Frigyes Karinthy :  "Mon journal"

 

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prÉface, À moi-mÊme

À l’âge de dix-huit ans j’ai cessé d’écrire mon journal – jusque-là, depuis l’âge de huit ans, je l’avais toujours tenu, j’ai rempli environ vingt-cinq cahiers, cédant à une sorte de contrainte, signe que nous ne faisons pas suffisamment confiance à la mémoire. Maintenant, c’est cela qui m’étonne, je recommence par pure curiosité, vraiment curieux de savoir ce que ça va donner. Que diable signifie cette contrainte de tenir un journal ? Et au fond, qu’est-ce qu’un journal ?

C’est apparemment un genre qu’affectionnent plutôt les femmes et les enfants. On écrit un journal quand on est enfant ou bien parce qu’on est né femme. Ces deux psychismes se connaissent moins que l’homme adulte – pour une femme ou un enfant, le monde des désirs et des instincts inconnus sont clairement délimités, éveillant chaque jour et chaque heure de nouvelles surprises à la conscience, infiniment plus intéressantes et plus remuantes que les événements du monde extérieur. La femme, comme l’enfant, se trouve confrontée au chaos de son psychisme – pour elle il n’existe pas de plus grand miracle au monde qu’un miroir, et pas de chose plus fascinante et plus extraordinaire que sa propre image. D’où l’illusion que nous écrivons un journal pour nous-mêmes, et qu’il n’existe pas de genre plus intime.

Cette illusion, ce mirage est en rapport étroit avec la terrible légèreté sous le signe de laquelle nous sommes enclins à confondre sincérité et vérité. La plupart des gens croient que lorsqu’ils sont sincères, alors ils disent le vrai – c’est pour cela que quatre-vingt-dix pour cent des martyrs sacrifient leur vie pour des mensonges ou des erreurs. L’homme authentique, l’homme adulte qui ne considère pas la vie comme un passage éphémère allant de la naissance à la mort, mais comme une opportunité pour la comprendre, un enseignement dont il faudra un jour rendre compte – homme qui en ce sens est aussi âgé que la civilisation humaine – cet homme, fort de son expérience de six mille années, observateur et pensant, en quête de l’authentique vérité, et non son ombre, connaît bien la construction de l’âme humaine et une de ses lois fondamentales : nous ne pensons pas ce que nous voulons et nous ne disons pas ce que nous pensons et nous ne faisons pas ce que nous disons. Il sait qu’une Volonté inconnue vit en nous, peut-être pas la nôtre, peut-être pas même au service de notre vie – un jeu de forces inconnues, indépendantes de notre ego, vers un but inconnu indépendant du nôtre, et cette chose inconnue renverse toute espérance de créer une harmonie entre notre pensée, nos mots et nos actes.

L’enfant, comme la femme ignorant cette loi, tombe de surprise en surprise lorsque surgissent les disharmonies qui démentent toutes les illusions. Maintenant je vais écrire quelque chose, me disais-je quand j’étais enfant, où je dirai tout, tout sur moi-même, à moi-même – je dirai tout ce que je dois cacher aux autres. Et commença alors cet âge caractéristique de l’écriture d’un journal, la période où, s’observant depuis le monde de la réalité, on n’a encore en fait rien à écrire, puisqu’on n’a pas de vécu, on n’a rien à noter – des figures informes, des fantômes évanescents virevoltent dans la cavité du crâne comme dans une chambre noire dont l’obturateur est fermé. Ordinairement nous cessons de tenir un journal dès qu’adviennent les premiers vécus – à l’aube de l’amour, dès qu’il y a quelque chose à cacher.

