Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
NOUVEAU DÉCRET DES FUTURISTES
Depuis quelques temps en matière d’art les
gars se mettent encore à plastronner : il n’y a plus eu d’ordre, l’un
peint comme ceci, l’autre écrit comme cela, un troisième
musique comme ceci, un quatrième sculpte comme cela ; aucune
homogénéité. Et plus désordonnés encore sont les écrivains, ils écrivent
n’importe quoi, ce qui leur vient à l’esprit. Marinetti, le chef des futuristes
et général littéraire autoproclamé[1], vient de lancer de nouveaux décrets très
sévères, censés réglementer cette anarchie généralisée.
Le décret en question traite principalement
de l’évolution des arts plastiques et de la littérature. J’ai sous les yeux ce
manifeste rédigé dans une langue française choisie : par rapport au
précédent il semble passablement modéré. La dernière fois ils avaient ordonné
la destruction des musées et l’exécution de Victor Hugo – ce qui fut fait
en effet : on a détruit l’ancien musée de Berlin et Victor Hugo n’est
plus. Cette fois ils décrètent des exigences non substantielles et faciles à
réaliser, surtout dans le domaine technique. Il reste un point triste qui
étonnera sans doute le public. J’ose à peine l’écrire ici, être le premier à
divulguer cette nouvelle horrible me rend nerveux… euh… par quoi commencer…
n’ayez quand même pas trop peur… bref… néanmoins il vaut mieux que vous preniez
place, accrochez-vous… donc… les futuristes – bon, il faut bien que ça sorte… ils ont rompu avec les cubistes !!
C’est effrayant, je veux bien le croire, c’est effrayant, mais il faudra s’y
faire. Marinetti ordonne que l’on ne dépeigne plus les hommes et autres objets
par des pièces rectangulaires comme jusqu’à présent, mais par des morceaux
hémisphériques désormais. Il est effrayant de penser qu’à peine sortis de la
guerre, de nouveau de tels événements fouettent le calme paisible de l’Europe.
En tout cas il sera bon de vendre ses actions, car cet arrêté provoquera la
consternation de la Bourse. Il paraît qu’on est déjà en train de concentrer
l’armée, il faut craindre la mobilisation générale. Les gens s’arrêtent dans la
rue et se demandent avec effarement : « Vous avez entendu ? Les
futuristes ont rompu avec les cubistes. »
Un autre point du décret traite de la réforme
des arts plastiques. Marinetti prend acte, insatisfait et sévère, que, dit-il,
les peintres avaient simplement dépeint les choses telles qu’elles sont. Les
objets, énonce le décret, n’ont pas seulement une couleur et une forme, ils ont
aussi une voix et une odeur. Il n’est pas tolérable que ces natures ne soient
pas représentées dans les tableaux. La voix et l’odeur appartiennent tout
autant à un homme que son manteau ou son gilet que pourtant les peintres
n’omettent pas de montrer. Dorénavant il conviendra de dépeindre la voix et
l’odeur également, afin de les faire connaître. La chose est très simple, tout
écolier sait déjà que les diverses voix et les diverses odeurs ont une couleur
propre et caractéristique : il convient de les faire ressortir sur le
tableau.
C’est avec aigreur que le décret soulève un
certain point du décret précédent, point selon lequel certaines parties du
discours sont parfaitement inutiles et qu’il faut travailler avec les seuls
substantifs ; ce point a souvent été contourné ou négligé, pourtant il
avait été clairement précisé que les onomatopées peuvent très bien exprimer les
sentiments – c’est le sens de l’évolution. D’un autre côté il constate avec
joie que l’enseignement futuriste se répand largement et devient
populaire : récemment, en se promenant dans un champ, il a vu un bovin en
train de faire sa déclaration d’amour à une vache – il exprimait ses sentiments
en onomatopées uniquement (« Meuh… euh… euh ») si parfaitement que
son élue futuriste a compris sur-le-champ de quoi il retournait.
Le décret se préoccupe également de
l’orthographe. Dans l’écrit, dit-il, il convient d’exprimer le même degré de
sentiment et de passion, dans lequel le mot a été écrit. Ceci est possible par
la méthode de la multiplication des lettres. Par exemple quand nous affirmons
que quelque chose est rouge, cela ne permet pas de voir à quel point c’est
rouge. Mais si nous écrivons qu’il est rrrrrrrrouge,
il devient évident qu’il s’agit d’un rouge très vif. Et ainsi de suite.
Nous pouvons donc voir que ce décret traite
d’innovations tout à fait insignifiantes. Bien sûr, bien sûr, les
impressionnistes posent problème, ceux-là Marinetti
les envoie à l’échafaud, à l’éééééchafaud. Mais nous
prions Marinetti de ne pas nous embêter nous pour le moment. Qu’il ne nous ôte
pas le pain de la bouche, ce petit bout de pain de notre bbbbbouche.
Nous avons si pppeu d’aaargent !
Si je n’écris ici que les substantifs de ce que j’ai à dire, douze articles
potentiels risquent de devenir un seul ! Pitié, Marinetti ! Nnnnnnon, ne faites pas ça ! Marinetti !
Connerie ! Cooonnerie ! Asile de fffffous ! Les ambbbbbulances !
Au sssssecours ! Krrr…
brrr…crrrr… Ham ! Crétinnnnerie…
Az Újság, 21 novembre
1913.
[1] Le futurisme est un mouvement littéraire et artistique européen du début du XXe siècle (de 1909 à 1920), qui rejette la tradition esthétique et exalte le monde moderne, en particulier la civilisation urbaine, les machines et la vitesse (Wikipedia).