Frigyes Karinthy : "Tout est autrement"

 

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KalÉidoscope

51e dimanche

L’expression et la communication, avec leurs formalismes ne m’ont jamais trop inquiété. J’ai en quelque sorte toujours senti, en parlant ou en écrivant, un lien plus direct entre réflexion, discours et écriture que ce qu’exigent les règles impératives de la grammaire. J’avoue même que les efforts désespérés, mortellement sérieux, qui tourmentent tant d’écrivains, pour sélectionner les meilleures possibilités de style et d’écriture propres à exprimer leurs sentiments, leur humeur, leurs pensées ou leurs observations, m’ont toujours fait sourire ; mes premiers écrits, des caricatures, en témoignent. Je me suis toujours dit naïvement que si je respectais les règles grammaticales en vigueur, ces conventions pratiques de la communication (c’est-à-dire tenter de faire naître chez l’autre le même processus mental ou émotionnel qui m’a poussé à m’exprimer), cela satisfaisait toutes mes obligations formelles. Le reste, ce que j’ai exprimé, l’importance de la vague que j’ai soulevée dans l’autre âme, dépend de toute façon de l’intensité de la passion ou de la vague de la pensée en moi – rien ni personne ne peuvent y remédier, aucun écrin décoré : c’est perdre son temps que d’emprunter le cor de Lehel[1] ou le violon de Paganini si je n’ai pas de mélodie intéressante à jouer ; et si j’ai quelque chose à jouer, le sifflet arrondi de mes deux lèvres fera un instrument très convenable. Le style est peut-être l’homme lui-même, mais on naît homme avant de devenir styliste. Je hausse les épaules quand j’entends affirmer par exemple : tel écrivain parle le langage classique des savants grecs – tel autre s’exprime avec charme et légèreté comme un chant populaire – tel troisième claironne avec la force d’un Shakespeare – tel quatrième "est revenu au pathos des apôtres", "a pris un ton biblique". Je ne crois pas qu’il existe un ton biblique et un ton non biblique. Je crois que Jésus Christ parlait sur le ton naturel de son temps, dans le style que le commun des mortels pratiquait – mais il avait des choses à dire. Je ne pense pas que, par exemple, le bureau des brevets sauterait de joie s’il recevait la description d’une invention totalement neuve, merveilleuse et révolutionnaire dans un style, disons, expressionniste ou rédigé dans "le pathos des apôtres". Plus j’analyse un sujet difficile et obscur, plus je dois en parler avec clarté, puisque le but de mon discours est précisément de dissiper cette obscurité – on n’éclaire pas les esprits avec du brouillard.

Pourtant, ce matin en parcourant le journal, j’ai ressenti la légitimité d’une façon d’écrire devenue récemment très à la mode : le simultanéisme, ce mode de représentation qui place côte à côte une masse d’images juxtaposées, sans sélection ni articulation. J’ai compris qu’il ne s’agissait pas d’un formalisme fantaisiste. Celui qui après la lecture d’un journal tente de réfléchir, s’embrouille et tout simplement perd les pédales. Un fils du peuple au système nerveux construit pour une existence fruste est bombardé par un tel flot d’impressions à digérer et à élaborer en assauts renouvelés chaque heure et chaque minute, qu’il doit forcément renoncer à en assimiler les tenants et aboutissants – encore heureux s’il est capable d’absorber les faits purs et simples.

À six heures du matin le capitaine Byrd[2] décolle de New-York. Dix minutes plus tard il fait savoir par radio qu’il survole l’océan, la météo est favorable. Un quart d’heure plus tard il fait savoir qu’ils vont pomper le kérosène d’un des réservoirs. Une demi-heure plus tard cette information est transmise à tous les journaux du monde – on commente aussi bien à Tokyo et à Melbourne qu’à Washington et à Budapest que maintenant il va falloir attendre une demi-heure car Byrd doit pomper son quatrième réservoir. La radio continue de bourdonner : on fait savoir à Byrd, assis au sommet d’un nuage à sept mille mètres d’altitude, qu’entre-temps son confrère pilote est bien arrivé à Honolulu. Cinq minutes plus tard on informe le confrère à Honolulu que Byrd qui est en train de déjeuner au-dessus de Terre-Neuve lui souhaite un agréable voyage ; il transmet ses remerciements chaleureux vers les côtes irlandaises où Byrd est arrivé entre-temps.

La population entière du globe terrestre, un milliard et demi de personnes, communique jovialement dans toutes les directions – tout le monde entend, le monde s’est transformé en une oreille gigantesque ; un ou deux ans encore, et tout le monde pourra se voir. C’est un enchantement : l’immense globe terrestre a rétréci en une unique et joviale taverne où les hommes vivants se sont réunis pour une petite parlotte. Chacun entend l’autre, chacun raconte ses soucis et ses joies, chacun est curieux des autres.