Je dois savoir cela, je dois comprendre cela lorsque j’écris le mot "journal" au-dessus des événements extérieurs et intérieurs que je consigne. J’ai mon opinion sur la sincérité, sur la mienne comme sur celle des autres. Je me méfie autant de ma sincérité tournée vers l’intérieur que de celle tournée vers l’extérieur. Je connais mes pensées, je connais mon "âme" – j’ai l’honneur de m’en occuper depuis suffisamment longtemps. Mille fois je me suis trompé, étourdi, abusé – je suis prudent et soupçonneux. Je tiens "mon petit moi", mon âme, en laisse comme un animal domestique utile mais dangereux. J’en suis le possesseur, je ne m’y identifie pas. Moi-même, je ne me connais pas, je suis en effet "secret et étrangeté" – je connais en revanche bien, très bien, ce qui s’efforce et se tord en convulsions, là-bas dans la boule osseuse d’où un nerf délicat conduit au bout de ma langue et à la pointe de ma plume ! Laissez-le chercher la Vérité – moi j’attends et j’observe, puisque c’est pour mon compte qu’il cherche – mais avec modération – car jamais il n’a su ce que signifie aimer la vérité à en mourir, celui qui n’a fait que veiller à ce que soit vrai ce qu’il dit ou ce qu’il écrit. Moi j’attends et j’observe – je supporte mes pensées, colorées et ballottées par les émotions et les passions – je les supporte comme je supporte les battements de mon cœur, le fonctionnement de mon estomac, le halètement de mes poumons.

Sincérité ?

Qui vous a dit que le ton sur lequel nous parlons à nous-mêmes, les termes dans lesquels nous sommes avec nous-mêmes, la perception que nous avons de nous-mêmes, diffère substantiellement de la connaissance générale que l’on a d’autrui ? Ce que je sais sur moi-même est plus riche en contenu, en données, mais mon moi d’hier est tout aussi incompréhensible que le moi de quiconque que la destinée jette sur ma route.

C’est une immense contradiction, née d’un malentendu minuscule. Si je veux, je peux renverser et mettre cul par-dessus tête le système kantien de la cognition subjective avec une seule question : est-ce que je me connaîtrais moi-même si d’autres ne me connaissaient pas ? Le diagnostic clinique des Kaspar Hauser[1] grandis dans la solitude offrent une image plus profondément obtuse que celle d’un animal : un monde extérieur confus, l’absence totale de conscience. N’ai-je pas puisé mon ego dans les egos d’autrui ? L’enfant et l’homme sauvage parlent d’eux-mêmes à la troisième personne – le toi et le moi naissent en même temps. Le premier homme a quand même dû être Adam, un être plus perfectionné que nous, nous descendons de lui via ses petits-enfants dégénérés, les singes, pourrait-on dire, puisque celui qui n’a personne à singer ne peut même pas être singe.

Simplicité ?

« Que ta parole soit oui-oui ! non-non ! – ce qu’on dit de plus provient du malin. » nous dit l’Écriture[2]. Très bien. Mais la simplicité apostolique, le Verbe du Christ, c’est le résultat filtré de profondes méditations et de souffrances intérieures – était-ce aussi simple dans le combat de l’âme, dans la conversation avec soi-même ? Ce n’est pas moi qui suis compliqué, c’est ce dont je parle qui est compliqué, je l’ai dit un jour à Monsieur Kovács[3] qui voyait toute cette question d’une extrême simplicité – évidemment ! Une goutte de sang aussi paraît simple tant qu’on ne la met pas sous un microscope, ou qu’on ne l’approche pas davantage des yeux. Et, bien que cela soit peu commode, nous sommes un petit peu trop près de nous-même.

Simplicité !

À la question : quand sommes-nous les plus naturels, les plus simples ? Tout le monde répond sans réfléchir : lorsque nous sommes seuls, sans être obligé de jouer la comédie pour plaire à autrui. Il en résulterait que le ton le plus naturel, le plus direct, le plus sobre, est toujours celui qui ne franchit pas nos lèvres. Est-ce vrai ?

Je ne le dirais pas.

