Frigyes Karinthy : "Mon
journal"
teatro dei piccoli[1]
Qu’ils
sont gentils, qu’ils sont charmants, ces comédiens, les acteurs du
Teatro dei Piccoli, comme ils m’ont bien fait rire, ils m’ont
consolé et ils m’ont revigoré, sans laisser ce
désagréable arrière-goût que je ressens
habituellement quand je vois des acteurs vivants, sinon celui de ne pas pouvoir
les féliciter, les remercier personnellement pour le plaisir reçu
– ils restent couchés modestement dans leur boîte,
entassés avec des fils et des cordons accrochés à leur
tête, leurs mains et leurs pieds, ils ne font pas les fiers, ils ne
jouent pas les prima donna, ils ne se jalousent pas, n’intriguent pas,
aucun problème avec eux, le critique n’a pas à
ménager la susceptibilité des uns et des autres, ils ne contestent
pas l’auteur pour donner plus d’importance à un rôle
ou à un autre, la presse people n’irrite pas mon bon goût en
ébruitant leurs secrets galants – ils sont inertes et rigides,
c’est le feu de la rampe qui allume en eux la comédie
homérique d’une vie plus vivante que la vie.
Je ne
retire pas le superlatif : cette vie est plus vivante que la vraie. Car,
cloué à mon siège, figé d’admiration, statue
de sel devant l’exquis talent de ces comédiens pour imiter tous les mouvements imaginables,
c’est sous le charme de leurs deux ou trois premières productions
que j’ai été d’abord surpris par leur souplesse et
leur surprenante plénitude vitale. Puis, par la suite (ils ont
présenté une scène du Barbier
de Séville et une autre des Geishas,
suivies de caricatures : un pianiste célèbre, la danse
d’une Salomé noire) j’ai compris qu’il
s’agissait ici de bien plus, d’un art bien plus profond, que
l’ambition de ces poupées de fil visait infiniment plus
qu’une imitation de la vie, ce dont pourtant plus d’un artiste
médiocre se contenterait. Tiens donc, me suis-je dit avec
étonnement, leurs gesticulations et leurs soubresauts ne sont pas si
pleins que ça de vitalité, ils semblent plutôt passablement
mécaniques, bizarres et grotesques. Toutefois le comique qui en
émane ne se laisse pas expliquer aussi simplement que par la fameuse
théorie de Bergson. Voilà en effet plus d’une demi-heure
que je ne ris pas du mime de la vie dévoilé dans le
mécanisme qui anime les poupées, mais bien plus de leur façon de se moquer des mouvements
machinaux des comédiens vivants, sur la scène. Elles raillent
et caricaturent consciemment, avec supériorité et un art
consommé le comédien vivant qui s’imagine original et
intensément vivant, quoique – cela ressortit justement au théâtre
des marionnettes – de manière ridicule et toujours uniforme :
les poupées sont tiraillées, actionnées de
l’intérieur stupidement, par un attachement rigide "aux
règles de l’art théâtral", aux "lois
éternelles de l’art théâtral" dans son
mécanisme rigide, son idée fixe impuissante, sans talent. Allons
donc, elles ne sont nullement authentiques, elles pourraient seulement l’être, plus vivantes que tout
homme réel, puisqu’elles pourraient sauter jusqu’au plafond
et nager en l’air ; mais elles ne sont pas authentiques, elles
essayent seulement d’être théâtrales,
elles ne cherchent pas à illustrer l’authenticité de la
poupée de fil, mais plutôt démontrer que l’homme
vivant n’est qu’un singe semblable à une poupée de
fil. Je découvre que depuis longtemps je ne ris pas parce qu’on
les manipule avec des fils, mais parce qu’elles
font semblant d’être manipulées par des fils.
J’ai
vu autrefois au Théâtre de la Cité la pièce dite de
marionnettes de Schnitzler[2]
intitulée Kassian le Preux,
dont le trucage scénique consistait à faire bouger les acteurs
comme s’ils étaient des poupées. En y repensant
aujourd’hui j’ai honte, non pour les marionnettes, mais au nom des
comédiens. Je comprends seulement maintenant la faiblesse de cette
production, ils bougeaient avec rigidité, marchaient en trottinant,
remuaient la tête au rythme d’un staccato grinçant.
