Frigyes Karinthy : "Parlons d’autre chose"
LÉgende
du poÈte
L'après-midi le poète se rendit à l'aéroport et
il s'y entretint avec le pilote. Le poète s'intéressa
passionnément à l'avion. Il regarda le moteur, les manettes, les
ailes déployées. Il alla même s'installer dans le
siège de cuir capitonné, il s'adossa posément, il ramena
un peu ses cheveux sur le front, et tandis qu'il tripotait toutes ces manettes,
il admira ses mains qui épousaient si bien les cuivres
étincelants. Le pilote voulait justement le prévenir de quelque
chose lorsque le poète sentit un des leviers se dérober sous sa
main. L'instant suivant il s'agrippa, épouvanté : l'engin
s'ébranlait dans un ronflement strident. Il vit encore le visage
consterné du pilote tendant les deux mains vers lui… Puis il ne
vit plus que des pistes galopantes… Une minute plus tard, lorsqu'il osa
enfin rouvrir les yeux, il vit devant lui des petites maisons miniatures,
c'étaient les hangars.
Il resta là, assis,
pétrifié, pendant dix minutes, puis il regarda vers le bas. Sous
lui, dans la profondeur, ondulait l’amoncellement gris des maisons :
tout autour, la verdure de champs et de prairies.
Tout se rétrécissait à
une vitesse hallucinante : les maisons n'étaient plus qu'une petite
tache, les champs fuyaient en rond, et tout à coup une bande de
lumière apparut : la mer. La bande s'élargit, les champs se
confondirent, puis il vit le plan infini de l'eau, avec une île au
milieu. Il vit ensuite une surface d'eau grise en forme de cercle
parsemée d'îlots par endroits, au début ce cercle
paraissait gigantesque, mais plus tard il commença aussi à
rétrécir. Il devint de plus en plus petit, avec le ciel
viré brusquement au noir au-dessus et tout autour, et les étoiles
apparurent. Le cercle n'avait plus que la taille d'une assiette, et le
poète reconnut le globe terrestre tel qu'il l'avait appris à
l'école.
Il regarda autour de lui et dans
l'obscurité il vit briller le Soleil et les planètes. Il reconnut
Vénus et Mercure, et d'une décision soudaine il attrapa les
balais et les tourna vers Mars illuminé de rouge car les canaux et les
hypothèses selon lesquelles des hommes civilisés y habitaient lui
revinrent à l'esprit.
Le disque rouge se mit à grandir. Il
distinguait clairement les canaux : désormais sur Mars il voyait
également une mer et de larges champs rouge vert. Les contours se
dissipèrent, des montagnes et des vallées apparurent, puis une
région rectangulaire, plate. Au bord de cette plaine se rangeaient
régulièrement des édifices de marbre. Deux minutes plus
tard l'avion atterrit doucement à proximité d'un de ces
édifices de marbre, et le poète sauta sur une herbe couleur
rouille, à l'ombre d'arbres merveilleux, en forme de lyre.
Des êtres étranges surgirent de
l'édifice en le saluant par des ovations. Ils avaient des têtes
parfaitement sphériques et leurs yeux brillaient à
l'extrémité de longues antennes. Chacun avait deux paires de
bras ; l'une des paires était munie par en dessous d'une membrane
de vol comme la chauve-souris ; aux pieds, des nageoires. Ils portaient
des petites robes métalliques souples, dorées.
Le poète, troublé, les salua de
son chapeau et se présenta en bégayant. Il ne douta pas une
minute qu'il eût affaire à des Martiens. Gêné, il se
mit à leur parler et les autres répondirent ; il ne
comprenait pas leurs paroles mais quelques minutes suffirent pour qu'il
découvrît avec étonnement qu'eux, ils le comprenaient. Ils
l'écoutèrent attentivement et hochèrent la tête. Ils
l'introduisirent dans une grande halle rouge, le firent asseoir, et il vit
qu'ils se concertaient.
Quelques minutes plus tard un Martien
distingué s'arrêta devant lui, il ne dit rien mais posa la main
sur sa tête. Et, miracle ! Le poète comprit
immédiatement et à la lettre ce qu'on voulait de lui : ils
voulaient qu'il leur fasse une conférence le soir même sur la
société de la Terre, sur l'humanité – les Martiens
s'intéressaient beaucoup au nouveau venu, ils savaient qu'il arrivait de
la Terre et ils attendaient avec curiosité de savoir ce qu'il pouvait
dire de beau et de nouveau sur sa patrie.
Le poète disposa de six heures pleines
pour préparer sa conférence. Les idées se bousculaient
dans sa tête ; ses tempes éclataient. Quel sujet formidable,
inépuisable ! De quoi parler ? Par quoi commencer ?
Devait-il parler des Romains et des Grecs ? Devait-il parler de
César et de Napoléon ? Devait-il parler d'Edison et de
Shakespeare - devait-il parler des grandes œuvres qui illustrent et
caractérisent l'homme avec densité et plasticité –
ou devrait-il parler des grands palais, des machines tournantes – ou
devrait-il parler de la grande actrice ou de la bataille d'Actium[1] - par où commencer, par où
devait-il commencer ce thème formidable ?
L'heure de la conférence arriva. Dans
la halle gigantesque, en pierre rouge, des auditeurs innombrables : vingt
mille Martiens curieux et avides, des hommes et des femmes, tous venus pour
l'écouter.
Lorsque
le poète entra, un silence de mort s'installa dans la gigantesque halle.
Le poète avança lentement vers la tribune, la tête un peu
baissée ; il ne savait pas encore ce qui allait advenir. Il monta,
il s'assit derrière la table ; il porta son regard sur la salle.
Devant lui le premier rang était principalement occupé par des
femmes. Il se racla la gorge ; il but un verre de l'eau
préparée sur la table, il toussa, il balaya une mèche sur
son front ; il ébaucha un sourire souffrant ; de sa voix douce
et caressante il se mit à réciter son poème
intitulé "Du fond de mon âme" qui avait paru
l'avant-veille dans la rubrique "Par-ci, par-là" de la revue La vie du canton, tout en haut de la
première page.