Frigyes Karinthy :        Recueil "? ventre ouvert"

 

 

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Nouvelle Iliade

 

I

Le bloc de glace se met ? fondre autour de moi. Mes membres transis tentent quelques ruades, puis comme s'?veillant d'un sommeil lourd, embrum?, ma conscience se met ? scintiller.

Je r?unis mes id?es.

Petit ? petit je me souviens clairement comment j'ai ?t? congel? dans la machine ? conservation, invention du Professeur Shoover. Le principe de cette machine est d'arr?ter, par une lente et progressive cong?lation, toutes les fonctions vitales. Un corps ainsi congel?, d'apr?s Shoover, peut ?tre conserv? dans un cercueil de glace durant des mill?naires, tandis qu'un m?canisme d?ment programm? fait fondre la glace au moment d?sir?. ? ce moment-l? le cobaye de l'exp?rience rafra?chi par sa r?surrection  peut sortir frais et dispos de son placard. Apparemment l'exp?rience a r?ussi.

Je me t?te : c'est bien moi, bien vivant. L'instant suivant j'ouvre les yeux. Mon premier regard tombe sur le m?canisme dont Shoover avait r?gl? l’aiguille pour des d?cennies lors de l'intervention.

Je suis de nouveau quasiment transi, d'?tonnement cette fois.

Je suis rest? entrepos? pendant cinq mille ans dans cette armoire ? glace !

Temporellement, je commence ? y voir clair. Mais o? suis-je ? Engourdi comme je l'?tais, je n'arrive pas sur le moment ? me rep?rer.

Un seul coup d'œil par la fen?tre rafra?chit ma m?moire.

Mais oui ! Il n'y a aucun doute, c'est New York ! Les transformations des cinq mille ann?es n'ont pas effac? mes impressions anciennes. J'aurais certainement reconnu la Ville des Villes ne serait-ce qu'au contour verdoyant de son littoral.

Je me rappelle maintenant : c'est ici ? New York que j'ai ?t? embaum? dans la glace au d?but du vingti?me si?cle.

Seigneur, ce que cette ville est devenue !

D?barrass? de mon cercueil de glace, le premier coup d'œil me convainc que tout ce que les utopistes de l'?volution technique ont jamais r?v? et pr?dit, n'?tait ni pur mirage, ni exag?ration, mais n'?tait au contraire qu'une p?le pr?figuration de l'avenir. Ce que je vois et j’entends autour de moi, ceux des enfants de notre ?poque qui ont vu les films monstrueusement utopiques des derni?res ann?es, Acropolis par exemple, peuvent s'en faire une maigre id?e. Mais cette image avec ses dimensions trop modestes et na?ves par rapport ? la r?alit?, je ne la mentionne qu'? d?faut d'autre chose, car plume, crayon, machine ? photographier sont trop faibles pour rendre ce que New York est devenu.

Imaginons une jungle de maisons se perdant verticalement et horizontalement dans l'infini, mille tours de Babel en arc les unes aupr?s des autres dont les sommets se frayant un chemin entre les nuages fixent le ciel autour de l'orifice d'un crat?re central g?ant. Les ?tages de ces tours, des montagnes par l'altitude et le volume, sont reli?s entre eux par un imbroglio fantastique de couloirs et de passerelles grimpant en spirale, superpos?s par dizaines voire vingtaines, de plus en plus ?troits. De ces tours une cascade lumineuse rouge incandescente, bleu azur et blanc argent? d?gouline dans la gorge du crat?re, un liquide inconnu, pendant qu'une lueur arc-en-ciel remonte depuis le fond, illuminant cette ar?ne extraterrestre, en haut, jusqu'aux ?toiles. Ajoutons ? cela un tintement, un vrombissement tonitruant, toutes mes fibres nerveuses en tremblent. Comme si le vacarme de cent millions de cuivres, de sir?nes, de batteries de canons, murmures de for?t et hurlements de foules se fondaient en une unique temp?te sonore.

Je reste fig? une bonne demi-heure avant de pouvoir faire un pas, les yeux riv?s sur les hauteurs. Il me faut cette bonne demi-heure pour faire une d?couverte singuli?re.

Par rapport ? la monumentalit? du spectacle et du bruit, je trouve l'animation de l'image ?tonnamment faible. Il est vrai que les cascades lumineuses se d?versent sans discontinuer et le flot kal?idoscopique des effets lumineux n'a pas de cesse. En revanche, dans les couloirs et sur les ponts et dans les rues et aux fen?tres je ne constate pas cette cavalcade, cette multitude fourmillante d’?tres vivants et de moyens de transport qui auraient pu compl?ter la vision et justifier ce foisonnant concert sonore. Les places sont d?sertes et pas une ?me ne se montre sur les passages, tout au moins ne d?voile sa pr?sence dans ces all?es et venues tr?pidantes si caract?ristiques des m?tropoles sans lesquelles le tout n'a aucun sens. Je pense d'abord que c'est dimanche ou un jour de f?te quelconque. Ensuite je suis pris d’un sentiment incommode, frileux.

Enfin, au d?but de la deuxi?me demi-heure, un volume bouge entre deux tours. Une curieuse machine volante semblable ? un dragon chuinte, projetant son ombre par-dessus le pilier d'un pont ? arcades. Elle jaillit, serpente, culbute, rejaillit et dispara?t.

