Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
Ne nous
paye pas de mots, ne tourne pas autour du pot pas – es-tu, oui ou non, avec
nous ?
Assez d’arguties, suffisamment ergoté – crois-tu,
oui ou non, au grand enseignement ?
Avoue, prononce-toi, fais acte de foi, ne fais pas
semblant, abats tes cartes, jette le masque – tu marches avec nous, les rouges
carmin ou avec ces salauds de rouge vermillon ? Tu veux du demi-brun ou du
bleu clair - oui ou non ? Marches-tu avec nous ou avec les autres – nous
allons manifester à la Gare de l’Est – ceux-là se propulsent dans la direction
de Filatori[1] :
parle, cette fois tu dois te déclarer !
Tu hésites, tu cherches tes mots, tu bafouilles, tu
es effrayé – tu n’as toujours pas répondu ? Oh, oh, c’est suspect !
Que dissimules-tu ? – ma foi tu t’es inféodé à la réaction ! Ah bas
les neutres – celui qui n’est pas avec nous est contre nous – à bas cet
ignoble !
Oui ou non ? Réponds ! Une réponse claire,
sinon on en a fini avec toi.
…C’est ainsi que l’on crie après toi et tu es pris
de panique, tu restes là planté, tête baissée, le monde se met à tourner avec
toi.
Mon ami, rassure-toi, n’aie aucune crainte. Et
réponds comme je te le dis : fermement comme on te le réclame, mais
calmement – dis-leur : je ne peux pas répondre car je dois encore vous
poser une ou deux questions.
Je ne dis pas oui et encore moins non – car oui ou
non serait une incertitude par rapport au doute qui seul est certain, doute que
tu ressens au fond de ton cœur quand tu es sincère avec toi-même. C’est ce que
tu réponds, doucement et calmement, et tu les regardes dans les yeux : je
ne sais pas encore. Mais vous ? Vous le savez déjà ?
Réponds ainsi et pense à Lui qui répondait par un
oui ou un non ferme aux questions bien posées – et il est même mort pour un oui
ou pour un non quand il avait la possibilité de choisir. Il prêchait
ainsi : que ta parole soit oui-oui – non-non, tout ce qui est en plus est
généré par le mal. Mais il baissait les yeux et dessinait des figures dans le
sable avec son doigt, et ne répondait pas quand on voulait son avis sur une
femme adultère. Les Pharisiens, il les appelait des hypocrites quand ils mesuraient
empereur et dieu à la même aune pour le faire choisir entre eux.
Celui qui aujourd’hui répond par un oui ou par un
non est un imposteur de mauvaise foi ou un fantasque outrecuidant. Si la boîte
de Pandore est blanche ou noire, je peux le dire si je la vois – mais pour ce
qu’il y a dedans, mon devoir est d’émettre des hypothèses, prétendre le savoir
est pure ignorance.
En conséquence je ne vais ni à l’ouest ni à l’est –
je ne crie pas dans la rue, je n’épingle pas de cocarde et je ne fais de
déclaration ni à droite ni à gauche – je me tiens au milieu du vide froid,
j’ignore où est la droite et où est la gauche. Mais si par révolution vous
entendez vouloir faire du bien aux hommes, j’assume avec fierté que je suis
révolutionnaire.
J’entends le sarcasme : bien sûr un lâche
intellectuel qui ne se soucie que de lui-même, qui ne veut pas participer au
grand œuvre de libération de la société. Il accepterait que tous vivent pour
lui – mais il ne veut vivre pour personne. Il s’encoconne dans ses états d’âme,
il nous méprise tous en attendant que nous rendions pour lui ce monde
habitable. Il est pire que le tyran – une âme d’esthète, il ne croit pas en
l’avenir, il ne veut pas le bien de tous.
Vous mentez, hypocrites. Je veux le bien, je crois
en l’avenir – je veux participer à l’œuvre, je crois et je sais que j’y
participe – mais je ne m’y prends pas indirectement comme vous qui vous
bousculez et criez dans la rue. Je sais que le plus bel avenir ne viendra pas
de lui-même, qu’il faut le vouloir – mais je sais aussi que le raisonnement qui
décidera ce que je devrai faire a infiniment de composantes. Je ne me berce pas
de la connaissance du chemin vers l’Eldorado, mais je ne crois pas que vous le connaissiez.
Néanmoins, s’il est vrai que vous aimez les hommes, si vous avez mal de la
douleur d’autrui, si vous haïssez ce qui est ignominie, tyrannie et contrainte,
si vous possédez en vous le principe du bien, alors je ne vous réclamerai pas
des certitudes sur le salut dans le communisme ou la social-démocratie.
Veuillez le bien chacun séparément et agissez là où vous vous trouvez –
poursuivez votre tâche à l’atelier ou dans les champs, à chacun son métier. Et
n’ayez aucune crainte – si vous agissez ainsi, vous participerez indirectement
à la libération de la société – vous y participerez à des moments où vous n’y
songez même pas : avec la bonne parole à l’égard d’un compagnon, avec le
discours intelligent pour l’informer, avec le bon travail qui l’aidera à vivre.
Et dites : ma conscience est pure car j’ai
contribué à la transformation de la Société Je suis un homme bon, donc ce que
je fais ne peut faire que du bien. Quand je fabrique une chaussure, construis
une maison, berce un enfant, écris un poème ou un roman, converse avec un
voisin, je suis toujours un homme bon – et la chaussure et la maison et
l’enfant et le poème et le roman et la parole intelligente feront à ma place ce
que cent démagogues n’auront pas fait, n’auront pas calculé, n’auront pas décidé.
Noir, blanc, oui, non – ce
sont des mots à ne pas prononcer dans le grand jeu de la Société.
Pesti Napló, le 2 mars 1919.