Frigyes
Karinthy : Recueil "? ventre ouvert"
L'homme et
La chaise se tient devant le
rideau, elle peut aussi avoir des accoudoirs. Elle se tient avec autant de
s?rieux que si elle ?tait derri?re un bureau. On sonne. L'homme entre. Il
s'approche pr?cipitamment, le visage obs?quieux. Il s'arr?te ? quelques pas de
la chaise, se prosterne. Ses traits refl?tent une attention concentr?e.
Je vous
pr?sente mes respects, Monsieur… ? votre service, Monsieur… je suis
? la disposition de Monsieur… mais non, mais non, Monsieur… Je peux
tr?s bien rester debout, Monsieur.
Pause,
il ?coute, pench? en avant.
- Oh, naturellement, Monsieur – c'est un grand honneur
pour moi d'?tre le premier ? vous f?liciter !…
Comment je le sais ?… Mais cela figure au
grand quotidien du matin, Monsieur… Pardon ?…
mais oui, Monsieur, cela y figure, n'avez-vous pas
daign? le consulter, Monsieur ?
Pause, il ricane niaisement.
- H?, h?, h? ! C'est tr?s dr?le… ?videmment… Pause. ? vos ordres, je comprends…
? vos ordres, naturellement… ? vos ordres… Pause. Ce que nous en pensons ?…
Oh, Monsieur, je ne peux parler qu'en mon nom, mais je crois que ce sentiment
est partag? par tout le minist?re… Pause.
Ce que j'entends par l? ?… J'entends
par l?, si je peux me permettre, ce que cela signifie, si je peux me permettre,
Monsieur… Chacun de nous regrette personnellement beaucoup…
Monsieur ne restera plus notre chef de service… Mais en m?me temps, si
nous pensons que Monsieur sera ? la t?te de toute la division ? la place de Son
Excellence Privisinsky, alors, s'il m'est permis de
parler sinc?rement, Monsieur doit savoir que j'ai toujours ?t? un homme
sinc?re, je dis toujours ce que j'ai sur le cœur…
- Oui ?!… Vous me le permettez ?!… Alors je
n'h?siterai pas ? dire ouvertement, Monsieur, que c'est notre plus vif d?sir
qui s'accomplira enfin si Monsieur occupe la place de Son Excellence…
Nous escomptons d'importantes choses de ce changement, si je peux me
permettre… une ?re nouvelle, Monsieur… un tout nouveau
syst?me… ce que depuis longtemps… Pause.
- Oui ?!… En toute franchise ?!… D'accord, je
veux bien, en toute franchise… ce n'?tait pas joli joli
du temps de Son Excellence Privisinsky…
Monsieur le sait aussi bien que moi… ce n'?tait pas digne d'honn?tes
fonctionnaires… je n'h?siterai pas, si je peux me permettre, ? aller
jusqu'? prononcer le mot de godillots… un monde de pistons et de
l?che-bottes, Monsieur… Ici, Monsieur, celui qui ne plie pas l'?chine ne
va pas loin… Pause. Il se laisse
aller ? un rire lib?r?. Ha, ha, ha… si Monsieur lui-m?me prononce le
mot, moi je l'approuve… je dirai comme Monsieur que Son Excellence,
heu… Dois-je oser le dire moi aussi ?…
eh oui… Son Excellence n'?tait qu'un fricoteur,
un concussionnaire, Monsieur… Pour r?ussir dans la division au temps de
Son Excellence, il fallait flatter, Monsieur, quelqu'un qui ne courbait pas
l'?chine, qui aimait le travail, l'?galit? d?mocratique, qui croyait en
l'honneur incorruptible du fonctionnaire, Monsieur, qui ne courait pas apr?s
les rangs et les titres, mais qui pr?f?rait la probit? et la justice, Monsieur,
ne pouvait pas progresser ici, Monsieur… Car ici, Monsieur, le seul moyen
de r?ussir au temps de Son Excellence, Monsieur, ?tait : "Oui,
Excellence !", "Naturellement, Excellence !", "?
vos ordres, Excellence !"… Parce que, Monsieur, pour celui qui
ne r?p?tait pas ? chaque instant "Votre Excellence, comme ci",
"Votre Excellence, comme ?a", il ?tait fini, Monsieur…
Il prend une profonde respiration, se concentre
attentivement.
