Frigyes Karinthy : "Miroir déformant"
tronçonnage de
___
(Des mémoires de Cherbock Nip
Nock, détective)
chapitre I.
Au meurtre ! Au meurtre !
J'étais en train de ranger mes papiers au fond
de la pièce quand la porte s'ouvrit et, me retournant, j'ai vu
s'approcher mon ami Cherbock Nip
Nock, détective privé. Il observa
durant deux minutes et demi en silence le paravent
placé derrière son dos, les yeux fixement rivés sur moi,
puis il éclata doucement de rire à travers sa dent de sagesse.
- Well ! Et encore well !
dit-il, et il s'assit. Moi, j'avais des frissons dans le dos mais je me suis
maîtrisé et je l'ai interpellé sur le ton de notre vieille
amitié qui est telle que.
- D'où
viens-tu ? - lui ai-je demandé, mais je sus
tout de suite que je ne disais pas la vérité. Cherbock
me lança un brusque regard de biais puis, sur un ton apparemment
indifférent il tira de sa poche une feuille de journal pliée. Je
le suivis attentivement. Cet homme extraordinaire attacha une petite boule en
caoutchouc à une de ses dents puis il lécha la marge de la
feuille de journal. Il murmura :
- Aucun
résultat. Aucun résultat.
Il flaira
les lettres et sourit tristement.
Ma
curiosité s'éveilla.
- Qu'est-ce
qui se passe ? - demandai-je.
Il me
regarda muet, sans répondre, puis se mit à parler d’une
froideur monotone.
- Le
talon de ta chaussure droite et de la même noirceur que l'ongle de ton
auriculaire gauche. N'es-tu pas passé aujourd'hui chez un fonctionnaire
des chemins de fer de l'état au 79, rue Machine à Vapeur ?
La
surprise faillit me faire tomber de ma chaise.
- Pas
du tout, dis-je ébahi, comment le sais-tu ?
Il fit un
geste de dédain avec un sourire fatigué.
- Je
t'en prie, mon cher, c'est vraiment élémentaire. Ce n'est rien.
Un peu d'observation, rien de plus.
- Mais
tout de même… c'est incroyable ! - m'écriai-je. Comment
sais-tu que c'est précisément au 79 que je ne suis pas
allé aujourd'hui ?
- Tu
vas être étonné tellement la chose est simple. Vois-tu, en
venant ici, dans la cage d'escalier j'ai croisé une vieille dont l'une
des pupilles était ronde. Le mari de cette vieille est ouvrier à
l'usine à gaz et en bas la rue est pavée. Hier c'était le
dix-sept et jeudi. Or c'est toujours le jeudi qu'il y a des courses de
chevaux… Je suppose qu'à partir d'ici la relation est aisée
à deviner…
- Bien
sûr… - balbutiai-je incertain.
- Alors
inutile que je continue.
Et il
croisa les jambes, pianota sur la table et regarda le plafond. Un homme
admirable.
Je tentai
de renouer la conversation.
- Qu'est-ce
qu'on dit dans le journal ?
- Lis !
dit-il en me tendant le quotidien. Well, un cas
intéressant. Well, well.
Sur la
cinquième page, dans la rubrique "Faits divers",
j'aperçus l'article suivant :
- Meutre extraordinaire dans Rombach street. La police
enquête dans le plus grand secret sur un meurtre extraordinaire. Dans la
cave de la maison au 90, Rombach street, deux
cadavres et demi ont été trouvés, dont un vivait encore.