Dans mes moments les plus éveillés, dans la solitude de la bonne humeur, de la joie de vivre et de l’élan d’agir, je n’ai jamais été ni simple ni clairvoyant envers moi-même. Comment aurais-je pu l’être ? Le rythme des pensées est conduit par celui du sang qui circule dans le cerveau – et le mot qui enfante la pensée, la pensée qui enfante le mot (n’avez-vous pas remarqué qu’ils s’engendrent l’un l’autre ?) sont contraints de s’imprégner de cet élan du rythme. Le bourgeois insensible à l’art oppose la veille lucide au rêve extravagant comme si la première représentait le calme et le second l’imagination effrénée. Ineptie ! Puisqu’une personne qui rêve est nécessairement en train de dormir, elle est couchée immobile, son métabolisme est ralenti – qui a inventé le mensonge selon lequel dans un corps paralysé l’âme se fait pousser des ailes ? La science de l’analyse des rêves a désormais démontré que nos rêves sont beaucoup plus secs et plus sobres et plus liés à la matière que ne l’est notre imagination éveillée. Comme c’est vrai, j’ai été sobre, matérialiste, logique, incrédule, pratique – mais seulement dans mes rêves ! Éveillé, face à moi-même, dans les instants les plus épanouis de ma  joie de vivre, la découverte étincelante de moi-même et du monde a, en expression et en ton, choisi la forme, le mot, que la sophistique mensongère qualifie de tromperie la plus recherchée, comédie et tricherie, c’est-à-dire l’émotion (oui, l’émotion, véritable, qui nous effraie pour la seule raison que nous la confondons avec le pathos, le pathos qui est le langage du théâtre et de l’église) le ton sur lequel nous nous adressons à l’âme de l’homme éveillé et à Dieu, qui, lui est éternellement vigilant.

J’écris un journal – ne me demandez trop de sincérité. Je parle à moi-même – je crains de vous assourdir si vous m’écoutez ; à autrui je m’adresse d’habitude d’une voix plus douce.

J’écris un journal – je converse avec moi-même. Mais je veillerai à ne pas oublier les cent mille personnes qui le liront – car il risque de devenir un manifeste si je les oublie, ne serait-ce qu’un instant.

Laissez-moi enfiler une tenue de ville – ma robe de chambre est trop voyante.

 

Dois-je continuer ?

Parce ce n’est rien encore, ce que j’ai dit la semaine dernière sur la sincérité et la simplicité. La vérité, ou tout au moins la crédibilité, la vraisemblance, exige une autre condition : que comparé à la réalité, ce que j’ai affirmé à propos de moi-même et le monde, se révèle vrai ou, en tout cas, ne se révèle ni mensonger ni erroné – c’est la troisième condition pour moi de tenir un journal…

Dois-je continuer ?

Mais pourquoi pas ? Et si tout le journal ne consistait en rien d’autre que son écriture, que l’analyse et l’exploration des confessions de l’âme – cette tâche serait-elle inutile ?

Je supporte l’accusation et je m’accuse d’être un bavard. Les conditions de la communication, les différents styles, changent chaque instant selon la matière qu’on traite. Un aphorisme bien trouvé vaut quelquefois des volumes – mais jamais aucun aphorisme n’a encore rendu les volumes superflus. Vaine est la violence pour chercher un diamant, si on tombe dessus on a de la chance et la chose est entendue. C’est très différent avec le radium. Il est nécessaire d’arracher à la surface du sol une masse énorme de pechblende, de la travailler pour en extraire quelques grammes de la pierre des Sages, le Magistère. Mais cela mérite sa peine, parce que le radium vaut bien plus que le diamant – au lieu d’un scintillement mort, une force vivante, un effet éternel, un élixir.

Parfois nous nous présentons devant nos élèves avec un résultat tout prêt, parfois nous résolvons les problèmes ensemble – heureux le maître qui peut apprendre en enseignant, qui dans sa recherche est inspiré par des yeux curieux, avides. Ce genre littéraire, le bavardage péripatéticien, possède une beauté et une charge émotive particulières dans la mesure où (ô, toi, illustre Platon, immortel bavard !) ce magnifique esprit humain mouvant et tambourinant, ce sens humain, cette âme totalement vivante, qui assiège les nuages et défie les abysses, rattrape la vitesse de la lumière, laisse entrevoir l’atelier en activité. Je n’ai jamais aimé l’homme parlant à flots – derrière ses mots, d’ennuyeux lieux communs prédigérés sombrent dans la confusion. J’ai en revanche toujours dressé l’oreille aux associations d’idées bégayantes, exaltées, sautillantes – tiens ! Un chaos bouillonne ici, quelque chose veut naître, se forme ici sous mes yeux. Quelle rare occasion, un monde en formation, un monde nouveau – je suis presque certain qu’il sera meilleur que l’ancien qui était lui forcément mauvais puisqu’il m’a fait souffrir et m’a rendu anxieux.

