Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
L’ESQUIMAU
(C’est la fameuse nouvelle qui paraît trois
fois par semaine dans le Figaro à
Paris et dans les quotidiens hongrois, soit dans la rubrique "La Halle des
Romans", soit derrière, juste avant les petites annonces, avec la
signature tantôt de P. H. N. Romy, tantôt de
S. B. Boulanger, tantôt de C. M. Richepin, tantôt de
Ny. F. Roux, avec un nouveau titre tous les quinze jours.)
- C’est à vous de dire quelque chose,
Baron – dit Alice, et avec sa raquette de tennis, avec cette raquette pour
sauter à travers les arbustes, elle frappa légèrement l’épaule de Henry.
- En ce temps-là – commença légèrement
le colonel, pendant qu’il secouait la cendre de sa cigarette, et que le
domestique en livrée renouvelait les bandages sur son épaule cassée, en ce
temps-là je servais dans la légion africaine. Les soirées étaient
insupportablement chaudes, et nous, quelques officiers, nous nous asseyions sur
nos chaises de bambou devant la loggia. De quoi aurions-nous pu parler,
n’est-ce pas, sinon des charmantes petites blondes et brunes que nous avions
laissées à Londres – bref, des belles femmes ? (Mais c’est vrai, de quoi
d’autres aurions-nous pu discuter dans le cadre d’une nouvelle aussi stupide.)
Un soir que nous étions en train de fumer nos
cigarettes légères sur les bambous, et nous nous regardions bêtement,
bambousement, devant nos pieds, Jingo, mon jeune Nègre, approcha au pas de
course.
- Koba, koba !
Ba-kou-ti ! Nis !
Nis ! – cria-t-il de loin.
J’ai aussitôt compris qu’un lion avait
attaqué les Nègres. J’ai pris mon Mannlicher en bandoulière et avec quelques
autres je me suis lancé dans la direction de la bingoraie, pendant que mes
accompagnateurs nègres ramassaient des feeng sur le sol tropical, les
mangeaient et recrachaient les pépins.
- Mochu ! Mo-chu novla ! –
gémissait continûment le jeune Nègre qui avait très peur du lion.
- Kilikri ? Kilikri ?
Nous parvînmes bientôt dans une clairière.
J’allais déjà armer mon Mannlicher lorsque, appuyée contre un arbre, j’aperçus
une jeune indigène très belle. Son corps de gazelle n’était recouvert que d’un
fin voile à travers lequel ressortait majestueusement sa silhouette jeune et
svelte. (Ce qui donnait un effet magnifique et excitant à cette nouvelle
stupide et sans talent.)
- Ki…li…kri ! Ki…li…kri ! –
gémissait le Nègre à mes côtés.
À cet instant j’aperçus le lion. Il se tenait
debout sur les pattes arrière, prêt à sauter. Je saisis mon Mannlicher, mais
alors à mon grand étonnement la jeune sauvage se planta devant moi et me jeta
des regards fulgurants.
- Pas faire mal ! Lui être mon
lion ! Pas tuer Macha ! – dit-elle en mauvais anglais, mais dans un
allemand irréprochable.
Et alors à notre consternation le lion se
coucha par terre au pied Macha, et avec ses deux pattes de sauvage il se mit à
caresser les tendres genoux délicats de la jeune fille. Macha, elle, étreignit
la tête hirsute du lion, ses yeux étincelaient comme les yeux d’un jaguar dans
la nuit. (Dans cette petite nouvelle sale et dégoûtante, jaguar ou pas.)
J’ai rangé mon Mannlicher dans ma poche en
souriant, et j’ai fait des saluts courtois. J’ai dit :
- Dans ce cas, ne faisons aucun mal à
l’unique défenseur de cette jeune dame, et repartons !
Là-dessus j’ai fait une courbette
irréprochable devant la sauvageonne, qui me rendit mon regard avec un regard
profond, pudique et violet, de ses yeux. (C’est seulement dans ce genre de
nouvelle pourrie, paralytique qu’on nous renvoie de cette façon le regard.)
Le soir on a doucement frappé à la porte de
mon bungalow.
- Qui est là ? – ai-je demandé.
C’était Macha !
Il est superflu de vous détailler les événements
de cette nuit-là. (Que ce salaud d’écrivain, ce porc qui m’a inventé se
badigeonne un peu sa cervelle desséchée.)
- Alors ? – demanda Maud, en
soulevant sa raquette de tennis avec curiosité.
- Alors – termina le colonel en faisant
tomber la cendre de toutes les cigarettes ; le lendemain matin en sortant
nous trouvâmes le corps assassiné de Jingo sur le seuil de notre porte. Il
avait été déchiqueté par le lion de Macha dans sa crise de jalousie.
- Et le lion ?
- Le lion – termina le colonel – était
étalé, la langue pendante – (crevé de dégoût qu’une fois de plus il avait été
écrit dans cette nouvelle dégoûtante et stupide, sous le titre cette fois,
d’Esquimau.)