Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
POUR LA
RENTRÉE THÉÂTRALE
Vivere non necesse,
navigare necesse est.
… La brève sagesse de l’amiral anglais dans
cette formulation nous paraît bien sûr injuste et révoltante, sans doute non
tellement à cause du peu d’estime de la vie que plutôt la surestimation de la
navigation. S’il y avait des choses plus importantes que la vie, on s’en
apercevrait aussitôt en rédigeant la sagesse ci-dessus ainsi : on n’est
pas obligé de vivre, mais on est obligé d’aller au théâtre. Si l’humanité avait
exigé son droit à la vie avec autant d’énergie et d’indignation que nous avons investi,
d’ailleurs avec succès, dans l’exigence de la rénovation des théâtres, il y a
six mois de cela, en ces jours difficiles, si le gémissement des veuves et des
orphelins, le hennissement des chevaux, le râle des mourants, les maisons
détruites des villages vides, abandonnés, fumants, fouettaient aussi ardemment
nos états d’âme que les théâtres vides et fermés, la paix serait conclue depuis
longtemps et la vie continuerait comme cela lui plaît. Mais comme par miracle,
la vie ne veut et n’exige pas elle-même mais son reflet. Or ce reflet, l’art,
veut apparemment survivre à la vie. Le magnifique Saint Augustin (je lis
justement ses aveux) reconnaît, étonné, à un endroit que dans sa jeunesse,
quand il était encore un pécheur cruel et de mécréant qui ne se souciait
nullement du chagrin d’autrui, a un jour éclaté en sanglots au théâtre de
Carthage en écoutant des sensibleries amoureuses, à cause du destin malheureux
du héros imaginaire de la pièce. Au demeurant, qui n’a jamais vu un usurier au
cœur de pierre pleurer toutes les larmes de son corps au Roman d’un jeune homme pauvre ?[1]
Je venais de pénétrer dans la loge d’une jolie femme, pour l’informer qu’il
faudra d’urgence opérer son petit garçon qu’elle avait laissé malade et
fiévreux à la maison pour venir au théâtre, juste au moment où les larmes
l’étranglaient, après la scène où Marguerite Gauthier se plaint parce que le
ciel ne l’a pas bénie d’un enfant. Le soldat est bien mauvais psychologue si
après le carnage il pousse un juron amer : saloperie de Lloyd George
et de Wilson, ils n’ont qu’à venir ici et regarder ça, c’est après qu’ils
doivent parler de poursuivre la guerre. Car Wilson et Lloyd George
viendraient et regarderaient le champ de bataille recouvert de mourants et
rentreraient chez eux et continueraient la guerre. Moi je dis plutôt :
écrivez des pièces de théâtre, mettez dedans un soldat qui manque à son amie
parce qu’il est allé à la guerre – laissez l’amie malheureuse faner – donnez ce
rôle à une bonne actrice – et invitez Wilson avec Lloyd George à la
première.
Un autre instinct merveilleux est à l’œuvre
dans l’œil humain, une sorte d’effort obscur, inconscient, de se fixer soi-même
en image et en pierre et en mots, de se reconstruire, de rendre l’original
superflu, l’image et la statue valent plus pour nous que l’homme qu’elles
représentent – et le comédien nous est plus cher que le héros dont il a revêtu
le masque.
Que l’humanité veuille vivre, nous n’en avons
pas autant de preuves que de ce qu’elle cherche à laisser des traces. Les
pharaons ont consacré toute leur vie à édifier leurs stèles – et nous
poursuivons ce travail. C’est une chose merveilleuse. Le patriotisme invoque
les descendants pour lesquels nous nous sommes sacrifiés – mais à moi il me
semble qu’un mort ne garde qu’un seul descendant : le souvenir. Nous
périssons, nous nous perdons et nous ne nous en préoccupons pas – mais avec un
instinct obscur nous collectionnons les données sur nous, en images, en pierre,
en pièces de théâtre, en poèmes – nous les collectons, tel le misérable ver de
la mer, le corail, collecte le sable rare et cher, qui deviendra un jour un
énorme rocher, le jour où l’espèce aura depuis longtemps disparu. Pour
qui ? Pour quoi faire ? Peut-être attendons-nous un dieu qui
descendra sur Terre quand le fourmillement douloureux de la vie sera muet. Dans
cent mille ans, si un Martien accoste aux rives de la Terre et part à la
recherche de vivants, il sera accueilli par un silence et un mutisme mortels.
Il ne trouvera nulle part un homme vivant – les hommes se seront entre-tués et
anéantis – mais il se trouvera nez à nez avec les palais et des colonnades
érigées – et il trouvera des statues et des peintures panoramiques – et il
trouvera des bibliothèques chargées, et tout cela parlera de l’homme, de
l’homme, de la vie de l’homme, de ses amours, de ses passions, de ses
aspirations, de ses idéaux, de ses magnifiques désirs, de sa volonté divine, et
la Terre sera pleine de la parole bruyante de l’homme, dans la forêt chantera
en boucle un phonographe à voix humaine, une machine à mouvement perpétuel
projettera des images mobiles sur les nuages, des drames shakespeariens sur
l’homme, et la Terre sera emplie de l’image de l’homme – mais il n’y aura
d’hommes nulle part.
Il est faux que la guerre, la grande réalité,
nous ouvre les yeux et en chasse les expériences d’un monde irréel. Où
avez-vous vu cette grande réalité ? Au contraire, tout s’est éloigné de la
réalité et tout s’est fondu en brouillard et imagination. Le paysan qui
embrassait sa femme paisiblement chez lui, depuis des années ne la voit plus,
et il doit contraindre son cerveau dur et grinçant à l’imaginer – à l’imaginer et à l’idéaliser. Il lui écrit une lettre, ce qu’il n’a jamais fait
auparavant, et pendant qu’il écrit il se trouve face à l’insaisissable, le
corps de sa femme : avec les mots
qui ne sont que des images et des symboles. Les peuples se sont éloignés les
uns des autres, ils n’ont plus de contacts et ils ne se voient plus –
maintenant ils sont contraints de penser
les uns aux autres et de se comprendre.
Que s’ouvrent donc les théâtres, que vienne
le nouveau romantisme. L’homme exige sont droit d’oublier soi-même, d’oublier
ce dont Schopenhauer dit : Apparemment nous n’avons pas mérité mieux que
ces deux-là, la vie et la mort.
Színházi Élet, n°35, 1917.