Qui ose dire que ce faisant j’ai renié la logique, la raison, condition de toute compréhension, et que je prêche la subversion, le néant ? Au contraire, je cherche partout le Logos vrai et absolu, contrairement à ceux qui croient déjà l’avoir localisé quelque part. Autrefois les gens voyaient une relation très simple et logique entre Jupiter et la foudre – et si le soleil brille quand il pleut, le paysan se contente parfaitement de l’explication qui répond suffisamment pour comprendre ce phénomène particulier dans la conclusion définitive que le diable bat sa femme. Je doute que la vision du monde de Kant et de Laplace, pas plus que celle de Darwin, aient donné une explication substantiellement plus rassurante – elles ont simplement découvert et relié entre elles davantage de tenants et aboutissants.

Pour comprendre, la logique suffit, mais pour connaître, il faut plus – comment diable comprendre quelque chose que je ne connais pas ?

En conséquence la route paraît toute tracée – celui qui aspire à approfondir plus de causes et de relations doit s’efforcer à acquérir plus de connaissances – d’abord observer, l’œil et le cœur largement ouverts, pour mieux humer la vie et le monde – et ensuite, un fois l’œil et le cœur emplis, le mécanisme de la raison peut tranquillement entreprendre sa marche trépidante.

Observe donc !

Monde extérieur, monde intérieur !

Il était ordonné aux anciens de faire la différence : dans ton monde intérieur tempêtent des orages, des désirs et des craintes – prends garde, tout cela n’est qu’une réponse, dehors, dans ton monde extérieur, sévissent des forces, des Principes, l’électricité, la chaleur, la gravitation et la Lutte pour la Vie – tu n’es que la caisse de résonance du jeu des forces qui tourbillonnent autour de toi : miroir du monde, microphone, goutte d’eau.

Tu sens cela en effet – mais écoute mieux encore ! Ne remarques-tu rien d’autre ?

Moi oui – mille fois oui ! J’ai essayé cent fois de le nier, de me dire que ce que j’avais remarqué en sus, ce n’était que mirage, déception, leurre – cent fois j’ai raillé le joueur de cartes imbécile qui parlait de chance, le bigot qui invoquait la providence, le fataliste qui évoquait le destin. Mais je ne ris plus désormais. Il y a quelque chose là-dedans, une chose, même s’il l’a mal nommée.

Le matin je me lève. Je suis de mauvaise humeur, abattu, j’ai des frissons, la fatigue me pèse. Rien n’a de sens, mieux vaudrait mourir. Le monde est absurde, la vie est mauvaise, la joie ne vaut pas la souffrance qu’elle coûte. Ce qu’hier j’ai trouvé beau, intelligent, juste, aujourd’hui je le trouve vide. Bref, je suis d’humeur pessimiste.

Bon, bon, me dit le médecin, tu digères mal, tu as dû trop manger, ou alors ça tempête au fond de ta conscience. Aller, ouste, dehors, en société, c’est là que tu trouveras la guérison.

Et je sors. Le premier homme que je croise me dit quelque chose de désagréable avant même que je puisse placer un mot. Vous savez, me dit ce premier homme : j’ai réfléchi cette nuit sur ce que vous m’avez dit hier avec enthousiasme, que c’était beau et juste et intelligent. J’ai compris ce matin que ce n’était ni beau ni juste ni intelligent, une énorme ânerie, ce que vous m’avez dit hier. Alors, bonjour chez vous !

Et je vais plus loin dans la ville, et la pluie se met à tomber, et je n’ai pas de parapluie, j’entre au café, et je regarde les journaux, et dans un journal je suis orageusement attaqué par un de mes fidèles admirateurs, et le garçon renverse le café sur moi, et la personne qui m’a promis, et même juré qu’elle m’appellerait, ne téléphone pas pour cette affaire qui me tient tant à cœur, et l’après-midi arrive la dépêche précisant que malheureusement ça ne marche pas, et le soir je trouve ma porte fermée, et la nuit je reçois un message selon quoi il vaudrait mieux me tirer une balle dans la tête, et avant même que je puisse m’exécuter, arrivent des policiers, ils m’arrêtent pour le même motif pour lequel on m’avait promis une décoration.