Plus tard, ? la hauteur de la dixi?me passerelle publique je d?couvre une esp?ce de char. Il est brusquement apparu sous un porche, il roule un moment avant de dispara?tre dans l'obscurit? d'un autre portique ogival. En m?me temps il me semble entendre un cri lointain.

C'est tout.

Et par-dessus ce spectacle inhospitalier, effrayant, le sombre firmament archa?que, avec ses myst?res, ses ?toiles.

Je pars ? t?tons. L'endroit o? je me trouve doit ?tre l'emplacement de l'ancien pont de Brooklyn. Je me dirige vers le centre avec l'id?e d'arr?ter la premi?re voiture, ou de t?l?phoner.

Ne voir personne nulle part m'est tr?s incompr?hensible, mon inqui?tude va croissant. Apr?s une bonne heure de marche j'atteins une porte gigantesque qui signale au pied d'un rempart circulaire la probable entr?e principale de la Ville. De l? des escaliers bifurquent vers un premier ?tage : ? quelques pas de moi la cascade bleue d?gringole avec fracas.

Aucun v?hicule nulle part !

Je d?cide de me lancer ? pied. L'escalier est haut, c'est pris d'angoisse que j'atteins le sommet, le degr? inf?rieur d'une ?norme corniche. Je m'assois sur un cube de marbre en saillie pour me reposer un peu.

Et alors j'aper?ois le premier.

Je crois que c'est lui qui m'a vu d'abord.

C'est un homme grand, nu, la t?te hirsute. Derri?re sa barbe qui couvre presque tout son visage deux yeux brillants, obstin?s me fixent un instant. Puis il pousse un cri ?trange, inarticul?. Je vois bien qu'il fait un saut en arri?re.

Mon ?tonnement est si grand que j'en ai le souffle coup? : je me l?ve, maladroitement. Si j'avais crois? un robot martien v?tu d'aluminium, ?quip? d'ailes et de moteurs ? ?tincelles comme je l'avais envisag?, vu les deux mille cinq cents ans pass?s, je n'aurais pas h?sit? une seconde ? reconna?tre mon cong?n?re tardif. Mais un homme nu, bruni par le soleil, avec la barbe des ?tres pr?historiques, dans cette ?poque, dans ce milieu !

Et comme pour justifier ma vision, l'instant suivant il se jette la figure contre terre, exactement comme jadis les indig?nes de Patagonie devant Ferdinand Cortes. Il tremble, il se prosterne et g?mit sur un ton inarticul? il r?p?te un mot inconnu :

Dei-m? ! Dei-m? !

? ses g?missements un autre homme sort du portique ogival d'un palais de marbre. Un maintien fier, il est muscl?, ?norme. Un linceul fait d'un tissu sp?cial, caoutchouteux, aux reflets humides, est jet? n?gligemment sur ses ?paules. Un gourdin en forme de massue ? la main et quelque chose d'autre qui rappelle des doigts, il crie quelque chose ? son compagnon vautr? au sol, lui administre un coup de pied m?prisant puis, la t?te alti?re, courageuse, il se dirige cr?nement vers moi.

Je balbutie quelque chose.

Il s'arr?te ? dix pas de moi, il l?ve sa massue, la fait tournoyer. J'?carte ma t?te. Il me fait comprendre d'un geste v?h?ment qu'il ne veut nullement me faire du mal, seulement m'avertir : ? ne me fais pas de mal non plus, je n'ai pas peur de toi ?.

Mortellement g?n?, je me mets ? m'expliquer des mains et des pieds. Il m'?coute attentivement, ne r?pond pas. Il semble faire des signes ? quelqu’un derri?re mon dos. Je me retourne. ? la lumi?re douteuse de la cascade, ? une honorable distance, je suis encercl? par des sauvages nus ou demi-nus. Un sur deux a une arme primitive ? la main, un arc ou une massue. Dieu sait d'o? ils sont sortis aussi subrepticement. Peut-?tre de derri?re l'escalier.

Le chef, je ne peux pas l'appeler autrement, s'approche prudemment. Il l?ve le bras pour parler.

Je parle ? mon tour.

Alors un cri per?ant, animal, retentit derri?re moi. Un des sauvages, la figure tordue, se jette ? terre en d?signant la chauss?e. Les autres se dispersent et disparaissent en un instant, ils se terrent dans des anfractuosit?s invisibles avec une c?l?rit? incompr?hensible. Quelques combattants n'ayant pas r?ussi ? se sauver assez vite portent leur arc au menton et tirent dans tous les sens. Le chef m'a compl?tement oubli?, il les dirige avec des ordres furieux. Petit ? petit il pr?f?re lui aussi reculer.

Je me tourne b?tement dans la direction du danger pr?sum? qui a fait fuir le groupe. ? ma surprise je m'?crie presque avec joie :

- Enfin ! Un v?hicule !

Une m?canique, une sorte d'automobile, d?vale la chauss?e. Devant, de larges roues, des ailes plates sur les c?t?s, un gouvernail d?passant comme un p?riscope. Elle rappelle un peu la machine fus?e de Opel mais en un peu plus compliqu?.

Enfin ! Je suis tout de m?me arriv? ? bon port ! Dans un monde civilis? !