Des inconnus ont posté le même jour par le wagon postal de
l'express de Pomáz, à l'adresse de
L. L. Lipót Goldberger,
la moitié manquante du troisième cadavre cuite dans un pain,
emballée dans une boîte tapissée de mayonnaise. Sur l'autre
cadavre trouvé à la cave il n'y avait aucune trace de violence,
de blessure, ni d'étranglement ; tout le corps est régulier,
les poumons sont intacts, le pouls est normal, l'acuité visuelle
excellente, tauglich ohne Gebrech[1]. Il
semble être un homme de quarante à quarante-cinq ans, il parle
anglais et allemand. Près de sa tête, sur le sol, on a
trouvé un verre vide sur lequel surnageait un bouchon de liège
avec deux épingles piquées en croix. Avant le meurtre les
assassins ont pris soin de raser la plante des pieds de la victime pour y
peindre deux points d'interrogation à l'aquarelle. Trois clous ont
également été trouvés plantés dans le mur de
la cave. Un cordon de soie était enroulé sur l'un d'eux, l'autre
extrémité du cordon a été trouvée
fixée dans une narine de la victime. Le concierge prétend n'avoir
rien entendu, il lui semble néanmoins que vers une heure du matin,
à la cave, quelqu'un a joué le nocturne "Träumeriche
Stunden"[2] de
Chopin au violon, à peu près à l'heure où eut lieu
le meurtre. En outre, à trois heures de l'après-midi, au
troisième étage, quelqu'un a éternué deux fois,
mais la police répugne à établir un lien avec le meurtre.
La police travaille d'arrache-pied sur cette affaire mystérieuse et
refuse de divulguer quelque information que ce soit.
- Alors ?
- Demandai-je anxieusement à mon ami Cherbock.
- Alors,
dit-il en enfonçant tranquillement ses mains dans ses poches, alors les
policiers sont des imbéciles. Dans toute cette affaire il n'y a à
mon avis que quelques points dignes d'être notés.
- Lesquels ?
- Voilà,
marmonna Cherbock en se penchant tout près de
mon oreille : "Träumeriche Stunden" n'est pas une composition de Chopin.
Brusquement
il se leva et sortit de ses poches une corde de cent mètres, une
panoplie complète de terroriste, deux cure-dents, quatre ou cinq
brownings à répétition, un bouledogue à
répétition, un fox-terrier à répétition, une
lampe de cambrioleur à répétition et un écolier
redoublant, il les regarda, puis les remis à leur place.
- Well. Et allons maintenant visiter la cave.
Nous
longeâmes un long corridor étroit qui n'avait absolument aucune
raison d'être à cette place dans notre roman. L'humidité
dégoulinait des murs dans une lumière spectrale verdâtre et
des chandelles humides et froides chuintaient vers le bas. Mon ami Cherbock Nicht Noch[3]
avançait à pas raides à mes côtés, il
sifflotait avec indifférence, tout en tâtant au passage le plafond
d'une main, de l'autre le plancher. Tout à coup il s'arrêta, il me
retint et se mit à imiter à les confondre le cui-cui si
particulier du crocodile du Nil. Il prononça en même temps par
trois fois le petit mot "well".
- Ce
Bleyweisz est vraiment le roi des criminels, me
chuchota-t-il. Deux longues vues effilées fixées sur un point
précis sortirent à cet instant de ses yeux. – Ce Bleyweisz, j'ai réussi à l'induire en erreur.
Il a failli me reconnaître mais heureusement j'ai eu cette idée
qui m'a permis de tromper cet individu retors. J'ai réussi à lui
faire croire que je ne suis qu'un crocodile.
Je
regardai cet homme extraordinaire avec émerveillement et admiration.
- Écoute !
ajouta-t-il. Je vais maintenant presser un bouton et nous serons bientôt
dans la rue.
J'attendis
en retenant mon souffle. Cherbock Noch
Nicht appuya calmement trois fois sur un de ses
boutons de pantalon que par extravagance il avait l'habitude de boutonner dans
son gilet. En même temps il saisit fortement mon bras et m'entraîna
à courir à travers une quinzaine d'escaliers. Encore un corridor
étroit, encore un escalier à monter, et nous parvînmes
à la grille de la cave. Nous frappâmes pour que le concierge
vienne ouvrir, et
alors, à peine deux minutes plus tard nous étions
effectivement dehors, dans le square des Radis sur lequel donnait la porte de
l'immeuble.
Cherbock rattacha tranquillement le bouton à sa place
comme si de rien n'était et tourna froidement son visage vers moi.
