Frigyes
Karinthy : Recueil "? ventre ouvert"
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Trois cigares en chocolat
S'il vous pla?t, il est impossible de travailler
ici…
- Oui ?!… Alors faites quelque chose vous-m?me, je vous
en prie ! Moi, j'en ai assez ! Je n'en peux plus avec ce gosse.
Faites-en ce que vous voulez, arrangez-vous, tuez-le, emmenez-le quelque part,
moi je n'en peux plus, j'en ai assez, je m'en vais ! Il me rend
folle !
- Tr?s aimable. Et tr?s intelligent. Une ?ducation exemplaire. C'est
un grand plaisir de travailler chez soi. Une maison de fous, oui.
- Une maison de fous ?!… Pas une maison de fous mais un
institut pour d?traqu?s ! Il est tout ? fait naturel que dans cette maison
tout marche sur la t?te, tout aille ? vau-l'eau, quand un homme aussi gnangnan
est incapable d'exercer une autorit? sur ce… sur ce sale gosse !
- Veuillez ne pas hurler, commencez d?j?, s'il vous pla?t, par ne
pas hurler ! Jolie ?ducation en effet ! Comment pourrais-je avoir une
autorit? quand, devant l'enfant, vous m'agressez, moi, le p?re de cet enfant,
quand l'enfant entend sa m?re dire ? son p?re qu'il est gnangnan ! C'est
tout de m?me dur ? avaler…
- Alors occupez-vous-en vous-m?me ! Moi je baisse les bras.
- Tout d'abord, veuillez ma?triser vos nerfs, et allez au dia…
- Ne criez pas ! Vous ?tes devenu fou ? Vous criez avec
lui ? Vous hurlez ?
- Je hurle quand je veux ! Je hurle que vous veuillez garder le
silence, que ce n'est pas une ?ducation, que c'est un meurtre d'enfant, que ce
n'est pas une solution aux probl?mes, rien ne nuit autant ? l'enfant que
l'?clat de temp?tes passionnelles et les querelles… La seule chose qui
agit sur un enfant, c'est le calme et la pond?ration, et puis nom de…
- Pond?ration ?! Allons ! Tuez-le si vous ?tes
pond?r? ! – moi je baisse les bras.
- Voyons, de quoi s'agit-il ?
- Demandez-le ? ce… ce monstre ! ? votre fils !
- Et comment, je le lui demande ! ? un enfant de trois ans on peut d?j? parler de fa?on calme
et pond?r?e. Mon gar?on… maintenant tu vas gentiment te taire !… Tu as compris ?…
Maintenant tu vas gentiment te taire !… Tu
as compris ?… Tu vas cesser de hurler et tu
?coutes bien ton papa, n'est-ce pas ? Tu vas m'expliquer gentiment, de
fa?on audible et intelligente pourquoi tu hurles, mon cher enfant… tu as
compris ?!… Tu vas cesser de hurler… mon petit gar?on…
et gentiment… n'est-ce pas… calmement… aussi calmement…
n'est-ce pas… que ton papa… n'est-ce pas… te parle… tu
cesses… tu cesses… tu cesses… Vas-tu cesser ?!
- J?sus, Marie, ne le secouez pas si fort, il va ?touffer ! Il
bleuit !
- Alors je n'y peux rien ! Qu'est-ce qu'il vous veut au
juste ?
- Un troisi?me cigare en chocolat !
- Quel genre de troisi?me cigare en chocolat ?
- Car il l'a senti, il l'a flair?, ce sale gosse pourri… qu'il
en restait encore… j'aurais mieux fait de d?j? lui cacher le premier, il
l'a aval? en entier, il a failli s'?touffer… mais il a hurl? aussi
longtemps qu'il fallait pour m'arracher le second. Maintenant voil? ! Il
exige un troisi?me que je ne veux absolument pas lui donner ! Il en
?claterait ! Une fois de plus il ne mangerait rien pour d?ner !
- Bien entendu. Tr?s juste. C'est tr?s clair. Peut-il en ?tre
autrement ? Si vous lui en donnez un autre uniquement parce qu'il le
demande…
- Qu'est-ce que je dois en faire, dites-le-moi ?!