Je siffle pour attirer sur moi l'attention du chauffeur ou du pilote. Mais le v?hicule ne m'aper?oit pas, il passe ? toute vitesse, il se met ? la poursuite d'un des sauvages qui fuit ? toutes jambes. Il le rattrape. Un cri dans le noir, puis on n'entend plus que le vrombissement du v?hicule.

Je me pr?cipite dans cette direction. Le v?hicule fait demi-tour, il a l'air de se lever sur ses roues arri?re. Non, on dirait plut?t qu'il s'?l?ve en l'air. Mais c'est faux aussi.

Il retombe, il fait quelques tours sur lui-m?me, il tournicote, il zigzague, il cahote, il tacataque, il cliquette comme s'il cherchait quelque chose. Brusquement il s'arr?te face ? moi, il recule puis de fa?on inattendue, ? grand fracas, il me fonce dessus.

Je l?ve les bras, je gesticule.

Il doit ?tre ? deux m?tres quand je comprends avec ?pouvante qu'il veut m'?craser. Il ne ralentit pas, ne fait rien pour m'?viter.

Je pousse un grand cri et je saute sur le c?t?. Je ne suis qu'?gratign? par l'extr?mit? de l'aile mais je perds connaissance et je tombe en arri?re. ? la derni?re seconde une d?couverte ?trange se grave en moi et c'est plus fort que toute terreur, que l'instinct vital : j'ai clairement vu que l'int?rieur du v?hicule est compl?tement vide, sans conducteur.

 

II

 

Quand je reviens ? moi (pour la seconde fois en l'espace de quelques heures), j'aper?ois d'abord les murs. Quel sentiment rassurant de me savoir enfin dans une pi?ce ! Les murs sont d'une couleur verd?tre patin?e. Ma premi?re impression est que c'est une sorte de salle d'eau : des murs nus pas le moindre meuble ou ornement.

Je tourne la t?te sur le c?t?. Quelque chose bouge pr?s de moi. Je me secoue. Un visage m'observait. Des yeux attentifs, profonds, intelligents, avec les sillons de l'?ge et de la souffrance.

Pendant cinq longues minutes nous nous regardons dans les yeux, moi en clignant, m?ditant, inerte ; lui, avec compassion, encourageant, comme s'il me connaissait.

Shoover ! m'?cri?-je en regagnant mes esprits et du coup je m'assois.

- C'est moi. Recouchez-vous. Vous ?tes encore faible. Vous avez re?u un grand coup.

Je recouvre la m?moire.

Shoover ! Est-ce que je r?ve ? Comment avez-vous atterri ici ?

Il sourit.

- N'est-ce pas curieux ? Une telle rencontre, presque cinq mille ans apr?s ? Mais je vous l'avais pr?dit.

- Qu'est-ce que vous avez pr?dit ?

- ?videmment vous l'avez oubli?. Ou plut?t vous ne m'avez pas ?cout?, vous ?tiez tr?s anxieux quand je vous ai plac? dans la glaci?re. Je vous ai affirm? que huit ou neuf ans plus tard j'irais vous rejoindre, je me cong?lerais. Mais apparemment j'ai programm? le r?veil au radium un peu plus t?t.

Je saute sur mes pieds, envahi d'une vague de bonheur et de solidarit? humaine. Apr?s avoir un peu sanglot?, j'?clate de rire.

- Mon cher Shoover, mon vieil ami !

Je le serre longuement dans mes bras. Lui, ? sa fa?on, reste sur la r?serve.

- Allons, allons. Du calme. Laissez-moi parler, il me semble que vous manquez d'informations.

- Bien s?r, dites.

- Un peu plus t?t donc, d'une vingtaine d'ann?es.

- Comment ? Cela fait vingt ans que vous…

- Oui, je vis ici depuis environ vingt ans. Au cours des derniers mois je m'attendais ? votre r?veil. Vous pensez comme je m'y pr?parais. Je savais que votre armoire ?tait rest?e intacte gr?ce ? Dieu, seulement rendue inaccessible par la couche de platine. H?las je ne pouvais pas conna?tre la date pr?cise au jour pr?s. Cela fait quinze jours que j'erre dans les environs, en vous attendant. Hier j'ai fait une petite promenade. Cela explique mon retard mais ces quelques heures ont failli vous ?tre fatales.

- Oui… c'?tait horrible… ces sauvages… comme des singes… et ? la fin… cette voiture ail?e… sans personne ? son bord… Mon cher Shoover ! Qu'est-ce que c'est ? O? sommes-nous ? Dans quelle ?poque ? Qui sont ces gens ? Qu'est-ce que c'est, tout ?a ?

- Calmez-vous. Vous finirez bient?t par tout comprendre. La seule chose importante pour le moment c'est de nous savoir en s?curit?.

Je regarde enfin autour de moi. Une pi?ce vide, rectangulaire, avec une unique fen?tre. Une cro?te ?paisse couvre les murs comme dans une grotte calcaire. Le lit sur lequel je suis couch? est en fait une simple liti?re de planches grossi?res recouvertes d'un tapis de paille comme dans les ?tables. Shoover remarque ma surprise.

- Excusez-moi, je ne peux pas vous offrir plus de confort. J'habite ici depuis dix ans. Vous finirez par apprendre ? vous contenter de peu.

- Mais c’est une tani?re !

- Une tani?re ? Hum, possible. Mais il a ?t? assez difficile de vous monter dans cette tani?re. Regardez un peu par la fen?tre.

