Frigyes Karinthy : "Mon
journal"
abattoirs
Ça aussi il
fallait aller le voir.
Et encore
parce que je l’ai voulu. Je passe par là à bord de mon taxi
en cette splendide journée d’automne : un large portail, flanqué
de deux colonnes, statues de garçons bouchers qui maîtrisent un
bœuf. Je demande ce que c’est, au chauffeur. ça, Monsieur, ce sont les abattoirs.
Arrêtez-vous.
Je me
sens comme contraint d’aller voir comment ça se passe.
C’est
le même besoin qui me fait aborder la foule, me fait frayer un passage
jusqu’aux rails où un tram a écrasé un enfant.
C’est à lui que je dois que je n’ai pas vu exclusivement de
doux couchers de soleil, le rire heureux des patineurs sous les lampions, arbres
de mai et puddings de Noël, mais aussi le visage de mourants recouvert de
sueur, de lourdes interventions chirurgicales, des veillées mortuaires
et des pendaisons.
Mais
comment peut-on aller voir cela ?
La
nouvelle psychologie est un peu courte là-dessus :
Au fond
de mon psychisme vivrait un fauve, mon ancêtre avide de sang. Je
trouverais un plaisir pervers à la vue du sang – j’y
éprouverais inconsciemment une délectation. Derrière mon
visage blême et compatissant grognerait en ces instants un animal repu
– bref : du sadisme refoulé. Sinon, pour quelle autre raison
irais-je assister à ces horreurs ?
Un instant,
nouvelle psychologie, pas si vite !
Tu ne penses pas
que tu as prononcé ton jugement un peu hâtivement ? Sans
m’entendre – avec cette fougue brutale dont font preuve les
législateurs débutants pour appliquer leurs lois sans discernement,
généralisant à la hâte ?
Nouvelle
psychologie, ta sentence est cruelle ; je sais qu’elle est cruelle
simplement parce qu’elle me fait mal, je la sens injuste, trop simpliste.
C’est toi le sadique, nouvelle
psychologie, tu entends ?
Il
n’est pas vrai que j’aime voir le sang et la souffrance et la mort.
Je me rappelle très bien que j’ai eu un malaise et j’ai
failli m’évanouir quand par hasard pour la première fois
j’ai dû l’affronter. Je me rappelle très bien que
j’ai dû me forcer pour m’y habituer pour être capable
de la regarder jusqu’au bout comme le font d’autres personnes, des
gens simples, ordinaires, qui ne sont ni malades, ni pervers, ni
neurasthéniques – mais nous y reviendrons.
Alors
pourquoi ? Dans quel but ?
Comment
dire ? J’y ai beaucoup réfléchi. Vous n’y avez
jamais pensé ? Moi oui. J’ai souvent eu ce sentiment diffus,
angoissant, qu’un jour quelque part, il
me faudrait passer un examen. Que toute ma vie, ma façon de
l’avoir traversée, avec tout mon bagage, moi-même compris, m’a été attribuée
à titre d’exercice ou d’étude par un jury inconnu, et
que, tout ce que j’ai vu et que j’ai vécu, je devrai un jour
en rendre compte, ils me poseront des questions : as-tu vu cela ? Et c’était
comment ? Alors, que se passera-t-il si je ne sais pas
répondre ? Dans cette école on nous a instruit de
leçons et pas uniquement sur la vie et la joie et les besoins – la
mort et la souffrance étaient également au programme, et ce
n’est pas pour rien que des réserves de cette Université
Supérieure on m’a distribué d’onéreuses
fournitures scolaires : mes yeux, mes oreilles et mes nerfs ; je
devrai répondre à quoi je les aurai utilisés. Nouvelle
psychologie qui dissèque cruellement, crois-moi – ce sentiment d’être obligé de voir et
d’observer ne concernait pas uniquement la joie et la souffrance
d’autrui – je l’ai souvent éprouvé avec
effarement dans ma propre joie et ma propre souffrance, et j’ai souvent
senti quand j’avais mal aux dents ou j’étais en train de
donner un baiser qu’il y a une parenté entre les deux, que ce
n’est ni le baiser ni le mal de dents qui importe à ce
moment-là, mais le devoir de découvrir la nature du baiser et la
nature de la rage de dents.
Nouvelle
psychologie, tu t’intéresses beaucoup aux rêves – tu
interroges les gens avec prédilection sur ce qu’ils ont
rêvé. Eh bien moi je m’imagine cette Veille
Supérieure dont j’ai déjà souvent parlé
– ce Scrutateur d’Âme Supérieur qui m’attend,
qu’en penses-tu, ne voudra-t-il pas savoir si j’ai
rêvé l’abattoir ?
Dans
l’immense cour, entre des bâtiments propres et bas, je suis
guidé par un aimable jeune homme, employé de la ville.
Il
m’explique en marchant.
Nous nous
trouvons ici dans l’estomac de
cette métropole – toute la viande que l’on mange à
Pest passe par ici. Cinq mille bœufs et autant de porcs chaque semaine.
Des troupeaux entiers sont conduits ici – (n’avez-vous jamais vu
dans les nuits silencieuses les paisibles troupeaux de nos prairies arpenter
lentement nos rues ?). Là-bas dans ce grand hangar on
négocie, et les bêtes sur pied sont vendues aux
commerçants. Il y a même des étables, les voici –
nous avons notre propre usine de glace, là-bas des entrepôts, des
usines de transformation pour la viande, un atelier pour le saucisson –
on ira tout visiter dans l’ordre. Aujourd’hui c’est calme -
les mardis et vendredis sont infernaux. Aujourd’hui c’est samedi,
le travail cesse vers quatorze heures.
