Frigyes
Karinthy : Légende de
l’âme aux mille visages
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IV -
- Il désire parler à Monsieur le
Président, annonça le secrétaire.
Le directeur du Cabinet ne comprenait toujours pas.
- Il veut parler au Président des
États-Unis ? Qu'est-ce qu'il croit ? Il a rendez-vous ?
Avons-nous été avertis ?
Le secrétaire haussa les épaules. On
voyait qu'il souffrait.
- Alors ? C'est quoi ? Qui
c'est ? – s'impatienta le directeur.
Le secrétaire n'en pouvait plus.
- Le diable m'emporte, si je ne savais pas que
le ministre Lincoln a été assassiné il y a trois semaines,
je dirais que c'est lui.
- Vous êtes devenu fou.
- Allez le voir, Monsieur.
- Hum. Bon, j’y vais.
L'homme qui voulait parler au Président des
États-Unis était assis sur un canapé en cuir du hall. Le
directeur du Cabinet se frotta les yeux et peina pour les tenir ouverts :
le diable me joue des tours, c'est Lincoln ! Au premier instant sa raison
vacilla, l'instant suivant il se dit : âne que tu es,
peut-être qu'il n'a pas été assassiné, tu l'as
seulement rêvé. Au troisième instant il sourit obligeamment.
- Monsieur le Président est-il
déjà au courant que votre Excellence se trouve ici à la
Maison Blanche ?
- Je crois qu'il le sait, sourit calmement Lincoln.
- J'ai immédiatement reconnu votre
Excellence.
Tout alla très vite, le temps de joindre le
Président au téléphone, déjà un
secrétaire introduisait le visiteur dans le bureau présidentiel.
Le Président des États-Unis mit ses
lunettes, les ôta, puis les remit. Il dit simplement :
"Damned !", ensuite il rougit. Puis il rejeta la tête en
arrière.
- Eh bien, vous êtes un sacré
farceur, Lincoln ! Very strange jokes indeed ! L'histoire a
déjà produit que, pour des raisons de haute politique, on a tu la
mort de Soliman en montrant au peuple un mannequin de cire. Mais
répandre la nouvelle du décès de quelqu'un qui est bien
vivant… Il devait y avoir une bonne raison. Parlez, Lincoln.
L'étranger sourit.
- Je ne suis pas Lincoln. Lincoln est mort,
dit-il doucement. C'est Titus Telma qui vous parle, Monsieur le
Président.
Le Président tritura sa cravate. Puis il
recula jusqu'à son bureau pour y chercher quelque chose, ses lunettes
brillaient louchement vers l'étranger.
- Asseyez-vous, Monsieur le Président.
Ne craignez rien.
Il fit un geste méprisant en voyant les
doigts tremblants du vieil homme tâtonnant à la recherche du
bouton de sonnette.
- Laissez, n'appelez personne. À quoi
bon multiplier les bagarres. J'en ai eu ma part depuis six mois, croyez-moi. Je
vais vous montrer quelques tours de ma façon, vous vous en contenterez,
j'espère, après cela nous pourrons parler.
- Lincoln… Est-ce vraiment vous… Ou
bien… Je ne comprends pas…
- Monsieur le Président, je vous en
prie, asseyez-vous. Vous allez tout comprendre. Trouvez un bout de papier sur
votre bureau, vous allez noter ce que je vais vous dire. Mais je vous prie de
laisser cette sonnette tranquille (là, les yeux de Lincoln
lancèrent des éclairs et sa voix se remplit de colère),
sinon je me fâche. Rappelez-vous Telma et ses actes ! Rappelez-vous Lincoln
dont vous voyez le visage devant vous !
Le Président haletait, il voulut crier.
- Allons, ne soyez pas sot. Ne comprenez-vous
pas qu'il est impossible de me tuer ? Lincoln, lui, a pu être
assassiné (il arrache sa chemise et désigne un trou profond dans
sa poitrine), c'est moi, Titus Telma, qui ai fait ça. Alors choisissez
vite, je n'ai pas le temps, êtes-vous prêt à m'écouter
ou préférez-vous manger les pissenlits par la racine comme les
autres ? Il est absurde que, pour qu'on croie que je peux tuer n'importe
qui, je doive tuer tout le monde.
Le Président s'assit. Titus Telma poursuivit,
un peu plus calme.
- Bon, attendez, je vais vous montrer quelques
trucs pour vous rasséréner. Vous êtes tous des enfants,
vous aimez les tours de magie.
Il se leva, se dirigea vers le mur où le
corps empaillé d'un albatros aux ailes déployées
trônait sur son socle. Titus Telma le toucha du bout des doigts, une
flamme mauve jaillit, l'albatros se secoua et se mit à battre des ailes.
