Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
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Très respectée révolution russe,
Dans ce qui suit j’ai l’honneur de mettre quelques
modestes propositions de loi sur la table de la Douma révolutionnaire
nouvellement formée, visant la réglementation de certaines formes de
concertation. C’est ma modeste expérience, selon laquelle l’humanité a essayé
beaucoup de choses jusqu’à présent, comme l’absolutisme, la république, la
guerre et la révolution, qui m’a incité à faire ces propositions que je
recommande à la bienveillante attention de la très respectée Douma. Et ceci pas
seulement dans l’objectif de se distraire, parce que si l’on veut simplement se
distraire, il existe des choses mieux adaptées, comme la musique et le théâtre
et les vendanges et l’amour – si l’humanité ne se sentait pas bien, c’est parce
qu’elle avait mal quelque part, ça la démangeait, elle n’était pas à l’aise sur
la terre – si elle avait été à l’aise, elle se serait évidemment consacrée à
des activités plus amusantes, comme ramasser des sauterelles, lancer des
cerfs-volants, chanter dans la campagne ; ou elle aurait cherché à
contacter les Martiens ou à organiser un pique-nique sur Saturne. Mais non,
l’humanité s’est toujours occupée de constitution, de guerre, de droit public
et autres fariboles insipides ; pour comprendre cela il faut la comparer à
un malade qui, au lieu des joies de la vie, s’occupe uniquement de ses
cataplasmes qu’ils soient froids ou chauds, de sa pathologie, de ses onguents,
de ses médicaments amers. Le genre humain cache une sorte de maladie organique,
il la couve, la soigne et lui applique des compresses depuis des millénaires,
mais apparemment sans résultat. Les médecins entrent et sortent – l’un propose
de l’eau chaude, l’autre un demi-bain froid. Quand le malade hurle trop fort,
arrive le docteur Guerre, le célèbre chirurgien, le visage sérieux, animé de la
supériorité d’un dandy populaire à la mode. Seule une intervention est
salutaire, dit-il brièvement, il retrousse ses manches, saisit un couteau et se
met à taillader à l’aveugle. Il coupe pieds et mains, il ouvre l’estomac – il
hoche la tête et sur un ton légèrement plus courtois il observe que le mal ne
résidait pas là où il pensait, mais ne vous effrayez pas, il va immédiatement
envoyer chercher son confrère et ami, le célèbre médecin des maladies internes,
le docteur Révolution.
Le docteur Révolution, lui, comme vous voulez bien
vous en souvenir, a fait plusieurs fois apparition au chevet du malade ces
quelques derniers siècles – et s’il n’a pas pu obtenir une guérison radicale,
il a pu obtenir parfois des soulagements éphémères, c’est une preuve triste
s’il en fallait une que le moment est venu de l’appeler d’urgence.
Ils l’ont appelé et il est venu ; toutefois il
ne serait pas inutile de l’avertir qu’il devrait agir différemment cette fois,
car la dernière ordonnance est restée sans effet : le malade a fait une
rechute et il va encore plus mal. Il est évident que la prochaine révolution
devra être différente des anciennes – puisqu’il faudra justement qu’elle fasse
ce que les autres ont raté : rendre inutiles les révolutions, à l’instar
du vrai médecin qui, ayant guéri le patient, se rend inutile.
Il faut donc procéder autrement, ô Révolution –
l’inverse de ce qu’on a fait jusqu’ici. Dans ce qui suit je résume ainsi mes
propositions :
1. À la première séance de la Douma, une
lecture publique doit être faite de l’histoire d’une des révolutions
classiques, disons, la Révolution Française. Toutes
les lois décidées alors doivent être abolies et leur contraire adopté.
2. Les révolutions précédentes ont généralement
favorisé de grandes productions d’orateurs, l’épanouissement rhétorique
florissait dans les parlements, naissaient des slogans et des petites phrases
éternelles. La seule chose qui n’est pas née est celle dont il
s’agissait : la liberté. Bien au contraire – tous ces discours symboliques
sont devenus la litière d’ambiguïtés et de malentendus, les slogans se sont
usés et tout a mal tourné. Je propose donc :
3. Que soit privé de sa fonction et soit sur le
champ chassé du parlement tout député ou homme d’État qui, en parlant de choses
ou d’état de choses réelles, autrement dit de sujets concernant l’intérêt de la
nation, utilise des expressions symboliques ou des métaphores telles que
« notre sein à tous brûle de désir ». L’homme d’État ne peut
s’exprimer qu’en substantifs concrets et en épithètes caractérisant lesdits
substantifs concrets, résumant son sujet en propositions principales et attestant
autant que faire se peut chacune de ses affirmations avec des chiffres. Le
parler imagé n’est autorisé qu’à l’usage exclusif des
poètes pour l’ornement de leurs poésies dans la mesure où le risque qu’un homme
ordinaire prenne pour argent comptant l’expression imagée et que des
complications s’ensuivent est extrêmement réduit.
4. Doit être puni de la peine capitale le
député ou l’homme d’État qui, en parlant de choses et d’états de choses
effectives et réelles, donc de sujets qui peuvent avoir
des conséquences positives, ose utiliser un pronom personnel à la première
personne du pluriel, sans que le pronom de la première personne du singulier
objectivement inclus dans le pronom de la première personne du pluriel concerne
effectivement l’action couverte par le verbe de l’affirmation. Par exemple si
un homme d’État dit : « nous donnons volontiers notre sang »
sans que, au moment où il le dit, il saigne effectivement, ou encore
« nous préférons endurer toutes les souffrances », sans qu’il
n’endure aucune souffrance au moment et sur les lieux où il parle.
5. La Douma doit décider de cesser de palabrer
et se consacrer dans l’avenir à l’action.
Pesti Napló, le 18 mars 1917.