Je me tra?ne vers l'ouverture, je me penche au dehors. C'est la fen?tre d'une des tours g?antes, peut-?tre au cinquanti?me ?tage. En bas, dans une profondeur vertigineuse, la Ville. Je regarde Shoover avec effarement.

- C'est tout ce… ce que le huiti?me mill?naire… de la culture et de la civilisation… peut nous offrir ?…

Il acquiesce tristement avec un sourire afflig?.

- Culture ? Civilisation ?… Eh bien, de grandes surprises vous attendent. Pour le moment j'attire votre attention sur un seul d?tail : n'avez-vous pas remarqu? que toute la Ville, comme vous l'appelleriez, est recouverte par ce m?me type de couche calcaire que ces murs-ci ?

- Oui… c'est bizarre… en effet…

- Bien s?r, ce n'est pas l'œuvre de la main de l'homme. Toutefois nous ne sommes pas tout ? fait retomb?s jusqu'aux grottes de Cro-Magnon. Tout au moins en ce qui me concerne, enfant d'une ?poque heureuse, paradisiaque ?chou? ici. Je suis d?j? devenu quelqu'un gr?ce au labeur d'une vingtaine d'ann?es et ? l'exp?rience de mes souvenirs d'il y a trois mille ans… Je me fais m?me servir par un animal, regardez par ici…

Un trou noir dans un coin. Shoover s'en approche, s'accroupit devant. Il siffle, ?met un son bizarre comme pour se racler la gorge.

Quelque chose bouge dans le trou. Apr?s un petit remuement deux tubes ?tincelants pointent. Suivis d'une chose plate triangulaire roulant sur quatre petites roues, avec une large fente devant : cette fente s'?largit et se r?tr?cit en s'agitant. L'objet est enti?rement m?tallique, tout compte fait il ressemble ? un aspirateur. Mais il s'est extirp? du trou de lui-m?me et ?a me donne des frissons au point de me faire reculer. Shoover tente de m'apaiser :

- N'ayez pas peur ! Il ne mord pas ! Il n'est pas m?chant.

- Il ne mord pas, vous dites ? Il ne manquerait plus que ?a ! Je vois bien que c'est un aspirateur.

Il rit de bon cœur. Pendant ce temps l'aspirateur longe les murs de la pi?ce, ou plut?t de la caverne, en haletant, puis il rampe aux pieds de Shoover, il l?ve un de ses tubes et avec le geste d'un chien qui l?che la main de son ma?tre il le pose contre son avant-bras.

- Aspirateur ! Vous avez raison, je ne m'en ?tais pas aper?u. En effet il y ressemble. Ses anc?tres devaient ?tre des aspirateurs.

Shoover, vous n'?tiez pas homme ? faire des plaisanteries stupides.

- Qui plaisante ? Je parle s?rieusement. Vous ?tes tomb? juste. Cet animal doit provenir de machines de l'esp?ce aspirateur.

- Animal ?… Qui provient… de machines… Shoover… la t?te me tourne.

- La mienne tournait aussi durant les premi?res ann?es, croyez-moi. Jusqu'? ce que je comprenne ce qui se passe ici, ce qui arrive au monde.

Pendant ce temps l'aspirateur sur ses roues est retourn? dans son coin, il a blotti ses tubes sous lui. Je m'assois sur la paille, je regarde Shoover. Je me sens abattu, ?cras? par une angoisse, une inqui?tude sid?rante, une peur, une lourde tristesse. Je ne comprends toujours rien, mais si jamais il a exist? un dieu d?chu qui d'un coup a ressenti que sa vie qu'il croyait immortelle, sa puissance qu'il pensait infinie et sa richesse qu'il savait in?puisable, se sont ?croul?s, ce dieu d?chu doit ressentir la m?me chose que moi en ce moment, pas pour moi mais au nom de toute mon esp?ce. Je ne comprends encore rien mais, angoiss?, je pressens que je ne vais pas tarder d’?tre inform? d’un grand, grand mal, irr?parable. Shoover aussi s'est fait s?rieux, il d?tourne les yeux et se met ? faire les cent pas.

- Parlez, Shoover, chuchot?-je. Que s'est-il pass? ? Qu'est-il arriv? au monde ?

Alors Shoover me fait le r?sum? suivant : (je remarque accessoirement que si c'est moi qui m'?tais r?veill? le premier, je n'aurais, ? partir des indices, ni compris ni per?u ni d?duit ? rebours ce qui s'est pass? ici, ni en vingt ans, ni en quarante ans – il fallait le g?nie, ce g?nie darwinien et laplacien de Shoover, pour reconstituer le pass? ? partir du pr?sent et pour me pr?senter cette image coh?rente).