Ridicule ! Qu’un acteur vivant essaye donc de faire des galipettes
aussi souples, de traverser la scène en douceur, de lever la jambe avec
grâce, comme n’importe laquelle de ces marionnettes si
l’envie l’en prend – il ne tarderait pas à se casser
une vertèbre, à se déchirer la lourdaude structure de sa
musculature. L’homme qui ose railler la Machine au nom de la
vivacité et de la perfection du mouvement est ridicule. Depuis longtemps
la Machine est un être plus vif, plus utile et plus parfait dans son
mouvement et son action que son créateur, l’homme, du cerveau
duquel elle est sortie – l’homme pouvait railler la monotonie
machinale, le comique de l’impuissance et de la maladresse, seulement
tant qu’il avait des gestes plus rapides, plus agiles, tant qu’il
était capable d’exécuter du travail plus
différencié, plus raffiné que la machine. Le coureur de
Marathon ou le guerrier romain se moquaient légitimement de
l’effort d’un grossier bélier ou du chariot grinçant
– essayez de railler pour sa monotonie machinale une mitrailleuse en
train de balayer un alignement de soldats trébuchant dans un champ, une
torpille glissant sous la surface de l’eau, écartant les poissons
paresseux, un avion prenant un élan arqué pour se hisser
élégamment dans l’altitude, pendant que son hélice
rendue invisible, quasi éthérée, semble faire tomber tout
autour les oiseaux "vivants". Ne vous rappelez-vous pas
Farémido[3] ?
Ces poupées de fils sont déjà un peu plus proches des Sollasis, êtres mécaniques
parfaits de Farémido dont le langage est la musique, la pensée
est l’action, que de nous, spectateurs. Donc, parfaitement conscient de
ma responsabilité, j’affirme que les acteurs de "Kassian le
Preux" joueraient, par exemple, une pièce d’Ibsen, de la
même façon qu’ils ont caricaturé des acteurs dans la
pièce de Schnitzler.
Bon, bon,
je sais bien que ce n’est pas à elles que vont les hommages, mais
plutôt à l’homme vivant là-haut parmi les cintres qui
avec ses doigts agiles pianote sur les touches des ficelles et des fils. Mais
justement ! Si ce monsieur qui n’est ici que manipulateur
était un comédien, il ne saurait jamais aussi bien jouer le
rôle que le font ces acteurs-ci qui ne font qu’obéir
à sa volonté. Les dix doigts de sa main produisent, je le
reconnais, un art admirable – mais s’il était un acteur
vivant, ou si vous lui mettiez dans la main la commande des fils de son propre
corps, le centre de ses filaments nerveux, à supposer de surcroît
qu’il sache s’y retrouver, il ne saurait en aucun cas atteindre la
même précision, notamment parce que la lourde structure des
muscles et des os, ayant pour vocation un travail plus grossier, le combat et
la défense, et non exclusivement la création artistique, ne lui
obéirait pas aussi facilement. Bien sûr, ici aussi comme au vrai
théâtre c’est le réalisateur qui fait tout –
mais quel plaisir d’être réalisateur ici ! Quel plaisir
et quelle différence ! Celui qui manipule Salomé ne
s’angoisse pas parce que son tailleur le menacerait d’envoyer
l’huissier ou qu’on lui refuserait une avance. Ophélie ne se
déconcentre pas en songeant à son amant millionnaire. Marie
Stuart n’a pas une dent contre son metteur en scène parce
qu’il courtise une autre prima donna. Lohengrin ne lutte pas contre son aigreur
d’estomac. Othello ne redoute pas que le mari jaloux dont il a
séduit la femme vienne l’assommer, et l’esprit de
Roméo ne vagabonde pas autour de la course de chevaux de
l’après-midi qui décidera de son tiercé.
Quel
merveilleux théâtre que le théâtre des marionnettes.
Il couronne une évolution conduisant de la forme primitive du
théâtre, à la seconde étape, le cinéma.
Déjà le cinéma approche mieux la crédibilité, une des conditions majeures du
mécanisme immortel et parfait, plus vital que la vie car extrait de la
vie, concentrant la vie : ce que le réalisateur de cinéma a
créé une fois avec des acteurs vivants, cela se rejoue de la
même façon cent et mille fois, sur la pellicule qui court –
la machine tourne, le Créateur se repose[4]. Et
voilà que le théâtre de marionnettes va encore plus loin
– il concentre et extrait du comédien vivant ce qui est pur en
lui, ce qui, en lui, est une valeur à cent pour cent utilisable comme
matière première de l’art : posséder des
membres agiles. Un bon metteur en scène ne peut pas espérer plus
d’un acteur.
Allons-nous
vers d’autres perfectionnements ? Je l’ignore. En tout cas
moi, je proposerai ma prochaine pièce d’abord à
l’honorable directeur du Teatro dei Piccoli.
30 octobre 1927