- Pour
le moment nous sommes hors de danger, dit-il. Si au prochain coin de rue nous
sentons une odeur de fromage, alors je serai tranquille : Bleyweisz, le salaud, aura eu provisoirement son compte
pour le moment. Et maintenant nous nous rendons au commissariat de police au
sujet du meurtre de la Tabak street.
chapitre II.
Dans
l'antichambre des bureaux de la police de vives allées et venues
affairées remplissaient le moindre recoin. Avec Cherbock
nous arrivâmes par une porte battante et nous
pénétrâmes directement dans le bureau du commissaire.
- Nous
ne divulguons aucune information – dit froidement le commissaire de
police.
Cherbock me lança un regard furtif où je pus
lire que le chef de la police était son vieil ennemi car en 1903, au
cours d'une enquête dans laquelle le chef de la police avait joué
un rôle important mais hélas non couronné de succès,
lui, Cherbock avait élaboré en deux
minutes une solution et fait avouer au cambrioleur assassin non seulement le
crime en question, mais aussi vingt-et-un incestes,
strangulations, escroqueries au mariage et des dés pipés.
- Quand
même, poursuivit Cherbock en interrogeant le
chef de la police, par quel bout vous avez commencé
l'enquête ?
- Eh
bien, vous avez beau ironiser – le policier était sur le point de
perdre patience – cette fois notre enquête est vraiment bien
partie, notre système est très sûr. Tout d'abord, nous
avons envoyé deux détectives sur les lieux pour qu'au cas
où l'assassin, poussé peut-être par la curiosité,
reviendrait auprès des cadavres, il puisse être
arrêté sur le champ. Ensuite nous avons publié des petites
annonces dans lesquelles nous invitons l'assassin à se présenter
à six heures du soir au coin de la place Erzsébet avec une œillet rouge à la boutonnière et,
c'est une ruse, nous avons prétendu qu'il y serait attendu par une dame
brune et millionnaire qui l'aime. Puis nous avons
téléphoné au conseil de révision en invitant ces
messieurs à scruter chaque appelé avec le plus grand soin, parce
qu'il est certain que l'assassin est rongé depuis deux jours par les
remords ce que le médecin militaire reconnaîtra aisément
aux stigmates laissés par ces rongeurs, et ainsi, si l'assassin se
trouve parmi les appelés, il pourra également être
arrêté sur le champ. Et enfin nous avons publié dans tous
les quotidiens que c'est MOI qui conduis l'enquête, ce qui fera que
l'assassin sera gonflé de vanité et se réjouira au point
de chanter la chanson populaire "Hello, hello, libre est l'oiseau" et
de danser sur un pied tout au long de l'avenue Andrássy et par là
même il se trahira. À notre avis cela suffira pour le moment. Si
malgré tout l'assassin ne tombe pas dans nos filets, alors nous avons
affaire à un criminel si abject et dépravé que le bon Dieu
se chargera de le punir, par conséquent, en ce qui nous concerne,
l'affaire pourra être considérée comme close.
Après
ces paroles le chef de la police se baisa la main à lui-même et,
ayant caressé avec amour son tabès très avancé, il
le rangea dans sa moelle épinière.
- C'est
bien, dit Cherbock pendant qu'on emmenait le chef de
la police dans une chaise roulante. Envoyez une escouade de policiers à
cheval devant la maison de Rombach street à
quatre heures de l'après-midi.
chapitre III.
Après
cela Cherbock Nack Neck, le
détective impitoyable, répéta deux autres fois le petit
mot "well" avec calme et
pondération ; ce mot signifie en fait : "Trente centimes
le cahier, spécimen sur demande."
- Et
la poursuite infernale ne fait que commencer – dit-il, les bras
croisés et il continua froidement à souffler la marche "Jenki Doodle" qu'il n'avait allumée qu'un
instant auparavant. À moi, mes reins se figèrent dans mes os.