 

Voici ce qui est arriv? :

? partir du premier si?cle du troisi?me mill?naire apr?s J?sus Christ, l'?volution de la technique, rompant toutes les digues, a commenc? ? prendre des proportions telles que nous, avec notre vision naturaliste, ne pourrions ni imaginer ni concevoir. La meilleure comparaison sera de dire que les moyens techniques que nous appelions machines et outils sont apparus en de telles masses et une telle vari?t?, ils ont tellement transform? l'aspect du monde, la surface de la Terre, que cet aspect a autant ?t? boulevers? que par l'apparition de la prolif?ration, des ph?nom?nes mouvants, grandissants et pullulants appel?s commun?ment la Vie, la multitude bariol?e des plantes, des animaux et des hommes, apr?s le refroidissement de la cro?te terrestre. Le monde a ?t? envahi par ces objets faits en ce qu'on appelle mat?riaux inorganiques, m?taux, min?raux, verres, mobiles et actifs, servant et ex?cutant divers objectifs, dont les mouvements ?taient alors guid?s et dirig?s naturellement par des ?tres soi-disant humains. (Maintenant que je connais ce processus il m'est difficile de m'exprimer avec les paroles ?tranges du vingti?me si?cle ; je dois pourtant m'y efforcer pour me faire ? peu pr?s comprendre.) De multiples v?hicules circulaient ? la surface de la Terre, dans l'eau et dans l'air, des roues et des h?lices tournaient, des machines vrombissaient, les radios hurlaient, les projecteurs lan?aient des ?clairs. Tout ce mouvement et ce fourmillement et ce vrombissement a fini progressivement par prendre le dessus sur cette faible titillation, ce doux gazouillis par lesquels jadis la vie avait color? et embelli les terres et les eaux. Mais jusqu'alors tout cela ne pouvait pas provoquer une alt?ration radicale de l'ordre du monde puisque, comme je le disais, la manivelle et le gouvernail des machines et des outils ?taient entre les mains des hommes. Les machines appel?es alors inanim?es ont ?t? cr??es par la vie, utilis?es par la vie, dans l'int?r?t d'un progr?s de sa propre existence, de son fonctionnement plus achev?. Le v?hicule, qu'il soit automobile ou avion, ?tait une solution d?velopp?e du pied, organe du d?placement du corps humain, tout comme la radio a lanc? la voie humaine dans le lointain, le t?lescope et le microscope ont imit? l'œil de l'homme ? de multiples ?chelles.

Le grand pas d?cisif dans la mutation des choses, la naissance d'une nouvelle ?re peut ?tre compt?e depuis la fin du troisi?me mill?naire. Tous les indices montrent, pense Shoover, que la premi?re machine autonome (d?lib?r?ment je ne dis pas automatique, pour ?viter tout malentendu) est apparue sur la Terre ? cette ?poque. Il est probable et presque certain qu'elle a ?t? cr??e par des hommes vivants. Son id?e est n?e dans le cerveau d'un homme vivant, c'est un homme vivant qui l'a fabriqu?e de m?taux et de min?raux ? partir de cette id?e, de la m?me fa?on que l'homme a ?t? cr?? jadis par quelque dieu vivant ? partir de la poussi?re de la terre.

Cette premi?re machine autonome (les recherches de Shoover montrent qu'il s'agissait d'une sorte de v?hicule) se distinguait des pr?c?dentes dans la mesure o? ses mouvements ?taient dirig?s par un m?canisme servant ses buts propres. J'?vite d'utiliser le mot homoncule car d'habitude nous imaginons un homoncule comme un m?canisme complexe voulant imiter l'homme, ex?cutant des activit?s humaines. Or ici il s'agit d'autre chose, de plus. Cette machine a ?t? cr??e par l'application de l'action conjointe de diverses forces de fa?on que la machine se procure pour elle-m?me tout ce dont elle a besoin. Une fois lanc?e, elle fonctionnait un temps, aussi longtemps qu'il y avait en elle de la force motrice, carburant ou ?nergie ?lectrique, peu importe ; quand la force motrice commen?ait ? manquer, un automatisme amenait la machine, probablement ? l'aide de r?actifs chimiques, ? un endroit o? il y avait ? disposition de l'essence ou une autre force motrice convenable. ? cet endroit la machine se pompait automatiquement, disons, l'essence, puis elle continuait sa course jusqu'? avoir (n'ayons pas peur du mot) de nouveau soif. Il ne fallait pas craindre qu'en l'absence d'une soi-disant intelligence (c'est-?-dire quelqu'un au gouvernail) elle heurte quelque chose et se casse. La machine ?tait ?quip?e de toutes sortes d'antennes et de fins capteurs qui, au toucher d'un obstacle, tournaient automatiquement les roues ? gauche ou ? droite. (Nous avons tous vu d?j? des jouets automatiques tels un hanneton qui ne tombe pas de la table, un papillon qui contourne la bouteille de vin.)

Cette machine, pourvue de cette capacit?, on peut gaillardement l'appeler au sens terrestre le premier "perpetuum mobile". Cette machine fonctionnait dans un syst?me de mouvement autonome tant que ses organes, ressorts, axes et engrenages divers, n'?taient pas us?s ou ?puis?s.

De l? ne pouvait en d?couler ? la suite qu'un seul pas.

Rien ne nous emp?che de construire un m?canisme automatique qui remplace de lui-m?me ses pi?ces us?es par des neuves si elle peut "mettre le grappin dessus". Qu'est-ce qui emp?cherait donc qu'? un moment donn?, ? l'int?rieur d'une machine en fin de carri?re un m?canisme automatique jusque-l? au repos se mette en branle et qu'il reconstitue, en utilisant diverses forces motrices, une machine semblable ? elle-m?me ? partir de mat?riaux que l'on trouve partout ?

N'oublions pas que dans nos industries m?caniques, bien s?r avec l'aide de l'homme pour le moment, les machines sont fabriqu?es par des machines.

