Frigyes Karinthy : Recueil "? ventre ouvert"
Le Prince de Castille
Comme il est agr?able le r?veil de cet ?vanouissement !… Dormait-il en fait ou s’?tait-il
?vanoui, il l'ignore, il sait seulement que ses yeux s'ouvrent et qu'il sent
une petite brise rafra?chissante…
Et il crie presque d'heureuse surprise.
Qu'est-ce que c'est ?
La peur oppressante, l'angoisse convulsive (il ne se rappelle m?me plus
la cause de cette angoisse) dans lesquelles il s'est endormi ou ?vanoui,
n'existe plus…
Il est allong? sur un drap soyeux au milieu d'un sofa dor?, sur le bord
d'une loggia suspendue au-dessus de la mer… Il reconna?t les deux t?tes
de lion qui tiennent le baldaquin.
Tiens ! Le Grand Canal …
Venise !
En face de lui l'?glise, ? droite la pointe du canal, la mer, l?-bas
l'?le…
Des gondoles filent sans bruit dans le matin ivre, embrum?. L'une glisse
justement sous les pilotis de la loggia, sa proue noire sculpt?e appara?t, le
gondolier fredonne une barcarolle d’une voix ?raill?e.
? c?t? de son sofa, sur une petite table en marqueterie, des douceurs du
matin, du caf? turc, des petits fours ? la pistache, un coulis de seiche, des
olives.
Mais il n'a nulle envie de d?jeuner, plut?t de sauter du lit, il a h?te
de regagner sa gondole aux rideaux tir?s, vers le large, jusqu'o? ?… ?a
y est ! ?a lui revient !…
Donna Bianca l'attend pr?s de Murano. Aujourd'hui ils se
retrouveront… oui, c'est avec cette id?e qu'il s'est endormi hier, ils se
retrouveront au ch?teau, au bord de l'?tang poissonneux… Avec les
cygnes… il s'est battu pour ?a ! C'est ?a ! ?a commence ? lui
revenir… hier… cette rixe sous les arcades. Les vigiles de
Bassiano… qui ont fait avaler de la mandragore ? son fr?re…
C’est sur lui que le soup?on est tomb?… il s'est fait tabasser, il
s'est vaillamment d?fendu, il en a abattu deux, il s'en souvient… Lui
aussi il a re?u un coup de lance ? la t?te… C’est pour cela qu'il a
perdu connaissance, il a apparemment ?t? ramen? chez lui par ses
serviteurs… Sa t?te lui fait toujours mal… ici…
Peu importe maintenant.
- H?, gondolier ! O? sont mes habits ?
Le chapeau rouge empanach? tr?ne l?-bas sur un mannequin, sa culotte
mauve, son pourpoint cerise sur le bord du lit, son ?p?e appuy?e ?galement
contre le lit. Allons chez Bianca… il l'a m?rit?e, c'est en h?ros qu'il
s'est battu, il en a descendu deux, des sbires de Bassiano.
Il sort p?niblement du lit, il laisse pendouiller ses jambes, il ne
s'habille m?me pas, ? quoi bon ? il descend en d?shabill? jusqu'? la
gondole, ses habits, on les lui apportera… il se v?tira en bas, dans la
cabine… Et d?j? il se voit tanguer au bas des marches sur l'eau libre et
sans limites…
- H?, Giuseppe !
Le vieux valet l'attend en bas, il sourit, l'aviron ? la main, ses l?vres
disent quelque chose mais il ne l'entend pas… Quoi, il n'est tout de m?me
pas devenu sourd depuis le coup d'hier soir ? Ou c'est seulement le vieux
qui marmonne dans sa barbe ?
Il s'?tire, baille, commence ? descendre les marches vers l'eau.
Comme c'est bizarre !
Est-il saoul ou incompl?tement r?veill? ?
Sur la plus haute marche de l'escalier, directement devant la descente,
il a heurt? quelque chose. Il l'a tr?s bien senti, au niveau du ventre…
Mais comment est-ce possible ? il n'y avait rien l?… et
pourtant… ce n'est pas l'estomac qui fait mal… C’est de l'ext?rieur qu'est venu le coup…
?tonn?, il tend les bras prudemment devant lui, et ses sentiments
s'embrouillent presque. C'est impossible… et pourtant vrai… Ses
doigts ont touch? quelque chose dans
le n?ant… Qu'est-ce que c'est ? De la magie ?
