un roman ?
Afin de
rendre la vie telle qu’elle est plus dense et plus riche en contenu, en
ajoutant à l’expérience vécue du monde du vivant l’expérience tirée du monde de
l’écrivain.
Mais
surtout et avant tout : le roman parle de l’humain, à l’attention de l’humain.
Il n’existe
pas de lien plus vivant qu’entre le héros d’un roman et un homme réel. Nos
connaissances, nous les oublions – à travers le prisme de la littérature
l’homme réel voit souvent son congénère comme un héros de roman, une simple
comparaison : le héros de roman, nous le comparons toujours à la réalité. La vie et le drame et le
problème de l’homme, c’est le roman – combien de fois
devrais-je répéter que le destin de l’homme en ce monde se décide beaucoup plus
dans les bibliothèques que dans les parlements et les états-majors ?
L’avis
sur l’homme du romancier qui parle des hommes n’est pas indifférent.
Dans la
deuxième moitié du XIXe siècle quelqu’un, enhardi par les grands succès des
sciences, a soulevé cette question : « nous savons enfin comment sont
l’herbe et l’arbre et l’animal – comment est l’homme ? Il est temps
de se le demander »
La
science prudente et circonspecte ayant repoussé la réponse à cette question
déplacée, c’est l’Art qui a relevé le défi et a fait avec hauteur comme si la
question avait été adressée à lui.
Et naquit
le roman naturaliste : Zola,
Balzac, Flaubert.
Ce fut le
début d’une période qui se donna pour but non pas la connaissance de la destinée humaine, mais celle de
l’homme ; pourtant ce n’est pas un sujet artistique, c’est un sujet
scientifique. Et ils ont décrit et ils ont écrit l’homme, à l’instar des
savants naturalistes du XVIIIe et du XIXe siècle, Linné et Brehm, qui ont
décrit les plantes et les animaux. Et plutôt que des romans, ce que nous avons
reçu ce sont des livres de sciences naturelles qui étaient écrits "connaissant l’homme". Et nous
avons applaudi à ces magnifiques illustrations qui nous montraient la nuance de
la peau et du visage de Nana, Gervaise, Messieurs Saccard et Homais – que dans
telle ou telle circonstance, un tel ou une telle se comporte (et se comportera
jusqu’à la fin des temps) de telle et telle manière, que leurs os peuvent
fournir de la colle, et que leur chair est savoureuse. Tout comme Brehm décrit
le chien et le chat et l’éléphant.
Nous
avons reçu des types, mais nous n’avons pas reçu d’hommes.
Nous
avons reçu des différences, mais nous n’avons pas reçu de similitudes.
Ceci
jusqu’à l’arrivée de Léon Tolstoï avec sa ménagerie de cent et quelques
spécimens, dont on découvre que, tels qu’il les fait défiler, un à un, sous les
apparences les plus diverses, ils sont
tous nous-mêmes – et on comprend
comment cela a pu se produire : le rusé poète les a tous modelés à partir
de lui-même, en leur appliquant seulement un masque extérieur, à la façon d’un
artiste à l’œuvre pour un musée de cire.
Car cette
"connaissance de l’homme" tant admirée n’impressionne que le profane :
c’est très peu pour un véritable artiste. Différencier
est l’affaire de la science – l’art compare
– car la science s’occupe de ce qu’elle ne connaît pas encore, tandis que l’art
de ce qu’il connaît déjà. Seul le profane s’étonne si à un instant donné je
devine sa pensée. Il ne remarque pas la ruse qu’en fait je lui présente ma
propre pensée, et comme cette pensée est mûre en lui aussi, il suffit de lui
faire croire qu’elle vient de lui
venir à l’esprit – or rien n’est plus facile. L’esprit est très enclin au
strabisme intérieur qui consiste à croire d’une chose qui chronologiquement
vient de se produire, s’est produite un instant plus tôt ou plus tard.
Ainsi un
quart de siècle plus tôt Dickens commence là où les naturalistes sont
péniblement parvenus, avant d’aller se reposer en un Thomas Mann noble et
raffiné, comme après un travail bien fait.
Il ne crée pas de personnages, ses figures
sont prêtes tels les comédiens d’un théâtre de marionnettes – le roman sert à y
animer ces poupées.
À y
insuffler une âme : à faire de ces types des humains.
Le
type : figure, poupée, espèce animale dans un livre de sciences
naturelles.
L’homme :
c’est la même chose mais hors du temps. Car un instant, l’instant de la volonté, chamboule tout.
Le
type : intéressant ou inintéressant.
L’homme :
bon ou mauvais. Rendu tel par son
destin.
Dickens
travaille avec des hommes bons et mauvais, prenant le parti des bons – il aime
l’homme, mais il a de la haine pour le diable qui habite l’homme.
Le
type : ce que je suis.
L’homme :
ce que je veux être.
Les
hommes mauvais de Dickens s’amendent – mais les romanciers qui le suivent
ignorent cela car ils n’ont vu que le présent : le présent immuable.
L’avenir
appartient à Dickens.