Le lecteur commence probablement ? deviner ce qui est arriv?.

? la fin du troisi?me mill?naire des machines et des automates sont apparus sur la terre, des merveilles mobiles, de formes et de mouvements vari?s, assembl?es par pure curiosit? par le caprice cr?ateur gratuit, le go?t de l'exp?rimentation de quelque g?nial ing?nieur. Ces machines et ces automates n'?taient plus d?sormais au service d'un objectif humain quelconque. Si on les examine de fa?on s?par?e, autonome, anthropocentrique, sans objectif, ils vivaient une vie inutile, mais assur?ment ils vivaient. Ils couraient ou tournaient, ils sautillaient ou voltigeaient. ? certains intervalles de temps ils se dirigeaient vers ou se d?posaient sur des sources de p?trole, d'essence, de courant ?lectrique ou de radium, ils se rechargeaient et poursuivaient leur ?volution. Apr?s quelques ann?es ou quelques d?cennies de cliqu?tements ils se calmaient un peu et s'installaient ? proximit? de carri?res de pierres ou de d?p?ts de ferrailles, ils se mettaient ? travailler gentiment de m?me qu'un insecte qui s'installe ? la fin de sa vie pour d?poser avec des gestes r?guliers et m?caniques ses œufs d'o? sortiront en temps voulu d'autres insectes semblables aux premiers. Nos ?tres machines aussi, une fois us?s, se mettaient ? travailler avec leurs pi?ces encore en bon ?tat afin de construire et de lancer des m?canismes semblables ? eux ? partir de m?taux bruts ou d'autres mat?riaux ad?quats.

Ces m?canismes-l?, une fois lanc?s, ?voluaient, se nourrissaient, se multipliaient ou se reproduisaient.

Qu'est-ce que c'est d'autre, sinon de la vie ?

Et pourtant au premier si?cle de leur apparition les hommes n'ont apparemment pas pris au s?rieux l'importance de ces ?tres autonomes, ils ne se sentaient pas menac?s. Il ?tait alors facile de se prot?ger d’eux ? l'aide de machines o? autres m?canismes diff?rents, inertes. Une torpille, un obus de canon, un coup de vent artificiel les emportaient si par hasard ils mettaient les pieds l? o? on n'avait pas besoin d'eux. On ne pouvait pas les utiliser, mais on les brisait. Leurs sautillements, pirouettes, cliqu?tements, leurs gestes bizarres et grotesques devaient servir ? amuser les enfants de ce si?cle comme les n?tres s'amusent avec leurs jouets automatiques.

? cette ?poque-l? l'homme ?tait confiant, il l'?tait ? juste titre. Le monde lui appartenait, aucun danger s?rieux ne mena?ait son existence : il avait depuis longtemps ma?tris? et domestiqu? les forces douces de la Terre, la chaleur et la lumi?re, la foudre et le magn?tisme.

Et il avait compl?tement oubli? les autres forces gigantesques qui pendant ce temps-l? s?vissaient au dehors. Au dehors, au-del? du globe terrestre, sur la sc?ne effrayante du cosmos.

D'apr?s les calculs de Shoover, la catastrophe universelle, un second d?luge, une nouvelle ?re glaciaire ou appelons-la comme nous voulons s'est produite trois mille ans environ apr?s notre catalepsie volontaire ? nous deux.

C'?tait une averse de m?t?orites. Totalement inattendue. Quelque chose avait explos?, une com?te sulfureuse, ? proximit? du Soleil, et ses d?bris avaient attrap? la Terre. Le bombardement fut si violent qu'il a tout simplement balay? notre Lune. La Lune s'est dissoci?e de son noyau. C'est une autre lune, plus petite, qui a pris sa place, la plus grande des bombes m?t?oritiques que l'attraction terrestre a capt?e imm?diatement et forc?e ? se mettre en orbite ; depuis lors c'est elle qui tourne ? la place de l'ancienne Lune. (Quelques jours apr?s mon r?tablissement j'ai moi-m?me vu cette lune nouvelle. Un corps ovo?de bizarre dans le ciel, il n'a pas encore pris la forme sph?rique.)

La Terre, elle, est rest?e ? sa place sur son orbite habituelle, sans basculer, sans m?me se d?placer sur son plan zodiacal. Toutefois sa surface a ?t? passablement tourment?e par ce si?ge violent.

Une grande partie de l'Afrique et de l'Am?rique du Sud se sont retrouv?es sous l'eau. L'Europe a ?t? ass?ch?e, d?sertifi?e par une chaleur torride (60 ? 70 degr?s !) de quelques ann?es. Par la suite le sol fissur? a ?t? inond? par des eaux, transform?es plus tard en une couche massive de glace.

Alors une certaine ann?e toute vie restante fut d?truite. Apparemment c'est la d?b?cle des m?t?orites s'?loignant qui a caus? un tourbillon dans le milieu myst?rieux qui emplit l'espace universel, or ce tourbillon a englouti une partie de l'atmosph?re terrestre.

Tout p?rit.

En ce temps-l? nous deux, Shoover et moi, gisions fig?s dans nos cercueils de marbre. Vraisemblablement cette partie du monde, les environs de New York, a ?galement ?t? un temps sous l'eau ou la glace, en absence d'air, ce qui expliquerait cette cro?te verd?tre d'origine cosmique qui s'y est d?pos?e. La Ville a plus ou moins surv?cu en l'?tat o? elle se trouvait en l'an 3000 ? 3500 apr?s J?sus Christ, son soubassement de pierres dures a r?sist? ? la s?rie de chocs ?l?mentaires.