Il continue de t?tonner, en ?carquillant les yeux il voit bien
l'escalier, la gondole, la mer… Mais ses bras aveugles n'arrivent pas ?
pousser plus loin… Ses doigts touchent un objet solide… un objet
dur qui a une r?sistance et une forme… comme si… oui… Comme
si ses doigts couraient sur le plateau d'une table non rabot?e… Voici le bord de la table…
rectangulaire… et ici… un objet… au toucher, une sorte de
carafe…
Ah, ce sont ses nerfs qui lui jouent des tours ! Sous l'effet de ce
sale coup, il ne faut pas y pr?ter attention…
Il avance cr?nement d'un pas, et pousse un cri de douleur.
D?cid?ment il s'est cogn? dans une table qui n'existe pas. Il a tr?s bien
entendu r?sonner la carafe quand il a bouscul? la table.
Oh, ventre-saint-gris ! D?cid?ment des sorci?res sont planqu?es ici, ?
moins qu'on lui ait fait boire un m?chant ?lixir ?!
Il se met ? crier :
- H?, Giuseppe ! Mario ! H?, vous tous ! ? moi,
ici !
Des pieds tra?nent, ?a crisse, ?a grince. Puis… on dirait que
quelque chose s'ouvre… ? deux pas de lui… Puis… ? proximit?
imm?diate… des pas… il les entend bien…
Mais il ne voit rien ni personne.
L'image est inchang?e. Devant lui l'escalier au tapis de velours,
Giuseppe debout ? la proue de la gondole, il marmonne et sourit, ne bouge pas,
il lui fait seulement signe de venir… Il n'entend pas ce qu'il dit.
En revanche, tout pr?s de son oreille l'espace vide se met ? parler fort
et distinctement. La voix est brute et grin?ante :
- Qu'est-ce qu'il y a ? Pourquoi vous hurlez ? Qu'est-ce
qui ne va pas ?
Une sueur froide inonde son front, ses dents claquent, il g?mit.
- Qui… est-ce ? Qui… qui… qui…
parle… ? c?t? de moi ?!…
La voix r?plique, intense et brutale :
- Allons ! Qu'est-ce que c'est ce cirque ? ? quoi vous
jouez l? au milieu de la pi?ce ? Vous avez renvers? la carafe !
Une force invisible le saisit par le bras et le bouscule en arri?re. La
voix continue :
- On s'assoit ! Ouste… Sur la banquette…
Il l?ve vite les bras en l'air, il se d?fend violemment contre la
sorcellerie.
- Qu'est-ce que c'est ?… Qui est
l? ?… Diables, l?chez-moi ! Madonna,
au secours ! Giuseppe ! Pourquoi tu restes plant? l? comme une
statue ?! Viens donc m'aider !…
Appelle mes gardes… Qu'ils sonnent l'alarme… Moi, Prince de
Castille…
Une voix nouvelle se m?le ? la pr?c?dente :
- Que se passe-t-il ici ?
- Monsieur le Commissaire, ce monsieur a apparemment perdu l'esprit,
? moins que ce soit un simulateur…
- Va chercher le docteur Goldner.
Ses oreilles ont du mal ? capter les sons. Il fait une derni?re
tentative, il s'arrache des bras invisibles et essaye de se sauver vers l'eau
bleue de la lagune avec l'id?e d'enjamber la rampe de la loggia… mais
avant d'y parvenir il heurte un mur invisible. Un mur solide. Bruyamment, comme
une mouche sur une vitre… il ne comprend pas… obstin?, il tente de
se frayer un passage… Puis, en bourdonnant comme un frelon il oblique
dans une autre direction, il saute… Et encore ce mur invisible ! Il
pirouette, il plane, il voltige, comme un papillon coinc? dans un bocal.
- H?, toi !… Tu te calmes ou je
te fais attacher… Une camisole de force… Il risque de se
fracturer…
Une troisi?me voix, calme, pond?r?e, rassurante. Il s'apaise, il ?coute
en tremblant.
- Allons, allons ! Que se passe-t-il ?
- Monsieur le Professeur, le pr?venu n? 27… Pour
meurtre… depuis trois semaines… Le cas de jalousie, vous vous en
souvenez… Oui… Prostr? depuis deux jours… n'a pas mang?, n'a
pas boug?, n'a pas quitt? son banc. Ce matin, brusquement il a piqu? une crise,
il divague…
- Bien. Attachez-le prudemment. Il faut le placer en observation. Je
passerai l'ausculter en fin de matin?e.
Il entend les pas s'?loigner. Des mains invisibles s'approchent. Il ne se
d?fend plus. Tout son corps frissonne, il a envie de dormir. Il aimerait
dormir. Il se laisse immobiliser, attacher les mains dans le dos. Avant que ses
yeux se ferment il voit encore la gondole qui fait
demi-tour et s'?loigne sans lui… Vers le large. L'aviron s'immerge en
silence.
L'aurore rose p?le ?tincelle sur ses traces.