Hasard ?

Le lendemain je me réveille, je me ressaisis, je serre les dents, et je sens monter sereinement en moi une étrange transformation, une force inconnue, dans mon cœur et dans mon esprit. Et une demi-heure plus tard on me libère de prison, et encore une demi-heure plus tard on me propose un maroquin ministériel, et dans la rue je croise des sourires, et mon pire ennemi publie sur moi un article élogieux, et plus tard il s’avère que ce jour-là untel et untel ont pensé à moi à Paris, à Londres, à Berlin et à New York, ils se sont rendu compte que j’avais raison et ont pris des mesures pour que tout soit fait comme je voulais.

Hasard ?

Bien sûr que non. J’ai observé cela plus de cent fois après l’avoir constaté une première fois. Non seulement le comportement des gens n’était pas un hasard – mais même la pluie, celle qui ce jour-là m’avait fait fuir au café.

C’est irrationnel ?

Hum.

Vous ne pouvez pas tenir cela pour irrationnel depuis que l’on sait que des ondes radio manipulées par des mains humaines peuvent provoquer des transformations météorologiques ?

Jusqu’à présent on nous a toujours enseigné que l’esprit humain, mû et dirigé par le monde extérieur n’est qu’un simple récepteur. Chaleur et lumière, électricité et gravitation. Vie et Lutte pour la Vie, Sélection naturelle…

Et l’imagination, l’imagination humaine était qualifiée de pure illusion.

Seulement il apparaît que l’esprit n’est pas une simple station réceptrice, c’est aussi un émetteur. Ce que j’imagine, moi, est tout autant une force pour former et façonner le monde que tout ce qui agit sur moi – mon imagination se répand en tous sens et elle atteint chaque atome de l’univers.

Ce n’est pas seulement le monde qui m’a créé – moi aussi je crée, je recrée sans cesse ce même monde. L’imagination humaine, au fur et à mesure qu’elle s’épanouit et gagne en puissance, prend une part de plus en plus grande à la création du monde.

Ce que cela deviendra n’est qu’une question de rapport de force. Il y eut des instants où un méchant regard aurait pu me balayer – mais d’autres instants viendront où mon regard fera exploser un tonneau de poudre, il fera sauter le monde révolu.

 

Mais alors, qu’est-ce que c’est tout cela, si ce n’est ni sincérité, ni révélation, ni connaissance de soi – car, n’est-ce pas, en libérant ici, à titre d’essai, mes associations d’idées, des formes tout autres sont apparues du chaos tourbillonnant que celles qu’on m’a inculquées. Connais-toi toi-même allons donc !

Talleyrand est allé jusqu’à dire dans une célèbre maxime que le langage a été inventé pour dissimuler nos pensées. Quant à moi, si je me rappelle bien, j’en suis arrivé à conclure que nous pensons afin de dissimuler nos pensées à nous-mêmes, pour ne pas connaître nous-mêmes, cette Chose inconnue, redoutable, la réalité sanglante que l’antiquité appelait centaure, le Moyen Âge Satan, et qu’un psychanalyste allemand contemporain n’ose pas nommer autrement, chuchotant, impuissant, que "ça" – Quelqu’un que nous souhaitons aussi autant rencontrer en face, que nous souhaiterions voir nos entrailles, notre cœur ou la gelée tremblotante qui ballotte dans le bol osseux de notre crâne.

Alors, qu’est ce que c’est cet effort, cette contrainte et cette pulsion de penser, parler, écrire, crier, chuchoter – une fièvre et une pulsion plus impérieuses que ce qui meut notre bras quand nous le tendons pour manger ? Que sont cette action et ce geste plus rapides et plus efficaces que n’importe quelle action ou geste (ô, pragmatistes naïfs !) ?