Aux alentours du P?le Nord, ? la latitude de l'Alaska aussi quelque chose est rest?. Durant des d?cennies ou des si?cles, abrit?s, dissimul?s dans des grottes souterraines, ab?tis, d?g?n?r?s, oubliant leurs anc?tres, les membres d'une tribu sauvage, descendants ch?tifs des derniers Adam et ?ve de la race humaine, ?pargn?s par la catastrophe.

De la culture florissante des animaux et des plantes, juste quelques hommes.

Car toute autre vie animale avait p?ri n'en laissant pas m?me un dernier t?moin. Le germe de la vie animale n'a pas support? les terribles variations des temp?ratures.

Et lorsque, quelques si?cles plus tard, les conditions climatiques ont pris un tournant plus favorable, cette tribu sauvage est ressortie de ses tani?res et comme jadis des vall?es du Gange, est partie prudemment, en tremblant vers le sud.

Elle ne se souvenait pas de son pass?. Il y avait bien des traditions orales ?voquant d'anciens dieux, leurs semblables, qui r?gnaient autrefois sur la Terre : ils ma?trisaient la foudre et le vent.

Mais ensuite vint pour eux le diable. Des monstres et des b?tes sauvages peuplaient le monde. Des dragons et des hydres. Des cr?ations diaboliques.

Seule une force divine peut les mettre sous contr?le. Seul un ?tre divin peut les domestiquer, les charmer.

Un dieu, ou un grand pr?tre d'origine divine.

 

III

 

Ici Shoover marque une pause en attendant que je reprenne mes esprits. Apr?s seulement il ajoute, t?te baiss?e, doucement, sans ironie :

- Actuellement, pour eux ce grand pr?tre d'origine divine c'est moi, qui d'autre ?

Je dois rire. Rire am?rement.

- Vous, Shoover ? Shoover, l'idole des sauvages ?

Il hausse les ?paules.

- Que voulez-vous ? J'aurais pr?f?r? ?tre ma?tre assistant ? l'ancienne universit? de New York. J'ai d? assumer mon r?le. N'oubliez pas : mon apparition avait tout du miracle pour eux. J'?tais tomb? du ciel. Il n'y avait rien ? expliquer. Leur cerveau ?tait beaucoup trop ab?ti pour concevoir la v?rit? que moi, t?moin du grandiose pass? de l'esp?ce humaine, pourrais clamer. Puis, en v?rit?, quelquefois quand dans mes moments de libert? j'?voque le pass? j'ai moi-m?me l'impression que nous ?tions alors des esp?ces d'?tres surnaturels ici, au seuil du vingti?me si?cle. Ne le pensez-vous pas ?

- Ma foi… par rapport ? ceux d'ici…

- N'est-ce pas ? Par rapport ? ceux d'ici, ce que nous ?tions, ce que nous savons, nous distingue, nous place au-dessus d'eux au moins autant qu'un quelconque demi-dieu mythologique dans l'imagination d'un mis?rable paysan hell?nique.

Il reste pensif.

- Qui sait ? Ils ont peut-?tre vraiment v?cu, ces demi-dieux… Puisque nous avons v?cu, nous aussi…

Ses mots ?veillent en moi une ?trange lueur incertaine. Comme si je voyais ? la fois le pass? et le pr?sent ?clair?s l'un par l'autre ? travers un voile de brume.

- La mythologie…

- Dont nous sommes les demi-dieux. Si j'y pense, qu'y aurait-il d'exag?r? l?-dedans, tout au moins selon leurs notions ? eux ? Et m?me s'ils nous prenaient pour un dieu v?ritable, un cr?ateur ? Puisque ce qui est rest? de l'ancien monde, ce qu'ils consid?rent comme l'essence existant depuis toujours du monde contemporain, c'est effectivement nous qui l'avons cr?? ? partir du n?ant, nous, malheureux dieux humains qui avons mordu la poussi?re ! Ni Diable ni Satan comme ils se l'imaginent…

Il a prononc? ces mots avec passion. Tout ? coup la lumi?re s'est faite en moi… Je balbutie :

- Les dragons… Les b?tes sauvages… Les monstres…

- C'est exact. Les animaux ont disparu de la terre. Eux ne savent m?me pas qu'ils ont exist?. Seuls ces maudits automates ont surv?cu ? la catastrophe car ils ont support? le froid et la chaleur. Ce sont eux qui ont prolif?r? parmi les ruines. Parmi les ruines qui pour ces doux sauvages repr?sentent la m?me chose que la nature, les cha?nes de montagnes, les amoncellements de rochers, pour nous.

- Vous croyez ?

- Si je le crois ? Je le sais. Mes fid?les consid?rent que les ruines encro?t?es de New York sont des ph?nom?nes naturels, parties organiques de la Terre, comme pour nous le V?suve ou l'Etna. Comprenez-moi : ils prennent ce que nous avons cr?? pour un ph?nom?ne naturel, une cr?ation divine ! Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai dit que de leur point de vue ils ont raison quand ils nous confondent avec des dieux ? Oui, ils errent ici au milieu de ces ruines, avec leurs massues na?ves. Les vieilles maisons, la salle de r?ception du pr?sident, ils les prennent pour des grottes et des cavernes naturelles o? il est possible de se cacher des dragons. Tout simplement !