Quelques minutes plus tard, quand le
Président reprit ses esprits, Titus Telma lui dit :
- C'est incroyable, les penseurs les plus
éminents ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Ils voient la
même manifestation sur des corps différents mais il ne leur
viendrait pas à l'esprit de chercher une cause commune. Cela fait six
mois que les polémiques sur Telma me tintent aux oreilles et j'attends
que quelqu'un approche enfin la réalité. Non, ils en sont encore
à l'hystérie collective. Les contemporains de Galilée,
Newton, Volta étaient plus intelligents que les miens, Monsieur le
Président. Vous me fixez bêtement, bouche bée et cherchez
votre respiration, Monsieur le Président, voilà le seul effet que
mon exploit a pu produire en vous ? Il n'y a donc personne qui,
plutôt que béer de stupéfaction, pose son front sur sa main
pour réfléchir sérieusement quelques minutes ?
- Moi… Je réfléchis…,
dit le Président et en geste d'impuissance il retourna les paumes de ses
mains.
- Mais non, vous ne réfléchissez
pas. Vous piochez désespérément parmi les pensées
qui ont servi à votre éducation, que vous avez reçues
toutes faites, mais naturellement vous n'en trouvez aucune qui convienne. Pour
bâtir sa vision du monde il faut commencer au début, chacun doit
recommencer au début s'il veut comprendre le monde. Croyez-vous que ce
soit par bêtise ou par manque de culture que Descartes a construit son
système en doutant de sa propre existence ? Ou parce qu'ils
n'avaient pas lu assez de philosophie que des auteurs ne doutaient pas qu'ils
eussent réussi à résoudre le mystère de
l'existence ? Si Volta avait été un homme aussi
cultivé et intelligent que les magnifiques piliers de votre science
matérialiste, à la vue des contractions des cuisses de la
grenouille, une trentaine d'ouvrages épais des différents savants
physiologistes lui seraient venus à l'esprit, il aurait peut-être
fini par trouver que les cuisses de la grenouille ont une âme à
elles, et aujourd'hui encore la science qualifierait les foudres de l'orage, de
feu du Ciel. Grâce à Dieu il était passablement naïf
et suffisamment doué pour recourir à sa propre tête et
méditer sur les tenants et aboutissants qui ne se comprennent pas
uniquement selon des règles toutes faites.
- Vous commenciez à comprendre que ce
n'est quand même pas un éléphant qui tient le globe sur son
dos ; mais vous jongliez aussi facilement qu'avant avec les mots
"extraterrestre", "transcendant" ou
"métaphysique". Combien de millions de fois les mots
"âme" ou "force vitale" ont été
prononcés jusqu'à ce qu'arrive Titus Telma et qu'il se plante un
jour devant ces mots, à la manière de Newton qui, à seize
ans, s'est mis à s'étonner qu'une pomme lâchée en
l'air se mette en mouvement sans hésiter dans une certaine direction.
Durant six mille ans ça n'avait étonné personne,
simplement parce que quelqu'un avait inventé le verbe
"tomber", et durant six mille ans, rassuré et réjoui de
ne plus être obligé de réfléchir, chacun
acquiesçait avec satisfaction : "mais bien sûr, elles
tombent".
- Vous avez parlé des
propriétés de l'âme, de l'affection, de l'attirance, vous
avez même parlé de l'immortalité car l'odeur de cadavre
vous a tout de même irrité le nez, et la chair pourrie
était phosphorescente. Vous avez péniblement pigé qu'il y
a là quelque chose qui ne tourne pas rond et qui rappelle quelque chose.
Vous vous êtes cassé la tête pendant quelques milliers
d'années avant de pondre enfin le terme "énergie
vitale", ce qui vous a permis une fois de plus de vous apaiser comme
après un travail bien fait. C'est après que vous avez
commencé à chercher quelque chose comme un professeur distrait
qui ne trouve pas ses lunettes parce qu'il les porte sur le nez. Où
est-ce ? Mais où est-ce donc ? Un point est sûr, ce doit
être quelque part. On l'a bien vu passer par là, il court, il
court le furet, le furet du bois, Mesdames – c'est ainsi que vous jouiez
sur l'échine dorsale du cadavre disséqué – bien sûr
qu'il a couru par-là, il a même laissé des traces : la
chaleur, la lumière que vous aviez par ailleurs l'honneur de
connaître. Mais tout cela n'avait pas de valeur parce que vous n'avez
utilisé que vos yeux et vos oreilles, sans comprendre qu'après
avoir vu et entendu il faut fermer les yeux et les oreilles pour
connaître la vérité : en effet, la
vérité se trouve au dedans. Même l'aveugle voit que la
foudre enflamme le toit de la maison exactement comme elle allume des fagots,
néanmoins il continue d'assimiler l'éclair au divin, il faut
attendre Volta pour le faire méditer sur des symptômes similaires.
