Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
GULLIVER SWIFT
- Nous l’avons rencontré la dernière fois il y a longtemps, il y a dix à
quinze ans, dans la chambre d’enfants. Des géants, disions-nous ébahis – et des
nains ! –C’est magnifique ! Gulliver est ligoté par les nains et
exposé par les géants – il est tantôt un héros remarquable, tantôt un charmant
spectacle. Quinze années se sont envolées au-dessus de nous, depuis – deux cent
cinquante ans depuis que Gullivers’s Travels a été publié.
Maintenant imaginons l’époque où Gulliver est
monté pour la première fois à bord d’un bateau, en qualité de chirurgien. Les
grandes découvertes sont déjà derrière nous : l’Amérique a déjà été tant
bien que mal décrite par les géographes, le monde est encore un peu incertain
du côté de l’Australie et sous la pointe de l’Amérique du Sud – nous nous
sommes déjà approchés de l’Asie du côté de l’Océan Pacifique, mais derrière les
Indes n’éclaire encore que la flamme du conteur fantastique. Il faut y penser
sérieusement, sinon il nous paraîtra incroyable que durant cinquante ans des
débats sérieux aient été menés pour décider si Gulliver était tout autant une
personne vivante que Robinson Crusoé, et si les petits hommes grands comme le
pouce étaient des êtres tout aussi existants que les géants, et s’il fallait
même dépêcher une expédition pour les retrouver. Cela paraît incroyable, mais
qui lit Gulliver comprendra cette ivresse. Il est impossible de simplement
considérer Gulliver comme une création d'un cerveau humain : il est bel et
bien un chirurgien, né à telle et telle date et embarqué tel et tel jour, il a
navigué à tel et tel endroit et a subi un naufrage à tel degré de latitude et
tel degré de longitude. C’est une méthode à première vue quasiment maniaque du
naturalisme, à la fois enfantine et déchiffrable, et à la fois trempée d’une
ruse millénaire. Gulliver décrit avec précision : à tant de degrés de
longitude et à tant de degrés de latitude il convient d’aller chercher le pays
des géants ; il ajoute même que les géographes feront bien de rectifier
désormais leurs cartes. Dans la conclusion de l’œuvre il déclare que lui,
simple navigateur, ne pourrait et n’a jamais prétendu se targuer de vertus
littéraires, il ne sait même pas bien écrire, et en vérité cette langue dans
laquelle ses aventures sont écrites est hachée et lourde, c’est l’œuvre d’un
homme amateur des lettres, mais dans le fond très peu génial. Il déclare n’avoir
pas d’aspirations à des lauriers ; il n’est qu’un modeste et simple
chroniqueur de pays lointains et de données inconnues ; son imagination,
dit-il, est pauvre, il serait incapable de distraire le lecteur par la
description des plantes exotiques et des hommes à tête de chien à la manière
d’autres écrivains explorateurs populaires. Mais il possède une vertu dont il
est fier et orgueilleux, tel un soldat de son honneur : il n’a jamais
écrit une seule ligne mensongère, il n’a jamais rallongé ses observations de
palabres vaniteuses, de réflexions ni de sagesses : il a toujours méprisé
les auteurs infatués et prétentieux qui cherchent à faire de l’effet sur leurs
lecteurs avec les divagations de leur esprit maigrichon et qui à cette fin se
laissaient entraîner au crime le plus inouï et le plus vil qu’un écrivain
puisse commettre : falsifier la réalité, transmettre des faits et des
détails qui ne correspondent pas à la vérité. Peut-être son œuvre exempte de ce
genre d’oripeaux devient-elle une lecture ennuyeuse et sans intérêt ; mais
lui, il ne compte pas sur la postérité et les critiques : il se contente
de divulguer quelques modestes données sur la nature des régions que, selon sa
conviction, peut-être erronée mais la sienne, personne avant lui n’a encore
décrites. Néanmoins s’il se trompait et s’il existait des récits littéraires,
décrivant précisément le pays des géants et des nains, et s’il existait un
voyageur ayant parcouru les pays des Houyhnhnms, celui des chevaux, et
peut-être aussi Laputa, la capitale volante, alors il demande respectueusement
l’indulgence du lecteur et observe modestement que cela peut arriver à tous. D’autre
part il est fier que les voyageurs qui parcourraient ces contrées pourraient
confirmer ses descriptions et les enrichir de nouveaux détails. En ce qui
concerne l’occupation de ces pays, car la politique coloniale est toujours la
question numéro un en Angleterre, il ne saurait pas émettre une proposition
ferme : sa majesté le roi d’Angleterre lui pardonnera de n’avoir pas
planté l’Union Jack à Laputa, l’île volante, comme le ferait un authentique
sujet anglais, et de n’avoir pas déclaré le pays des chevaux sages contrée
anglaise : mais ceux de là-bas étaient tout de même plus nombreux que lui
et ne l’auraient pas bien pris.
