Frigyes Karinthy : "Tout est autrement"
monsieur fuksz
49e
dimanche
Aujourd’hui, après
une pause de six mois, Monsieur Fuksz a réapparu.
Maintenant
je comprends.
Il s’est manifesté la première fois
il y a dix-huit ans. J’habitais alors rue Népszínház ;
jeune homme immature mais rédacteur fort respecté, possédant déjà mon propre
appartement, une bonne, un vestibule et une salle de bains, écrasé
"d’activités débordantes" et d’un emploi du temps surchargé et
"je regrette, je n’ai pas le temps, j’ai des rendez-vous" et des
projets enfiévrés et un programme suffisant pour deux cent
quatre-vingt-dix-neuf ans, organisé au jour près et accessoirement la
rédemption de l’humanité, et à cette fin avant tout la préparation de l’unique
mois pendant lequel je ne devrai pas travailler ni me préoccuper de
l’organisation du lendemain, mais je pourrai tranquillement m’asseoir pour
observer et résoudre le mystère de l’humanité à la manière du cavalier sur
l’échiquier – la préparation de cet unique mois dont à vrai dire je crois
encore qu’il aurait pu résulter quelque chose de décisif pour moi comme pour
l’univers – hypothèse que malheureusement je n’ai jamais pu vérifier car ce
mois, le mois de l’indépendance et de la tranquillité, il est toujours en
préparation, je n’y suis jamais parvenu.
Mais c’est déjà le mirage de ce
mois qui me courait dans l’esprit quand la bonne est entrée pour annoncer
quelqu’un qui demandait Monsieur, j’ai sévèrement levé la tête derrière mon
bureau, outragé par le dérangement. Or la bonne est restée là, debout, indécise
et gênée, et moi aussi j’étais troublé, un silence particulier, inquiet et
pesant s’est infiltré depuis l’antichambre, comme un courant d’air.
- Qui est-ce ? – ai-je
demandé tout bas.
- Il a dit qu’il s’appelait
quelque chose comme Kuksz ou Fuksz.
- Qu’est-ce qu’il veut ?
- Il demande que Monsieur le
reçoive, si possible…
- Pourquoi n’entre-t-il
pas ?
La bonne a haussé les épaules.
- Il reste planté à la porte.
Ce doit être une facture, ou un
mendiant.
Je me suis levé et je suis allé
voir.
Monsieur Fuksz se tenait
effectivement sur le palier, dans l’embrasure de la porte entrouverte, sans que
sa main lâche la poignée, prêt à se retirer à la première injonction impatiente
du regard, à dévaler l’escalier à reculons, comme un rêve, un film tourné à
rebours. Monsieur Fuksz ne portait pas de chapeau, de grosses gouttes de sueur
perlaient à son front à cause de l’émotion – un sourire étrange hésitait sur
ses lèvres épaisses, pouvant signifier à la fois un humble embarras ou une
ironie insolente – ce sourire niais et ambigu avait tellement envahi sa figure
que la salive débordait aux commissures de ses lèvres. Cette même ambiguïté
s’est retrouvée aussi dans sa voix quand, enfin, à mon troisième "que
désirez-vous", il s’est mis à parler d’une voix rauque et émue.
- Pardonnez-moi… Je ne voulais
pas déranger.
- Voyons. Que puis-je pour
vous ?
- Oh, excusez-moi, ce n’est
pas important… C’est-à-dire… Pas urgent… Terminez tranquillement ce que vous
étiez en train de faire, Monsieur le rédacteur… À certains égards…
- Bon, allons, de quoi
s’agit-il ?
- Je reviendrai une autre
fois…
Et déjà il reculait. Je suis resté
stupéfait – aurais-je été brutal, aurais-je utilisé un ton agressif ? Le
regard blafard de Monsieur Fuksz a commencé soudain à se brouiller…
Je l’ai retenu avec une courtoisie
exagérée :
- Mais je vous en prie… Je
n’ai rien d’urgent à faire… Entrez donc.