En effet,
on voit à peine quelques personnes sur le site. Le soleil brille, des
mouches tardives dansent dans l’air azuré où il n’y a
aucun signe de vie. Tout a été nettoyé, balayé,
lavé – je n’ai pas encore vu une seule goutte de sang.
Je
regarde, je murmure des politesses, que je suis surtout intéressé
par l’organisation du travail…
Mon guide
s’arrête devant une baraque. Il y jette un coup d’œil.
Ah oui, ils sont justement en train d’éviscérer –
ça vous intéresse ?
Nous
entrons. Un énorme bœuf ouvert git sur le sol – deux gars le vident
à une allure de sorciers – le blanc neigeux du suif, la chair
rouge, brillent huileusement ; en deux temps trois mouvements la masse
énorme pend déjà au crochet.
- Vous
avez terminé ?
- Ils
en ont abattu un autre. Ils l’apportent déjà.
Je
regarde alentour.
Une halle
vide et basse. Des crochets tout au long des murs, rien d’autre. Une
vingtaine de bœufs éviscérés y pendent. Les carreaux
de faïence du sol baignent de sang. Toutes ces vingt bêtes ont
été abattues et préparées là, en moins
d’un quart d’heure.
C’est
donc ça les abattoirs. Je suis surpris. Nul outil, nulle machinerie pour
tuer, nulle part.
Les deux
gars viennent de terminer le dernier. L’un, un beau Hongrois au visage
ouvert, intelligent, saisit un couperet, il en vérifie le fil, tend
l’oreille vers la porte. Dehors, dans le couloir, un meuglement sourd. Je
me tourne dans cette direction.
Un
magnifique bœuf gris s’approche dans le couloir, la tête
baissée, rythmiquement, en se dandinant comme pour rentrer dans son
étable. Sa bride est bien tenue en main par un boucher en chemise, aux
moustaches en crocs.
Le
bœuf s’approche. Il ne regarde ni à gauche ni à
droite. Il meugle sourdement. Le faisceau du soleil dessine un instant des
zigzags sur son dos – sa peau frissonne voluptueusement. Il approche
paisiblement.
Et
maintenant.
Il
atteint l’entrée. Il ne regarde pas devant lui. Il ne voit rien.
Pourtant il stoppe. Il rentre la tête. Il meugle.
- Hé,
toi !
On le
cogne, on le tire, on le pousse en avant. Il reste planté là
– il ne veut pas entrer. Il ne montre ni frayeur, ni agressivité
– ce n’est pas de la résistance, mais plutôt de
l’hésitation. Il doit ressentir quelque chose
d’étrange – quelque chose de semblable à
l’instant où il a vu le jour.
Car
c’est maintenant l’instant.
Et
n’oubliez pas – pour son instinct à lui cette mort est la mort naturelle. Depuis des
millénaires, à travers tant de générations,
très peu de bœufs ont péri de vieillesse. Le couperet doit
désormais être inscrit dans l’instinct de
l’espèce – cette espèce a dû passer un accord
là-dessus avec son dieu, l’homme. Toi, tu me donnes gratuitement,
sans combat, de la bonne herbe grasse – moi en revanche je renonce aux
deux ou trois dernières années de ma vie. L’affaire est
claire, nette et simple.
En
conséquence la résistance ne dure pas.
Un
dernier coup pour pousser – et, la tête baissée, cette fois
en silence, mais tremblant de tous ses muscles, la bête franchit le
seuil.
Je sens
clairement et sûrement qu’il
sait de quoi il s’agit.
À partir
de l’instant où il a passé la porte il tolère sans
la moindre résistance qu’on lui serre le train arrière
contre le mur. Il est là immobile, silencieux. Dans son regard
cloué au sol, on lit de la gêne et de la honte. Ça ne
l’empêche pas de voir le garçon boucher se planter devant
lui, à quelques centimètres, et il lève haut le couperet brillant.
Il le voit bien, pourtant il ne bouge pas. Il ne relève même pas
la tête.
Un unique
coup, bref mais sûr.
Un bruit sourd.
Tel une
baudruche de cuir gigantesque qu’on vient de faire éclater, tel
une énorme masse de chiffons, l’animal s’écroule.
Tout se
passe sans un mot.
Le
garçon se baisse, il enfonce une barre de fer dans la plaie, il touille
dans le cerveau de l’animal – à partir de ce moment les
pattes aussi cessent de tressaillir. On ouvre la veine enflée du cou
– le sang se répand en un flot épais, il clapote et
résonne dans le seau tendu en dessous.
C’est
destiné à l’usine de peinture. Des milliers de litres par
jour.
Pendant ce
temps des mains ensorcelées de chirurgien ont déjà ouvert
et découpent la carcasse.
Combien
en abattez-vous par jour, jeune homme ?
Il
lève ses yeux sur moi. Un regard pur, sain, réfléchi. Il
sourit. Il répond doucement, respectueusement à mes questions.
Dans le
tram, en rentrant chez moi, j’ai rencontré la charmante madame X.
Quand
elle apprend d’où je viens elle a un mouvement de recul
horrifié.
- Pouah !
Comment pouvez-vous regarder des choses pareilles ?
Puis nous
faisons la paix. Elle m’invite à déjeuner, elle servira un
excellent tournedos.
Je
n’y vais pas.
Madame X.
me fait peur. Mon pauvre ami Karcsi, c’est elle qui l’avait
poussé au désespoir – madame X. l’a
déjà oublié, mais moi j’étais présent
quand elle lui a dit cette horreur, avec le sourire, presque caressante comme
une chatte.
Plus tard
elle s’est défendue en disant qu’elle ne pouvait pas
prévoir que ses paroles auraient un tel effet. Qu’y pouvait-elle si
Karcsi est un hypersensible. Au demeurant nous avons appris par la suite que
tout cela n’était que stupide commérage.
4
novembre 1928