- Avance
tranquillement jusqu'à cette maison-là, me lança-t-il, et
attends-moi, je vais me changer un peu. À l'entrée tu trouveras
des escaliers qui montent : tu poseras là-dessus ton pied droit et
ton pied gauche en alternance et ne crains rien. Si au coin gauche de
l'étage il n'y a pas deux écoliers siamois soudés par le
dos, well, well, entre dans
l'antichambre, s'il s'y oppose, envoie lui un balle,
dis que c'est de ma part. Puis, sans te montrer, glisse-toi sous l'armoire,
mets-toi debout, pense à la Mère Michel et attends-moi, j'arrive.
Alors Cherbock pressa soudainement un bouton et disparut à
mes yeux à travers une trappe de cuir de première classe. Je pris
donc le chemin de l'adresse indiquée avec des sentiments mitigés.
J'avais à peine dépassé le coin quand j'aperçus
tout à coup un nourrisson bien langé qui essayait de filer
à l'anglaise à travers la clôture.
Je me
retournai et je vis de l'autre côté de la rue s'approcher à
pas pressés la vieille mère de Cherbock
que l'on croyait morte depuis vingt ans. Je liai conversation avec elle sur le
bon vieux temps et soudain je vis le nourrisson ci-dessus faire les cent pas sur le trottoir d'en face en nous regardant de
biais. Son attitude m'était d'autant plus suspecte qu'il ne cessait de
se rapprocher de nous, et puis je trouvai aussi inhabituel qu'il tienne deux
revolvers dans chaque mains avec lesquels il tirait
assidûment sur nous. Quand je reçus une quinzième balle
dans le ventre, j'en avertis la vieille.
- Ne
bouge pas, chuchota Cherbock en se penchant vers moi
(car la vieille, c'était lui comme je l'appris plus tard). – C'est
Bleyweisz, le vieux renard ! Mais il ne va pas
me faire prendre des vessies pour des lanternes avec ses déguisements
à dormir debout, well. Attends ici une minute,
observe l'homme, tout en faisant croire que tu veux t'en aller. Je reviens et
je vais enfin pouvoir mettre le grappin sur ce chenapan ! –
Là-dessus le grand détective s'éloigna à pas de petite
vieille en vendant des navets aux passants qu'il croisait, puis il disparut
dans les égouts.
À
peine Cherbock disparu dans les égouts, nous
aperçûmes un bovin qui venait vers nous d'un pas mesuré
mais rusé depuis une rue latérale. Je le reconnus
immédiatement : c'était Cherbock.
Je poussai un cri !
Bleyweisz lui fit carrément face et l'apostropha de
loin :
- Cherbock, vieil imposteur, vous imaginez me rouler avec vos
facéties ? Et la note, qui va la payer ?
J'observai
avec intérêt comment fit mon ami pour se jeter sur le fourbe et
redoutable criminel qui se trouvait enfin à portée de ses
griffes. Mais à ma grande surprise Cherbock se
retourna soudain et, d'un geste inattendu, il prit la jambe à ses deux
cous, se mit à galoper avec calme et pondération dans le sens
contraire en imitant à la perfection le style d'un homme qui a
très peur de son tailleur et qui préfère s'enfuir comme un
dératé.
En un
instant j'entrevis ses intentions. Sachant que Bleyweisz,
le fourbe vocabulary des prairies du Faubourg,
risquerait éventuellement de se sauver aisément, il ne se jeta
pas tout de suite dessus, mais en contournant la ville il imagina de l'attaquer
de dos quand il y penserait le moins. La cervelle-sauce-gribiche se figea en
moi.
Ce qui se
passa ensuite, je ne l'appris que plus tard par Cherbock.
Cherbock courait encore environ depuis une demi-heure quand
il trébucha sur un trognon de pomme volontairement placé
là et il se cassa le nez. Mais au même moment une trappe s'ouvrit
sous ses pieds et il tomba dans la profondeur.
La
situation lui sembla claire comme de l'eau de roche. Il venait de tomber dans
un piège des complices de Bleyweisz.