- Ce que vous devez faire ? Mais nom de Dieu ! Est-ce que
cet enfant n'a pas raison quand il voit qu'avec insistance et hurlement il a
gain de cause ? S'il hurle maintenant c'est parce qu'il a compris qu'avec
ses hurlements il a pu arracher le second… il est convaincu que cela
marchera aussi pour un troisi?me ! Mais hol?, cette fois c'est moi qui
vais lui faire comprendre ce que vous ?tes incapable de lui faire comprendre,
que tout ne se passe pas toujours selon ses volont?s ! Que dans cette
maison il existe aussi d'autres volont?s que la sienne !…
M?me si ce n'est pas celle de sa m?re…
- Tuez-le !
- Bien s?r ! Le tuer ! Tr?s intelligent ! Tout exc?s
de passion est ici superflu. Il doit sentir la pr?sence d'une volont? calme et
forte, vous comprenez ? Il faut lui faire comprendre qu'il est inutile
d'insister… il convient de faire admettre ? l'enfant que sa volont? doit
se plier… tu comprends, mon gar?on ? Il n'y a plus de cigare en
chocolat. Tu comprends ? Il n'y en a plus, point final. Pourquoi ?
Parce que c'est papa qui le dit. Point final. Tu comprends ? Et maintenant
tu vas gentiment cesser de crier… tu comprends ? Comme ?a…
tout calmement… tu as compris… tu cesses… Tu as compris ?… tu cesses… Tu
as compris ?…
- J?sus, Marie… mais il hurle encore plus fort qu'avant…
- Silence ! Parce qu'il vous entend !…
Silence !… Sortez !…
?coute, mon petit gar?on… Maintenant tu cesses… sinon ton papa va
te… fesser… il va te fesser tr?s fort, mon cher petit gar?on…
- J?sus, Marie…
- Je vous ai ordonn? de sortir de la pi?ce, sacr? nom… mais
c'est un asile de fous… vous ne comprenez donc pas que seul le
calme… ?coute, mon cher petit… je vais compter jusqu'?
trois… si d'ici-l? tu ne cesses pas ces hurlements… je vais te
fesser tr?s fort… Tu as compris ?… un… deux…
- J?sus, Marie…
- Un… deux… un… dddee… ee… euu…
eeuu… eu… eu… eux… Sortez, sinon, vous aussi vous
pourriez avoir votre part !
- Pour l'amour de Dieu !
- Tu ne cesses pas ?!… Tu ne cesses pas ?!…
Hein ?… Tu cesses !?… Tu
cesses !?…
- Sauvage !… Assassin !… Donnez-moi cet enfant… mon enfant !… Sortez d'ici, sauvage animal…
- Ne criez pas ! Vous avez d?chir? votre robe !…
- Plut?t une robe que cet enfant… Bon, qu'il vienne ici…
Sauvage… Mon petit ch?ri… mmm… mon tout-petit… J?sus,
Marie, il perd connaissance… De l'eau… Assassin… Lumi?re de
mes yeux… ma beaut?… mon bonheur… o? est le bobo ?… n'osez pas
approcher… n'approchez pas… assassin…
- Qu'est-ce que vous racontez ? Il n'a rien !
- Allez-vous-en…
- Vous me permettez tout de m?me de regarder mon propre
enfant !
- Apr?s que vous l'avez ? moiti? tu? !
- ? moiti? tu? ?… Je lui ai
donn? deux tapes… Oh mon Dieu !
- Deux ?!… Regardez ici… On voit la trace de vos
cinq doigts…
- Oh mon Dieu, c'est ?pouvantable… et alors…
- Et alors, ose encore dire ce sauvage… ton m?chant, vilain
papa… ma petite fleur d'acacia… ne le regarde m?me pas…
qu'est-ce que tu veux, ma petite goutte de ros?e… dis enfin quelque
chose… je ne peux plus ?couter ces g?missements… tu m'arraches le
cœur… Tu veux un cigare en chocolat ?
- Vous voyez qu'il est vite revenu ? lui !
- Oui, parce que moi je sais m'en occuper. Parce qu'il se sent en
s?curit? dans le giron de sa m?re. Vous, vous pouvez en ?tre s?r, pendant trois
ans il ne voudra plus vous voir !
- Vous m'en direz tant ! On parie ? H?, jeune homme !
- Vous pouvez toujours guetter s'il vous regarde ! Regardez le
ch?ri qui se blottit contre ma poitrine !
- Mon œil… Regardez un peu… H?, jeune homme…
regarde par ici… qu'est-ce que c'est ? Hein ?!…
Hein ?!… Vous voyez qu'il me regarde !…
M?me qu'il me sourit !…
- Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que vous lui montrez ?
- Un quatri?me cigare en chocolat.