La Terre a rétréci - l’apôtre enthousiaste du Progrès hoche la tête : ô, ces âmes poétiques ! Veut-il peut-être dire que c’est l’Homme qui est devenu un géant ?

L’homme ?

Tourne la page de ton journal – le voyage du capitaine Byrd n’occupe que les deux premières pages. Sur la page trois on lit :

L’homme gorille a reconnu jusqu’ici dix-huit meurtres – son passe-temps est d’étrangler les femmes.

Sous l’effet de l’acquittement de Madame Grosavescu[3], un deuxième assassinat conjugal.

Suicide dans une chambre d’hôtel. Suicide dans un bureau directorial. Suicide en prison. Suicide dans une salle de bal. Suicide dans un observatoire astronomique. Suicide au sommet de la Tour Eiffel.

Comment ? Tous ces gens se sont suicidés en ce grand jour du Progrès et de l’Espérance et de l’Épanouissement ? Ils mettent fin non seulement à leur vie, mais ils détruisent aussi en eux une lignée millénaire de générations, leurs enfants et leurs petits-enfants, pour lesquels le monde s’apprête justement à se transformer en un paradis. Ont-ils pu se suicider avant d’être informés de l’heure d’arrivée de Byrd à Paris – n’étaient-ils pas anxieux de savoir s’il allait bien arriver ? N’étaient-ils pas friands des bulletins radio que le petit crieur hurlait chaque minute à leurs oreilles, affirmant que si ce n’est pas ce soir, il arrivera sûrement à l’aube – ne voulaient-ils pas attendre l’aurore, l’aurore rédemptrice de l’Homme Surhumain ? Ne pensez-vous pas, suicidaires, que le capitaine Byrd se sentira légitimement offensé que vous ne vous pressiez pas à sa rencontre – que vous soyez capables d’être écœurés et de mépriser le monde, de pouvoir abandonner la vie qui a la chance de le célébrer dans la liesse ?

Vous vous taisez, suicidaires ?

Vous vous taisez, suicidaires – que pourriez-vous dire ? Pourquoi diable aurais-je dû m’intéresser à l’arrivée ou non du capitaine Byrd ? Est-ce à moi qu’il allait apporter réconfort, bonne nouvelle ? – allait-il me tendre la dernière planche de salut dont j’avais besoin pour continuer de vivre dans cet enfer d’égoïsme, de cruauté, de meurtres, de peur, de haine et d’incompréhension que je suis heureux d’épargner à mes enfants qui ne naîtront pas ? Est-ce que le capitaine Byrd s’intéresse à moi ? Il ne s’intéresse qu’à son avion. Je ne l’intéresse pas – il ne m’intéresse pas non plus.

Voilà ce que répond le suicidaire – alors tais-toi apôtre enthousiaste du progrès qui prêche constamment l’Homme, l’Homme glorieux, l’Homme victorieux, alors que l’Homme n’existe pas, il n’y a que des gens parmi lesquels un ou deux volent en altitude, très haut, alors que les autres aimeraient les faire tomber pour prendre leur place. Laisse la philosophie, les tenants et aboutissants, de toute façon tu n’y comprends pas grand-chose – le combat continue sur ce globe terrestre rétréci en une unique et joviale taverne. Les avions arrivent, toujours plus, ils arrivent par l’ouest, ils apportent les soldats prêts au combat, héros heureux de la victoire sur la matière – quand en viendra-t-il un de l’est avec à son bord le médecin des âmes malheureuses ?

D’ici là ce n’est pas la peine de chercher une cohérence dans ce kaléidoscope d’images. Si Madách vivait aujourd’hui, il n’écrirait pas La Tragédie de l’Homme dans le temps mais dans l’espace – un immense drame simultanéiste dont les scènes représenteraient une seule journée dans la vie du globe terrestre – et on y apprendrait que ce jour-là, le premier juillet mille neuf cent vingt-sept, en différents points de la Terre, Adam et Ève sous leurs divers avatars jouent leur destin depuis l’homme gorille jusqu’à l’esquimau tout comme ils l’ont joué à travers les strates superposées des siècles successifs – le Temps n’y aide pas plus que l’Espace – tout est vain, seul Dieu pourrait aider l’homme s’il le voulait.

 

Suite du recueil

 



[1] Lehel, héros de l’épopée hongroise du Xe siècle.

[2] Richard E. Byrd (1888-1957). Aviateur, explorateur du Pôle Nord.

[3] Trajan Grosavescu, célèbre ténor, assassiné à Vienne par sa femme en 1927.