- Donc, cette esp?ce de voiture qui m'est rentr?e dedans…

- Une descendante tardive d'un quelconque v?hicule automobile invent? il y a deux mille ans par un m?canicien irr?fl?chi, tout comme l?, dans ce coin, mon unique animal domestique, objet de l'adoration superstitieuse de mes fid?les, est un descendant tardif d'un stupide aspirateur ou de quelque chose de ressemblant qu'ils ont rendu autonome. Je n'en viens pas ? bout moi non plus en g?n?ral ; c'est le seul que j'ai r?ussi ? apprivoiser, ? comprendre, j'ai trouv? un ressort et une vis que je peux r?gler pour me faire ob?ir. Le reste, toute sorte de m?canismes volants, des esp?ces d'autos, des toupies, des machines ? tisser b?tardes, des pianos m?caniques ?tranges – le Diable ne comprendrait pas leur construction ! Ils attaquent, ils se d?fendent, ils ont une force inou?e. Certains sont d?voreur d’hommes : leur carburant doit apparemment ?tre r?gl? pour tourner au sang humain. Il y en a qui hurlent !

- En effet ! Ce boucan infernal !

- ? qui le dites-vous ! Autrefois les phonographes et les radios ?taient au service de l'homme. Maintenant, lib?r?s, ils r?citent des vieilles rengaines, c'est tout ce qu'ils savent faire. Vous les entendez ? ?coutez cette voix qui se distingue du reste, n'est-elle pas horrible ? Y reconnaissez-vous la m?lodie d'un vieux negro-spiritual ?

- Un beuglement allong?…

- C'est tout aussi terrifiant pour mes fid?les qu'?tait pour nos anc?tres le hurlement du dinosaure ou du mastodonte. Mes fid?les les combattent.

- Les combattent ?

- Vous ne l'avez pas vu ?

- Oui, bien s?r… Cette frayeur quand est apparu le dragon !

- Nos anc?tres fuyaient de la m?me fa?on lorsqu'un l?zard volant frappait au milieu d'eux.

 

IV

 

Bien plus tard, en nous promenant dans la rue tandis que les b?tes sauvages vrombissaient et grondaient autour de nous dans leurs cachettes, j'ai timidement et sans grand espoir pos? la question :

- Et… L’avenir ?

Il s'arr?ta au bord de la rampe rocheuse pour regarder ? ses pieds dans le gouffre du crat?re de la Vieille Ville.

- Qui sait ? Des vagues enflent et disparaissent, elles se cabrent du fond du Temps, elles se retirent, puis d?ferlent ? nouveau. Nous venons d'arriver au pied d'une nouvelle vague. Cette ?poque ressemble ? ce qui reste des fragments d'anciennes cosmogonies, gen?ses et mythologies. Nous, anciens dieux, sommes morts, nous avons d?laiss? la Terre, tandis que sur la Terre est apparu – ils pensent que c'est pour la premi?re fois – l'homme chass? du Paradis Terrestre pour labourer de nouveau la vieille jach?re ? la sueur de son front, ? la ros?e de son sang, pour avoir du pain. Qu'y aura-t-il ensuite ? Vraisemblablement nous sommes les t?moins d'une nouvelle ?pop?e. Le berceau de h?ros tueurs de serpents, de Siegfrieds et d’Hercules est devant nous. La nouvelle Iliade. Hom?re attendra encore longtemps avant de na?tre. Il convient d'abord de rendre cette terre plus s?re, pour qu'il puisse na?tre. Il convient de vaincre le Minotaure, il convient de couper les douze t?tes de l'hydre braillarde, il convient de lutter contre le Dragon des mers. Aussi longtemps que survivra ne serait-ce qu'un seul des monstres antiques – vous les avez vus – il ne peut ?tre question de po?sie et de civilisation.

Mais le h?ros de la nouvelle ?pop?e, est-il d?j? n? ? Siegfried et Hercules, sont-ils d?j? n?s ?

Il me regarda.

- Ne vous rappelez-vous pas l'homme svelte et fier qui, quelques minutes avant l'apparition du dragon, n'a pas ?t? saisi par la peur mais a os? l'affronter ?

La lumi?re se fit en moi.

- Bien s?r !

Il d?signa la profondeur.

- Regardez par-l? !

En bas, dans une fissure d'un des crat?res, un groupe ?trange sous un chapiteau tiss? de la lumi?re rouge des rayons du Soleil, des hommes sauvages nus, le visage sur le sol, font cercle autour d'un homme. C'est lui, je le reconnais. Justement il se baisse, il met le feu ? quelque chose. Une haute colonne de fum?e ardente s'?l?ve. Le groupe prie en g?missant.

Un sacrifice rituel sanglant, offrande aux dieux courrouc?s.

- Qu'est-ce qu'ils font br?ler ?

- Le cadavre d'une b?te sauvage qu'ils ont captur?e. Dei-m?, leur chef, l'a abattue hier avec sa massue. J'ai vu le fauve, il ?tait facile ? reconna?tre ? sa forme. Je ne pense pas me tromper, ses anc?tres ?taient des machines qui imprimaient des livres.

 

Suite du recueil