Deux
hommes se saisirent de lui, ils lui tournèrent les bras plusieurs fois
autour du cou avant d'en faire un nœud dans le dos. Ils lui cousirent les
oreilles sur la tête, lui fixèrent un sommier métallique
aux talons, lui enfoncèrent deux oreillers, une couette, un drap, des
taies rayées et deux chemises de nuit dans la bouche avec les boutons
idoines. Ensuite ils le trempèrent la tête en bas dans une cuvette
d'eau au fond de laquelle trempaient des poèmes symboliques.
- Voilà
ce qui arrive à qui nous cherche querelle ! - grogna une voix
sarcastique près de lui. – Grâce à nous c'en est fini
de toi et de tes maudites fourberies. Nous allons partir, mais une horlogerie
va se déclencher, de l'alcool à brûler va chauffer le bain
par en dessous et d'ici vingt minutes et demi deux
moteurs de douze chevaux vapeur vont gaver tes intestins de poésies
modernes. Mais ce n'est pas tout, un autre mécanisme injectera de la
chaux vive dans tes veines, ce qui produira une calcification de tes
artères et te tuera lentement mais sûrement.
Ensuite
les gredins quittèrent les lieux dans un ricanement sauvage.
Cherbock resta seul et cette fois, nous pouvons l'assurer
à nos lecteurs, aucune échappatoire n'était vraiment plus
possible, je vous le jure. Sans perdre la tête, Cherbock
mit les mains dans ses poches et, rassuré, constata qu'il n'avait pas
perdu son sang-froid caché dans son carquois en cuir. Il attendit la
mort avec une équanimité glaciale, espérant que la mort
lui révèlerait de nouveaux détails. Enfin. Une minute
passa ainsi. Deux minutes. Cinq minutes et demie. Sept minutes et trois
quarts… Huit… minutes… Neu… neu… neuf minutes… Onze mi… mi… mi… minutes et demie… O…
on… onze… (ça
y est, cher lecteur ! c'est le moment de dresser l’oreille !)… Quinze minutes !!!!… - ? - ?
--- (Veuillez compter jusqu'à vingt, puis tomber tranquillement dans les
pommes car c'est la fin du chapitre.)
chapitre IV.
Squelette sanglant dans le tuyau du gaz
Pendant
ces événements, moi et Bleyweisz
parvînmes sur la place devant la maison de Rombach street
où un grand attroupement attendait des nouvelles du deuxième
étage.
Nous
montâmes à la porte numéro 12. Imitant la
méthode de mon célèbre maître Cherbock,
je flairai la porte et j'examinai avec une longue loupe la bonne qui se tenait
devant la porte, puis je flairai également la bonne. Je ne trouvai rien
de suspect. Nous sonnâmes.
Un jeune
homme grand, légèrement pâle, vint nous ouvrir.
- Est-ce
bien le numéro douze ? demandai-je.
- Oui,
c'est ici.
- Nous
venons de la police, mandatés par Cherbock. Il
s'agit du meurtre de Rombach street.
- Que
puis-je pour votre service ?
- Voir
le cadavre, nous souhaitons.
- Soyez
les bienvenus - dit le jeune homme en s'inclinant courtoisement - c'est
moi-même.
Je levai
un regard stupide, sur lui d'abord, puis sur Bleyweisz.
Je me demandais ce que ferait Cherbock dans un cas
semblable. Comme rien ne me vint à l'esprit, je me contentai de suivre
le jeune cadavre qui, me laissant passer devant lui, nous introduisit dans la
chambre. Il nous fournit des explications dignes et affables.
- Le
meurtre eut lieu il y a deux jours. J'ai été
disséqué hier mais on n'a rien pu en déduire. Ce matin,
j'ai été contraint de faire mes bagages et de commencer à
me décomposer.
Là-dessus
il retroussa les manches de sa veste pour nous montrer que la chair verdissait
déjà aux coudes.