- Ah oui, bien entendu !…
Par ses gestes il refl?te ? la mani?re d'un
tournesol les mouvements de Monsieur qui s'est lev? et fait les
cent pas dans le bureau.
- Oh, mon Dieu !… Monsieur !… Mais naturellement… Je suis s?r que
tout sera diff?rent quand Monsieur prendra la place de Son Excellence… Pause. Nous ?tions un certain nombre ici
qui ne courbions pas l'?chine, qui savions que Monsieur voit les choses comme
nous… le caract?re, le cœur de Monsieur exclut qu'il en soit
autrement…
Petit ? petit, en haletant, il commence ? suivre
Monsieur qui fait toujours les cent pas. Quand l'autre
fait demi-tour, il revient lui aussi derri?re son dos.
- Eh bien !… Il rit bruyamment. ?a je le crois bien !…
Je le crois bien !… C’est comme ?a !… C’est tout ? fait comme ?a, Monsieur !… Bravo !…
Bravo !… Qu’il en soit ainsi,
Monsieur… oh, Monsieur, vous ne daignerez pas croire avec quel plaisir
nous entendons cela, Monsieur… nous, quelques-uns au minist?re qui ne
courbons pas l'?chine… je suis convaincu, Monsieur, que Monsieur a d?j?
dit cela directement au premier ministre en personne… Qu’ici c'en
sera fini avec le piston et les comportements obs?quieux et…
Monsieur s'assoit, lui se place de nouveau debout
devant la chaise.
- C'en sera fini des basses flagorneries…
Tout ? coup il saute devant la chaise, il se baisse
comme pour ramasser un objet.
- …Oh, je vous en prie, laissez, Monsieur… surtout ne
vous fatiguez pas, Monsieur, je suis l?… Je vous prie de me laisser
faire… Il retourne ? sa place… donc… O? en ?tais-je ?… Les temps de l'?chine courb?e sont r?volus
maintenant que Monsieur occupe la place de Son Excellence… C'en est fini
de la corruption et de la flatterie, car ici d?sormais…
Nouveau saut devant la chaise, il se baisse.
- Oh, laissez, Monsieur… Laissez-moi faire… Il se met ? quatre pattes devant la chaise,
il cherche par terre. Non, vraiment, laissez cela, Monsieur… il a d?
rouler sous la table… Juste une minute… Il rampe ? quatre pattes autour de la chaise, il fouille dessous…
Qu’est-ce que je disais !… il est ici !… Il brandit quelque chose victorieusement, il
essuie son pantalon, il essuie l'objet avec la manche de sa veste, il le tend. Tenez !… Je
vous en prie, c'est tout naturel, h?, h?, h?… brave petit objet ! Il regagne sa place, puis sur un ton
direct. Donc… Ici, avec l'?re nouvelle de Monsieur, le temps des
hommes ? l'?chine redress?e, au dos droit est arriv?…
- Modestement… Eh
bien… si vous voulez, Monsieur… le temps des gens comme moi. Pench? sur le c?t? comme ? qui on tapote
l'?paule. Eh bien… Rayonnant.
Vraiment ?!… Vous croyez, Monsieur ?!… Que
moi ?!… En effet… Que ma belle-sœur en a dit un mot ?
Monsieur ? Oui… H?, h?, h?, elle n'est pas mal, n'est-ce
pas ?!… Elle aussi a ?t? enchant?e de Monsieur ?!… H?, h? !… Rayonnant.
… Pardon ?… Moi ?…
Solennel claquement des talons. Si
Monsieur est de cet avis, moi j'assumerai la fonction avec fiert? !… Le poste actuel de Monsieur, non pas pour la
promotion, mais parce que cela me donnera l'occasion de servir avec ferveur et
d?vouement la personne qui depuis longtemps n'est pas simplement pour moi un
sup?rieur de bureau mais aussi mon id?al politique… vous, Monsieur !… De
nouveau il change de ton. … comment dites-vous ? ? ma place ?!… Eh
bien… Csaholcsek, peut-?tre… c'est un
homme de confiance… pardon ?!… Ah oui ?!… Que
j'aille le lui dire sur-le-champ ?… Tout de
suite… Il fait mine de partir.