- Oh… Ne vous donnez pas cette
peine… Vraiment… je ne voudrais pas importuner… À certains égards, n’est-ce
pas… Je peux très bien rester… J’attendrai…
Il m’a fallu cinq bonnes minutes
pour le persuader d’entrer jusqu’à mon bureau – là aussi il s’est planté à la
porte et à aucun prix il n’a voulu s’asseoir.
J’ai essayé d’être affable, afin de
dissimuler ma gêne et mon inquiétude croissantes. J’ignore pourquoi mais
j’avais le sentiment agaçant que si je ne faisais pas d’effort, encore deux
minutes, moi aussi je me mettrais à bégayer et à sourire bêtement comme lui,
créant une situation si insoutenable qu’on ne pourrait plus s’en dépêtrer, nous
nous figerions tous les deux à nous regarder en un rictus sans fin, deux
statues de sel, incapables à jamais de communiquer.
- Alors quoi de neuf, cher
Monsieur Fuksz ? – lui ai-je demandé sur un ton léger tout en lui tapotant
l’épaule. – Vous cherchez un emploi ? Un coup de main ? Une
recommandation ?
- Mais… Pas du tout, se
hâta-t-il de m’assurer, c’est-à-dire… À vrai dire… En fait… Je n’ai besoin de
rien, vraiment besoin de rien…
Après cela j’aurais dû lui demander
ce qu’il voulait alors. Mais j’aurais été incapable de supporter une nouvelle
fois l’absence d’une réponse claire. J’aurais poussé un hurlement, attrapé un
objet contondant ou je l’aurais boxé avant de le pousser dans l’escalier. Il a
dû en capter quelque chose dans mon regard, sa figure a viré au gris cendre, il
a fermé les yeux et d’effroi il a de nouveau affiché son rictus niais.
J’ai détourné la tête et je me suis
mis vite à parler de n’importe quoi. Je lui ai montré les objets, ma
bibliothèque, j’ai dû lâcher quelques mots nerveux sur mon travail en
préparation, sur les conditions difficiles. Une fois, c’est par hasard que je l’ai
regardé et il m’a semblé que son épais sourire reflétait alors de l’insolence
et de l’ironie plutôt que de l’humilité. J’ai désigné ma montre.
- Eh bien, cher Monsieur
Fuksz, lui ai-je dit d’un air faussement distrait et décontracté, vous ne m’en
voudrez pas n’est-ce pas, mais je dois maintenant partir. Voulez-vous
m’accompagner ?
- Je vous en prie, je vous en
prie… En effet… Je ne voudrais certainement pas vous déranger… néanmoins… à
vrai dire…
J’ai pris mon imperméable et mon
chapeau d’un geste décidé. Je l’ai poussé pour passer la porte devant moi, mais
vu sa résistance obstinée, je l’ai franchie le premier. Dans la rue, il a
marché à mon côté un bout de temps en gardant le silence ; je ne cessais
pas de parler de tout et de n’importe quoi, trop fort, pour chasser le silence,
pour ne pas encore être obligé de lui demander ce qu’il voulait. Il m’écoutait
avec son perpétuel sourire respectueux.
Au coin de la rue un fiacre
stationnait. Je n’avais rien à faire nulle part, comme je n’avais pas non plus
à sortir de chez moi. Mais ça ne pouvait plus durer.
- Eh bien, Monsieur Fuksz, que
Dieu vous garde, je vais prendre cette voiture. Cocher… Euh… Rue Bajza, s’il
vous plaît…
- Je vous en prie… Surtout ne
vous dérangez pas…
- Eh bien alors…
Il restait là, son rictus aussi.