- Mes
poumons tiennent toujours, eux, ha, ha, ha – rit-il aimablement, pendant
qu'il secouait sa main, et il déchira puis jeta un index
effiloché dans la corbeille à papiers. – Mes poumons
tiennent encore, par contre mes entrailles se
liquéfient. Ma trachée aussi, les bactéries commencent
drôlement à la chatouiller ! – et il se gratta en
riant.
Je sentis
que quelque chose clochait mais j'étais incapable de deviner ce que
ferait Cherbock à ma place. Bleyweisz suivit attentivement la scène jusqu'au
moment où il déclara aimablement :
- Nous
pourrions sortir un peu prendre l'air.
- Je
vous en prie, cela me permettra aussi de m'aérer – sursauta le
jeune cadavre.
Un bec de
gaz solitaire éclairait le bout de la rue étroite et sombre.
Brusquement
Bleyweisz m'attira de côté et me
chuchota à l'oreille, tout excité :
- Cette
histoire me paraît suspecte. Ce monsieur ne peut pas être le
cadavre.
Je le
regardai sans comprendre. Il poursuivit fiévreusement :
- Voilà.
J'ai fait une observation intéressante. Cette homme
marche et parle. Je vous invite à suivre attentivement la logique de la conclusion
que j'en tire : un cadavre ne peut ni marcher ni parler !
- Bien
sûr ! – criai-je en me frappant le front dans lequel la
lumière se fit. – Je l'avais bien senti !
Je me
dirigeai vers le faux cadavre qui s'était un peu éloigné
de nous, se tenait sous le bec de gaz et comptait sa monnaie.
Je me
précipitai vers lui, il voulut s'échapper. Alors quelque chose
d'intéressant se produisit. Le bec de gaz se secoua, il se baissa et il
attrapa l'escroc par les vertèbres cervicales.
Le bec de
gaz n'était autre que Cherbock…
Là-dessus
Cherbock et le jeune faux cadavre se lancèrent
dans un long débat d'idées dont nous ne pouvions entendre
clairement que les cris perçants "well"
du célèbre détective. Le jeune cadavre haussait
coléreusement les épaules que Cherbock
serrait d'une main de fer. Enfin apparut le policier à qui Cherbock put remettre le jeune cadavre. Le grand
détective dit :
- Emmenez
cet homme à l'institut de chimie et dites là-bas qu'on le mette
dans du permanganate à l'acide nitrique. Si une précipitation se
forme, qu'ils l'examinent au papier de tournesol ; si le papier vire au
bleu, cet homme est un dangereux criminel au casier chargé, plusieurs
fois condamné pour cambriolage et escroquerie au mariage.
Le
policier saisit par le collet le jeune homme qui hurlait et se
débattait, prétendant qu'on le confondait avec quelqu'un, qu'il
était bien mort, et qu'au moins on ne le chatouille pas parce que
ça le ferait rire. Cherbock nous rejoignit
calmement et nous serra la main. Je lui demandai :
- Comment
as-tu échappé au danger d'une mort certaine alors que ta vie ne
tenait plus qu'à un fil ?
- Un danger, quel danger ? –
s'étonna-t-il.
- Well, celui dont il
a été question dans le chapitre précédent… Je
vois, lui reprochai-je, que tu n'as pas daigné acheter le numéro
précédent… L'éditeur va t'en
vouloir…
à cet
instant, derrière leur dos, éclata un tumulte bruyant et confus.
Le policier de tantôt était toujours planté là au
coin et il regardait avec frayeur l'homme gesticulant entre ses mains qui tout
à coup se mit à s'effriter, à tomber en cendre et à
se disloquer. Sa chair dégoulina comme des gouttes de poussière
et il resta là, nu comme un squelette. De ses bras d'ossement il faucha
l'air frénétiquement quelques secondes de plus, puis les os
rétrécirent également, ils disparurent, et ne resta qu'un
vieux gilet entre les mains du policier. Furieux, il le jeta par terre et
s'adressa hargneusement à Cherbock :
- Moquez-vous plutôt de votre
grand-père ! Puisque votre homme avait déjà bien mouru de sa belle mort. Qu'est-ce que vous lui voulez
encore ?
