Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
LA FILLE DE
L’EMPEREUR ALLEMAND
Budapest,
6 septembre 1912
Mes affaires ne marchent pas bien. Elles ne
marchent pas bien. Je ne suis pas satisfait de l’état des choses à Budapest. Ce
matin je suis allé voir le directeur du Théâtre du Faubourg, même ce malheureux
n’embauche pas. Cet après-midi dans mon ennui j’ai parcouru tous les journaux,
toutes les petites annonces, tout. Les critiques sont des imbéciles, tout le
monde louange ce Hegedüs. Je suis tombé sur un entrefilet intéressant : il
disait qu’en Allemagne l’Empereur Guillaume aurait déclaré que ça lui était égal,
il donnerait sa fille en mariage à n’importe qui dont elle serait amoureuse, il
n’en ferait pas une affaire. Le soir je suis allé chez les Gespitz et j’ai
parlé avec Margit.
Budapest,
8 septembre 1912
C’est ridicule que je doive occuper ce poste
dans ce bureau. Cent couronnes et autres bricoles. Je ne suis pas fou. J’ai
aussitôt répondu à Papa, mais voyons, Papa, alors il s’est mis en colère et a
commencé à me parler en allemand. Que veux-tu faire dans la vie quand même,
a-t-il dit. J’ai répondu que j’aurais envie de voyager un peu à l’étranger.
Qu’est-ce que tu ferais à l’étranger avec ta tête fêlée, a dit Papa en colère.
Ces mots de Papa m’ont fait très mal, j’ai
même pleuré un peu, mais après je me suis regardé dans la glace et cela m’a
consolé. Ben oui, je suis joli garçon, comme ça, bien rasé. Je peux
complètement comprendre Margit. Je me suis même regardé de profil. Vu par le
côté j’ai des yeux très intéressants quand je regarde comme ça et que je hausse
un peu les sourcils. Je courbe un peu les lèvres vers le bas, ce qui me prête
une expression de douleur.
Bartos part pour Berlin. Je fais tout pour
qu’il m’emmène. Depuis un certain temps je sens que c’est à Berlin que je
saurais réussir.
Budapest,
10 septembre 1912
Demain nous partons pour Berlin. J’ai réussi.
Je suis assez excité. Je me suis acheté une belle cravate mauve, elle me va à
merveille. Je me suis bien rasé. Ce soir, à huit heures, j’ai réfléchi et
d’étranges choses, des choses bizarres me sont venues à l’esprit, et j’ai fait
un afamiston, je veux dire, un aphorisme, que j’ai même noté dans mon carnet,
je le crois très original. Voici cet aphorisme : « Toutes les femmes
sont pareilles. » J’ai téléphoné au Cercle des Écrivains et Journalistes à
à Domicile, pour leur demander si les écrivains avaient déjà trouvé mon
aphorisme, car je me suis souvent aperçu que les écrivains volaient mes
pensées. Quelqu’un m’a répondu très courtoisement, je crois qu’il devait s’agir
de Ferenc Herczeg, et il m’a dit que non, on ne l’avait pas encore trouvé, et
il voulait m’envoyer dans une sorte de bureau pour que je leur annonce mon
idée. Je ne crois pas en avoir le temps.
Berlin,
15 septembre 1912
Je me trouve à Berlin. C’est une ville
intéressante et elle a éveillé en moi des pensées originales et étranges, une
en particulier que j’ai notée dans mon carnet et que, à mon retour, j’enverrai
à un journal. Voici cet aphorisme : « Budapest est une authentique
ville des Balkans. » Cela m’étonne
que personne n’y ait pensé. J’ai décidé de réunir mes aphorismes et d’en faire
un livre. J’en ai déjà deux.
On dit qu’à Berlin c’est très facile avec les
femmes, elles sont très coquettes et ce sont elles qui commencent. On verra
bien. Ça m’est complètement égal.
Berlin,
16 septembre 1912
Aujourd’hui je me suis promené. J’ai acheté
un nouveau chapeau, je crois qu’il me va bien.
J’ai fait une promenade juste comme ça,
devant le Burg. J’apprends que c’est là-dedans qu’habite l’empereur allemand.
Je suis passé devant la fenêtre du rez-de-chaussée, mais pour le moment je n’ai
pas levé le regard. J’ai fait un aphorisme : « Avec les femmes, on
doit faire semblant de ne pas être intéressé. » Ce sera mon troisième.
Donc, je n’ai pas regardé vers le haut pour le moment, je me suis contenté de
me promener, comme si je passais par là par hasard. Il m’a semblé que quelqu’un
a ouvert une fenêtre au rez-de-chaussée. Mais je n’ai pas levé le regard et
j’ai dit à mon ami à haute voix : « Tu sais, je n’accepterais pour
femme qu’une bonne ménagère qui m’adorerait. » Je crois qu’elle l’a
entendu.
Berlin,
20 septembre 1912
Aujourd’hui je suis encore passé par là et
j’ai regardé vers le haut. Je ne comprends pas ce qui se passe. Elle doit être
particulièrement timide.
Berlin,
22 septembre 1912
Ça alors, elle manque vraiment de courage.
Elle n’ose pas déclarer que je lui plais.
Berlin,
24 septembre 1912
C’est la dixième fois que je passe par-là. Je
commence à en avoir assez. Femme stupide.
Berlin,
26 septembre 1912
Je cesse d’y aller.
Berlin,
30 septembre 1912
Demain je rentre à Budapest. C’est idiot de
dire que les Berlinoises sont faciles et prennent l’initiative. Je n’ai rien vu
de ça. Je résumerai cela dans un plus long aphorisme, quand je serai chez moi.
Je m’ennuie ici.
Az
Újság, 22 septembre 1912