Ici m?me ?… Je dois m'installer tout de
suite ici ?… Dans le bureau de
Monsieur ?!… Quel immense honneur !…
Pour moi cet endroit est sacr?… Monsieur… pas ? cause du
rang… mais ? cause de la personne de mon pr?d?cesseur… ? cause de
Monsieur…
- Votre serviteur, Monsieur !…
? vos ordres… je l'appelle sur-le-champ… votre serviteur !… Pardon !…
Il saute vers la pat?re imaginaire,
l’aide ? mettre chapeau et manteau, le raccompagne jusqu'? la porte en se
prosternant. Votre serviteur, Monsieur… ?ternelle gratitude…
votre serviteur… votre servi… votr…
Il le raccompagne derri?re le rideau,
revient, change de figure, fredonne, sifflote, se frotte les mains, allume une
cigarette, s'?tire, appuie n?gligemment sur le bouton de la sonnette, se jette
dans la chaise ? accoudoirs, l?ve la t?te… Faites venir Monsieur
Csaholcsek ! Oui ! Il
s'installe confortablement dans la chaise, regarde vers la porte, fait soudain
semblant de se plonger dans des dossiers. Monsieur Csaholcsek ?… Je vous prie d'attendre quelques
instants… Il se redresse…
Oui, Monsieur Csaholcsek, vous n'ignorez probablement pas… vous le
constatez d'ailleurs, qu'il y aura quelques changements dans le service… ?tonn?… pardon ?
Comment ? Vous dites que ?a figure dans le journal officieux ? Que je
serais nomm? ? la place de Monsieur ?… c’est exact… Pause. Vous
croyez ? Eh oui, mon cher Csaholcsek… eh oui… vous
dites… tr?s aimable ? vous… je le pense aussi… ?coutez, je
suis un homme droit, j'aime que mes subordonn?s soient ?galement droits et
francs, qu'ils me donnent leur confiance… je vous en prie, n'ayez pas peur de prononcer le mot !…
Bon, je vais formuler votre pens?e ? votre place – vous vouliez dire que
Monsieur, mon pr?d?cesseur dans ce fauteuil, n'?tait qu'un vieux
concussionnaire !… pas
vrai ? N’ai-je pas raison ? Eh bien, c'en est fini de cette
?poque-l?. C'en est fini, Monsieur Csaholcsek. Les l?che-bottes, les courbe
l’?chine, les flatteurs, les pistonn?s, les pr?varicateurs que mon
pr?d?cesseur a entretenus autour de lui n'ont plus d'avenir ici. C'est l'?re
des hommes droits et francs qui commence ici, tels nous, vous Csaholcsek et moi… Il fait les cent pas, il gesticule…
Je sais bien, Csaholcsek, ce qu'on attend dans ce service !…
On attend ici le r?gne de l'honneur et de la droiture… Que c'en soit fini
de la corruption, des malversations, qu'advienne le r?gne du travail, du
talent, de la comp?tence, de la fid?lit? au service, et du courage !… Byzance, c'est termin? ! Fini la
d?cadence romaine, les… les Borgias sont
morts ! Haut les cœurs, redressons l'?chine ! Soyons
droits… regardons-nous dans les yeux comme les… les gladiateurs,
l?-bas, ou comme… ces… centaures… Bref, les yeux dans les
yeux, les t?tes c?te ? c?te, ?paule contre ?paule, le front haut, haut les
cœurs !…
Il gesticule, il laisse tomber son fume-cigarette.
- Laissez… Avec
gr?ce. Laissez donc… zut, il a d? rouler sous la chaise… Se rangeant un peu sur le c?t? il laisse Csaholcsek chercher sous la chaise. Avec gr?ce : Ah,
ah…