C’est l’imagination humaine qui mène en ce monde son combat incessant pour un aboutissement, pour qu’un idéal invisible se réalise et prenne corps. La physique moderne nous enseigne que des forces peuvent se concentrer en matière – la psychologie prétend que la pensée disloque, la création rassemble. Une forme nouvelle de la lutte pour la vie est apparue à l’homme dans le monde des vivants, une forme jusqu’alors inconnue de la paisible nature. Quel lent et innocent petit combat que celui de la fable d’Ésope, comparé à cela, cette fable avec laquelle Darwin, ce doux vieillard barbu, endormait les enfants du siècle précédent ! – Mais il se trouve encore des enfants obstinés qui pour une meilleure compréhension de l’homme se tournent vers le monde animal pour y chercher des métaphores à la manière de Darwin ou de La Fontaine. Et ils comparent à un lion le chef de guerre qui presse un bouton pour faire sauter une flotte, pour envoyer des centaines de milliers de gens vers un quelconque petit enfer par rapport auquel la géhenne biblique n’est que le jardin suspendu de Sémiramis – à un lion ! Autant le comparer à un chat jouant avec des souris !

Où en sommes-nous et où en serions-nous, si des comparaisons infantiles ne nous le rappelaient, avec cette forme primitive de la lutte pour la vie qui combat par des agissements corporels, des gesticulations désordonnées des mains, des pieds, des dents et des ongles ! S’il faut à tout prix des métaphores du monde animal, je préférerais quelque chose entre le serpent ou l’araignée : il paraît que ces animaux paralysent leurs victimes à la force de leur regard. Nous, hommes, maîtrisions jadis ce mode de lutte. Le travail du système nerveux moteur était pourtant très insuffisant pour cette victoire terrifiante, pour ce résultat qui a conquis le monde, dans l’espoir duquel le premier homme a abandonné sa famille animale pour partir seul, nu, sans armes, contre le monde entier ; tuer, étrangler quelques centaines d’animaux ? C’est tout ce qu’il aurait pu obtenir – c’était trop peu pour lui. Il s’est alors construit, à partir du système nerveux réceptif sensible, une arme inouïe, là-dedans, dans le centre nerveux. Et vinrent la pensée et l’imagination, et elles se transformèrent en mot et en image imposée – une force magique qui, à travers des centaines de lieues, paralyse et rend impuissants les muscles non préparés ou les pensées et imaginations plus faibles qu’elles.

Socrate était un homme intelligent – par conséquent je ne peux pas considérer comme de bonne foi sa démonstration par laquelle il essaye de nous faire croire que le but de la réflexion est de mieux nous connaître nous-mêmes. Un millier d’années plus tard le Christ paraît déjà plus sincère : sa pensée agit ouvertement, et voici que, depuis des siècles et dans des périmètres croissants, des milliers d’hommes vont tous volontairement à la mort et au renoncement, charmés par cette pensée agissante, eux que la vie avait appelé à naître pour vivre et se battre et réussir. Car la pensée du Christ avait reconnu en elle-même sa propre source, l’image et l’imagination, et elle est devenue verbe, agissant et créateur, elle est devenue force créatrice, même par des démolitions, faute d’autre moyen. Elle est devenue vision qui engendra d’autres visions sur la paroi intérieure de crânes lointains.

Et germent la vie et la mort, et des mondes naissent et des mondes périssent. Dans un de mes anciens écrits j’ai interpelé un jour un père qui accusait les "romans extravagants" du suicide de sa fille. Je l’ai invité prudemment à réfléchir : est-ce que ce n’est pas aux mêmes "romans extravagants" que sa pauvre fille devait aussi sa naissance – cette sorte de romans sous l’effet desquels jadis la mère de la jeune fille lui avait accordé sa main ; peut-être voyait-elle en lui l’incarnation d’un de ses héros de romans préférés. Des visages et des silhouettes imaginées par un peintre ou un poète d’antan ne virevoltent-elles donc pas autour de nous pour que le Sculpteur Aveugle, sous le charme de l’émerveillement, les copie dans le vivant utérus maternel ? Depuis je vois la justesse de mon opinion sans cesse étayée, prenez au mot la parole du poète – ce n’est pas une métaphore mais une réalité vivante aspirant au jour.