- À bientôt… À la prochaine…
- Mais non… À vrai dire… Je ne
voudrais pas vous importuner…
- Vous ne m’importunez
nullement, n’hésitez pas, quand vous voudrez…
- Ne m’en veuillez pas… À vrai
dire…
- Je ne vous en veux pas,
croyez-le bien. Au revoir…
Et le fiacre a démarré. Je ne me
suis pas retourné, je savais qu’il se trouvait toujours là au coin de la rue
avec son tranchant "à vrai dire" au bout de la langue, je me suis
reproché de l’avoir abandonné d’une façon si cavalière avant qu’il n’ait pu
m’expliquer qu’il ne voulait pas m’importuner, avant qu’il n’ait pu m’en
persuader du plus sincère et du plus profond de son cœur. Mais un brouillard
épais m’a pesé sur l’esprit – je savais que quelque chose d’éternel venait de
commencer qui m’accompagnerait désormais jusqu’à la tombe.
Je ne me suis pas trompé.
Depuis dix-huit années, jusqu’à ce
jour, Monsieur Fuksz apparaît chez moi à intervalles irréguliers mais
relativement fréquents – les changements de domicile, ma vie privée, mes
affaires familiales ne l’inquiètent pas, il connaît toujours mon adresse.
De façon obstinée et imprévisible
il revient pour m’apprendre qu’il ne veut surtout pas m’importuner. Le sujet de
nos conversations varie selon mon état d’esprit et mon humeur, mais grosso modo
il reste toujours le même. Il pousse un petit coup de sonnette rapide, tout
juste assez pour ne pas manifester clairement sa volonté de vraiment entrer –
le genre de coup de sonnette que l’on peut éventuellement reprendre, récupérer,
et que l’on ne répète pas si la porte ne s’ouvre pas.
Mais si on l’ouvre, il reste planté
sur le seuil et tient fermement la poignée. Il est en sueur et affiche un
sourire ambigu. En général il tombe à des moments – est-ce symbolique ? –
où je suis juste avant ou juste après un événement important, un grave
problème, un changement déterminant, à la onzième heure où il conviendrait
d’agir, de décider dans cette affaire problématique que je traîne depuis une
vingtaine d’années, cette affaire qu’est devenue ma vie – au moment où il
faudrait justement sauter le pas, le seul petit pas simple qui permettrait de
radicalement tout arranger : je tiens déjà le téléphone, je me lève,
j’ouvre la bouche, je vais sortir, franchir le pas ; alors retentit sa
sonnerie discrète et grinçante, et moi je n’ai plus la force d’ordonner qu’on
ne lui ouvre pas.
Je me précipite à sa rencontre et
avant qu’il ne puisse ouvrir la bouche je commence à parler, parler vite d’un
ton ferme et viril. Je lui développe en détail mon regret d’être justement
obligé de partir – vous comprenez, les nouvelles élections, et tout ça. Il
m’écoute tout en sueur et parfois, quand je reprends ma respiration, il
parvient à glisser un fragment de la vieille phrase bien connue comme quoi
n’est-ce pas, en effet, à certains égards, effectivement, il ne voudrait
aucunement déranger. Moi, je prends mon chapeau, nous descendons ensemble, je
me mets en route dans la direction opposée à celle où j’avais à faire et où
j’aurais dû agir et prendre des dispositions. Lui, il m’accompagne humblement
et patiemment, jusqu’à ce que je disparaisse de sa vue sous le porche d’un
immeuble inconnu, où j’attends encore une dizaine de minutes pour guetter et
m’assurer qu’il n’est plus dans les parages.
Un jour il faudrait peut-être le
suivre, c’est moi qui devrai aller avec lui, l’accompagner – me laisser guider,
comprendre enfin cette phrase mystérieuse selon quoi il ne veut pas
m’importuner. Je le suivrai jusqu’à ce que sa silhouette étrange et timide
entre d’un pas glissant par le grand portail du cimetière de Kerepes où attendent les quatre longues semaines de calme
et d’indépendance, qui me permettraient de solutionner la grande question.