Et après cet aveu haché, maladroit, qui aurait
songé à voir en Swift – l’auteur de Gulliver – un satiriste rusé et
cruel, un énigmatique et impitoyable moraliste de l’histoire littéraire et de
la pensée humaine, le pessimiste le plus extrême et le plus désespérant de la
philosophie sociale, qui, deux cents ans avant Schopenhauer, serait allé plus
loin que Schopenhauer, car il n’aurait pas proclamé seulement la vanité de
l’existence, mais aurait dit que l’existence serait en ordre, s’il n’y avait
pas d’hommes ? Lui qui, deux cents ans avant Darwin, serait allé plus loin
que Darwin, affirmant non seulement que l’homme descend de l’animal, mais qu’il
est encore aujourd’hui le plus inférieur des animaux, – qu’il se trouve bien en
dessous des chevaux sur le plan moral et intellectuel ; que les chevaux
auraient bien plus mérité de prendre en main la direction du monde ; que la vie
organique, hommes, herbes, fleurs, n’est qu’une maladie, une tumeur de
l’organisme, et que nous errons sur le dos de la terre comme les acariens et
les parasites sur notre propre corps. Qui aurait songé à tout cela ?
Imaginons cet homme à l’aube du temps
nouveau, debout sur les rives de l’Océan Atlantique dont on ignore où il se
termine et même s’il se termine quelque part. Monde merveilleux, époque
merveilleuse : des navigateurs arrivent et nous attendons le retour de
bateaux, pour nous relater peut-être le secret de mystères et d’opportunités
inouïes. L’imagination se fige sur l’infini : peut-être des hommes ailés
et des îles heureuses nous attendent-ils là-bas, nous les mortels, ou peut-être
est-ce l’enfer qui tourbillonne là-haut, au-delà des Bermudes ? Et un
homme demeure sur la rive, il rit avec sarcasme et colère, il fait des gestes
vers le large : « Que voulez-vous ? Revenez ! Là-bas aussi,
vous n’apprendrez qu’une seule chose : la misère infinie de l’homme – et
qu’il ne mérite pas plus que sa misère. » C’est ce qu’écrit le Soleil sur
la voûte céleste avec les gerbes de ses rayons, c’est ce que dit le miroir dans
lequel s’enfonce notre regard interrogateur. Nous intitulons notre espèce
seigneur de la création : en avant donc savants, artistes, poètes,
philosophes, où sont les preuves ? Prenons des critères esthétiques
généraux. Celui qui un jour s’est artistiquement immergé dans le sentiment de
l’harmonie des traits et des formes, ne peut jamais affirmer que l’homme d’un
point de vue décoratif représente le plus parfait qu’un être vivant ait pu
produire en beauté et en harmonie, puisque si nous voulons nous prétendre
beaux, nous empruntons des métaphores au monde des plantes et des animaux.
Notre seul parent dans le monde animal est le singe, l’animal le plus
repoussant, le plus disgracieux, autant par ses traits extérieurs que ses
caractères innés. Ce qui y est le plus surprenant et que nous appelons
intelligence, que nous qualifions de culture, n’est autre que méchanceté,
crime, mensonge, avidité, lubricité, développés à la perfection,
La morale de Swift est pessimiste : il
ne croit pas qu’on puisse amender les mœurs, et ne croit pas qu’un jour le
monde sera plus heureux et plus vrai. S’il imagine devant lui un être parfait,
ce n’est pas pour nous poser en modèle. Il se contente de montrer le contraste
terrible, sans fond et irrémédiable entre nous et l’être parfait. Qu’il voie
notre misère, nos crimes, notre mort sans espoir, c’est naturel et
compréhensible chez lui, puisque si nous regardons bien au fond de ce
pessimisme inexorable il s’avère que ce n’est pas nous qu’il accuse pour nos
péchés, mais c’est la nature qui nous a formés ainsi. Swift était habité par
une colère et une haine inextinguible et impuissante, qui se dirigeait contre
la nature imbécile. Contre cette nature qui nous domine, dont dépend chacun de
nos gestes ; contre ce mauvais monarque qui n’a ni talent ni intelligence
digne de sa tâche. Elle crée des biches pour qu’elles vivent et se multiplient,
qu’elles mangent de l’herbe car cela leur permet de vivre – et elle crée des
loups, pour qu’ils vivent et se multiplient, et qu’ils mangent des biches car
cela leur permet de vivre. Elle se crée des organes pour composer avec ces
organes des petits animaux et des parasites qui détruiront ces organes et
détruiront nous-mêmes – contre ce mécréant touche-à-tout, maladroit, méchant et
oublieux, entre les mains infantiles duquel une mauvaise Providence a remis
l’Intelligence et la Pensée Humaines, ce mécanisme complexe, pour qu’il le
détruise, le dérègle, l’abîme comme une brute.
Sur la tête de Jonathan Swift une tumeur a
poussé à l’âge de soixante ans : les médecins ont bandé cette tumeur et
ont ligoté aussi ses mains car le vieux Swift était hargneux, il n’arrivait pas
à supporter cette saleté qui avait planté des champignons dans quelques gouttes
de sang sales pour devenir le bourreau d’un grand esprit. Il fut laissé seul
quelques minutes dans le jardin, il a alors déchiré ses liens, de son poing et
de ses griffes il s’est attaqué à sa tumeur, il s’est mis à la déchirer de ses
dents grinçantes. Gulliver Swift chirurgien est mort en Angleterre au cent
vingt-huitième degré de longitude, au soixante-dixième degré de latitude et au
cent millième degré du désespoir.
Budapesti Hírlap, 4 avril1915.