- Et il a fallu un nouveau Volta qui cherche la
force vitale, l'âme, là où on peut y accéder : en
soi-même. Cette force, je ne la vois dans le monde extérieur que
décomposée en d'autres forces comme l'homme sauvage voit la force
de la foudre décomposée en lumière et chaleur, en gestes
et effets dynamiques. La question est donc de savoir s'il y a un moyen de
saisir cette force sous sa forme non décomposée. Parce que, si
oui, je peux lui trouver un milieu,
je peux travailler avec elle, en faire des expériences, la juguler et
l'utiliser pour faire tourner des machines, je peux la transmettre,
l'empêcher de se désintégrer et de se décomposer en
d'autres forces, celles que nous appelons la mort.
- Tout ce qui est possible existe bel et bien dans la nature, parfois sous des formes
pâles, nébuleuses, primitives, mais existe. Il suffit de
reconnaître l'importance des signes. Dans les conditions normales, au
moment de la mort, l'âme, la force vitale, se désagrège ;
mais on a déjà vu des cas exceptionnels où cette force est
restée entière un temps, même après la mort. Ce sont
ces cas qui intéressaient le spiritisme, mais en expliquant bien
sûr les manifestations dans un système carrément
erroné. Il tissait des légendes farfelues, puériles,
autour de phénomènes indéniables. Parce que la
matérialisation s'est effectivement
produite un certain nombre de fois, Monsieur le Président, y compris
devant moi. Ce qu'ils ont vu a malheureusement fait perdre la raison aux
spiritistes, ils ont hardiment poussé la spéculation plus loin,
confondant tout, empirisme, intuition, science et croyance, comme jadis, les
alchimistes.
- Mais la confuse et stupide alchimie a
généré la chimie… Et le spiritisme devait être
suivi de la nouvelle science. Tout ce que la nature produit ici sur la Terre,
elle en a les moyens ici sur la Terre, et l'homme doit pouvoir retrouver ces
moyens, ces outils, pour les faire travailler,
délibérément, pour faire exécuter ce que la nature
sait produire. Il n'est pas permis d'en douter. Il n'y avait qu'un seul
problème, c'est qu'en fouillant dans la série infinie des
possibles, on aurait peut-être été amené à
poursuivre les expériences durant des milliers d'années avant de
mettre la main sur le bon moyen.
- De ce point de vue, je le reconnais
volontiers, moi-même je n'ai été autre qu'un alchimiste
chanceux, un Berthold Schwarz[1] qui
cherchait de l'or et a trouvé la poudre à canon. J'avoue que la
théorie de la conservation de l'âme n'a suivi que plus tard :
cela se passe souvent ainsi quand une découverte fortuite
précède la science. Sans cela nous nous serions peut-être
croisés mille ans plus tard, Monsieur le Président.
- Je ne parle pas à cet instant de la
découverte. Une seule chose m'intéresse et me préoccupe
maintenant, c'est compréhensible, n'est-ce pas : la
conséquence de ma découverte et sa courageuse application en ce
qui me concerne. Le fait que je vis, que c'est moi, Titus Telma, actuellement
dans le corps du ministre Lincoln assassiné, hier dans celui d'un
ouvrier, avant-hier dans le cerveau d'un soldat victime du carnage ;
demain je revêtirai peut-être la carcasse d'une cavale qui a rendu
l'âme – mais partout, en pierre ou en bois, c'est moi, toujours
moi. Titus Telma, l'âme inextirpable, dont le toucher fait bouger la
pierre et ressusciter les morts.
- Monsieur le Président ! Je ne
connais pas encore moi-même toute l'importance de ma découverte,
je n'ai pas pu tester ma force sous tous ses aspects et la confronter à
toutes les forces extérieures. Cela demandera beaucoup de temps. Mais
une chose est déjà certaine, j'ai eu maintes occasions en six
mois de la prouver à moi-même comme à autrui : il n'y
a pas sur cette terre homme ou animal qui pourrait me détruire, me tuer.
Et vous, connaisseur du droit, vous savez fort bien ce que cela signifie :
cela signifie que moi, je peux tuer et détruire impunément qui je
veux. J'espère que cela vous suffit comme preuve, pensez à Lincoln
et aux autres. Titus Telma, vous l'avez vu de vos yeux et entendu de vos
oreilles, n'est ni une folie collective ni une maladie. Titus Telma est le seul
homme qui peut changer de corps aussi souvent que d'autres de chemise ; le
fait d'être tué ne lui fait pas plus d'effet qu'à vous de
vous faire arracher votre chemise. Après autant de preuves tangibles, je
vous pose la question, Monsieur le Président : me croyez-vous ou
non ? Comprenez-vous ce que j'ai dit ou non ? Si oui, êtes-vous
prêt à négocier avec moi ?