Un petit
attroupement se forma autour d'eux, les gens attendaient la suite avec
intérêt. Certains riaient. "Coucou, Cherbock !"
une voix retentit en l'air et en levant la tête nous
aperçûmes un élégant monoplan. Le monoplan flotta un
moment au-dessus de nous en ricanant avant de s'élancer.
- Suivez-le ! - hurla Cherbock
avec un sourire pondéré. – Suivez-le ! C'est Bleyweisz, le misérable complice !
Au-delà du coin se trouvait une station de
monoplans, Cherbock y courut. L'un d'eux était
libre, son chauffeur somnolait paisiblement sur le banc du cocher. Cherbock le secoua pour le réveiller et nous lui
offrîmes double tarif s'il rattrapait Bleyweisz.
Le monoplan démarra cahin-caha et ça nous prit une bonne dizaine
de minutes d'arriver en Égypte. Enfin nous aperçûmes la
machine de Bleyweisz juste au-dessus de la pyramide
de Khéops. Cherbock cria au chauffeur :
- à
droite, vers le Sahara !
Cinq minutes plus tard la machine de Bleyweisz trébucha au sommet du Kantchintchinga
et ne put poursuivre sa route qu'en claudiquant. La distance ne cessait de
diminuer : au-dessus de l'océan Pacifique l'avance de Bleyweisz ne dépassait guère cent
mètres. Nous coupâmes la Chine en diagonale. Alors un coup de
chance inattendu vint faciliter la tâche du grand détective. En
effet la machine de Bleyweisz se coinça dans
le détroit Balte et elle s'arrêta en hennissant et en
renâclant. Bleyweisz eut tout juste le temps de
piquer une tête dans la Mer Noire. Cherbock régla à la hâte le chauffeur
et se lança à la poursuite du complice fuyard. Ils
s'enfoncèrent aussitôt dans les flots.
Aux abords d'une île corallienne Bleyweisz se retourna et fit face au grand
détective. Il lui dit :
- Eh bien, causons un peu. La note, qui va la
payer ?
- écoutez,
Monsieur Bleyweisz - expliqua le grand
détective – on ne va tout de même pas se chamailler ici.
Venez, asseyons-nous quelque part, prenons un café.
Ils atteignirent le fond. Ils entrèrent dans
un café de coquillages illuminé et, un petit noir à la
main, ils conclurent ce misérable roman.
- Écoutez, Monsieur Bleyweisz
– dit Cherbock – vous devez comprendre ma
situation. Il s'agit de ma réputation. Cet argent je
l'ai pas. C'est dix couronnes que j'en ai. Je vous donne tous mes six
couronnes et je paye même votre café si vous me permettez de vous
arrêter.
Bleyweisz sortit un registre de sa
poche, se perdit longuement dans des calculs, puis leva un regard âpre
sur le grand détective.
- Hé, quoi faire ? L'affaire ne
sera pas close pour autant. Vous devez aussi attraper l'assassin de Rombach street.
- Je laisse cet honneur à Kozarek. Vous serez l'assassin de Rombach street. Je serai l'assassin de Rombach street.
Personne ne sera l'assassin de Rombach street. Je
démontrerai qu'il n'y a pas eu de meurtre. Puisque c'est moi qui ai tout
inventé.
Ils étaient justement sur le point de partir
bras dessus bras dessous quand Bleyweisz
s'arrêta brusquement et se frappa la tête.
- Halte ! et que deviendra la bronchite aiguë ?
- Quelle bronchite aiguë ?
- Vous avez déjà oublié le
titre de votre propre roman ?
- C'était quoi ?
- "Ttronçonnage de la bronchite aiguë".
- "Tronçonnage de la bronchite
aiguë" ? Quelle idée ! – s'écria Cherbock, et il secoua la tête, scandalisé.
– Comment on peut tronçonner la bronchite
aiguë de quelqu'un ? Des inepties de ce genre ne peuvent que sortir de la
tête de ces scribouillards qui écrivent les romans policiers.