C’est l’Imagination Humaine qui mène sur le globe terrestre son combat créateur de mondes – nous devons enfin nous éveiller et les réaliser : ce dernier siècle a multiplié par cent le rythme de ce combat. La première étape de la révolution victorieuse de la communication est achevée – les armes de la pensée éparpillent à des distances sans limites les germes fertilisants et assassins de l’imagination rayonnante, stupéfiante et hallucinante de l’homme, à une allure quasi intemporelle. Ce qu’hier quelqu’un a imaginé en Amérique, devient aujourd’hui une composante rayonnante et agissante de mon imagination, déterminant mes actions. Cela fait quelques mois que H.G. Wells a publié son roman intitulé "Le monde de William Clissold" – il paraît qu’aujourd’hui déjà des sectes glissoldiennes débattent en Amérique, en Allemagne tout comme chez nous, et luttent pour des idéaux de réformes lancées par ce livre. Ce combat se déploie à grande échelle, impossible d’en avoir une vue globale comme de petites luttes particulières – ses dimensions le rendent invisible à nos yeux. La bataille de la pensée et de l’imagination et sa victoire face à elle-même et le monde erre là quelque part dans le médium des ondes électriques – c’est en vain qu’on y enverrait défilés, manifestations de protestation, parades militaires.

Les romantiques de la "réalité positive" préfèrent bien sûr les dimensions visibles. Et ils font davantage confiance à la force physique qu’à la force de l’âme – l’esprit avide de victoire est contraint de leur montrer ses muscles pour gagner leur confiance – pour vaincre ceux que l’on n’arrive pas à convaincre, on doit les menacer – c’est une des formes d’envoûtement de l’imagination, même si elle est plus rudimentaire que celle du poète ou celle du penseur. En Europe de nos jours, par exemple, les esprits nés pour régner ont recours à cette méthode primitive. Le récemment disparu Clemenceau et le terriblement actuel Mussolini illustrent bien cette tendance au déclin que reflète en Europe l’air de notre temps. Tous les deux, en leur temps chevaliers d’un monde meilleur, d’idéaux humains universels, ne peuvent plus s’imposer autrement qu’en abandonnant ce qui est général et en ne gardant que ce qui est propre à l’homme. Ils font cliqueter les sabres ou menacent de leurs muscles – peu importe ; ici aussi le but est que l’âme plus faible, fascinée par la vision que l’on a frauduleusement introduite dans son imagination, applaudisse et obtempère. Hélas, cette vision ne représente la vigueur et la santé que vue de près. L’Europe bravache qui fait cliqueter son sabre, imbue qu’elle est d’elle-même, dès que je la compare aux autres continents, devient piteusement morcelée, une fourmilière d’insectes fratricides, au seuil de tout perdre de ce qu’à travers trois siècles elle a pu se gagner de puissance universelle.

Il faut que cela passe et disparaisse, il faut que vienne une force imaginative plus puissante et unificatrice. Aujourd’hui elle est encore latente, pensée en germe, mais demain elle deviendra peut-être verbe. Aujourd’hui elle n’est encore que raisonnements épars, chétifs, innocent jeu logique hésitant sur une feuille de papier, dans la machine calculatrice du cerveau, se répétant que ce n’est pas bien ainsi, qu’il convient de créer l’unité, que l’Europe devrait s’unir et saisir à nouveau le gouvernail de la civilisation – pour demain cette pensée trouvera le mot et l’image, elle sera conçue et flambera dans l’âme de centaines de millions de gens.

Et pourtant et encore et de plus en plus sûrement : c’est le plus fort qui la clamera.  Pas de la main et pas du pied, mais de la tête – une nouvelle théocratie prendra le pouvoir : l’élue de l’esprit né pour régner.

15 mai 1927

Suite du recueil

 



[1] Enfant trouvé à Nuremberg au XIXe siècle, d’origine mystérieuse.

[2] Évangile selon Saint Matthieu.

[3] Le monsieur Dupont hongrois.