Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
jeu
Papa, jouons à "que se passerait-il
si…", crie mon petit garçon de quatre ans avant de s’endormir.
Le jeu de "que se passerait-il
si…", comme son nom l’indique, se nourrit de la découverte que les choses
ont une nature, et aussi un caractère que l’on ne peut guère altérer – mais il
existe aussi d’autres règles, et ceci justement à l’intérieur du crâne de mon
petit garçon, qui trie ces éléments à sa guise, de façon souveraine, et
indépendamment de la légitime parenté des phénomènes.
Mon petit garçon part en éclats de rire, il
est son propre public dans ce jeu.
Papa, que se passerait-il si on n’avait
qu’une seule oreille à la place de la bouche et deux bouches à la place des
oreilles ?
C’est ce que dit mon petit garçon et ses
larmes coulent, tellement il rit de sa propre plaisanterie.
Papa, que se passerait-il si le crapaud avait
des ailes… et… et… (il a du mal à parler tellement il rit avant de savoir ce
qu’il va inventer) et s’il faisait cocorico… (et il fait cocorico dans son
rire).
Papa, que se passerait-il si le feu était
mouillé et si l’eau enflammait la maison… ?
Papa, que se passerait-il si nous dormions
debout et si nous marchions couchés dans la rue, et si nous avions deux têtes
et si nous portions nos chaussures aux mains et si la lampe était en caoutchouc
et si… si… si… Papa… et que se passerait-il… que se passerait-il si… et que se
passerait-il si… le sucre… et le sel… et papa… et que se passerait-il…
Ainsi doucement mon petit garçon se berce en
riant pour s’endormir, et moi je reste assis au bord de son lit, triste et
méditatif, je regarde jalousement ses paupières fermées, ses lèvres
rieuses : il rêve probablement que le sel est sucré et le sucre amer.
Mais d’où provient son éclat de
bonheur ?
Son jeu, pour un adulte, paraît stupide. Mais
il est certain que nous prenons notre départ dans la vie avec cet amusement, et
cette époque, la plus heureuse, à laquelle nous repensons plus tard avec
douleur et nostalgie, époque que nous aimerions inconsciemment revivre dans nos
songes, dans tous nos gestes instinctifs, quand nous aspirons au bonheur,
s’éloigne de nous justement sous le signe de ce jeu étrange. La première pensée
d’un enfant, aussitôt après avoir connu le cheval et l’oiseau, est l’intention absurde
d’inverser les éléments ayant formé les notions de cheval et d’oiseau, sans
aucune raison – le désir d’un cheval ailé et d’un oiseau à quatre pattes.
Une source de poésie ?... L’exemple,
s’agissant de cheval ailé paraît séduisant et il est tentant de nous contenter
de cela. Mais si on creuse un peu l’ordre des tenants et aboutissants, il
apparaît que cette confusion ludique et gratuite des choses ne caractérise pas
tant une création poétique se déroulant dans l’imagination que plutôt la
recherche scientifique se déroulant dans la réalité.
On en a presque honte. Et pourtant – comment
les grandes découvertes sont-elles donc nées, tous ces miracles faisant faire
en quelques jours ou quelques heures des sauts de siècles au
"travail" du cerveau et de la main de l’homme ?
C’est parce qu’en tout temps il a existé
quelques chœurs d’enfants qui ne voulaient à aucun prix cesser ce jeu de
"que se passerait-il si…", même lorsque la connaissance acquise de la
logique implacable des "lois de la nature" leur ordonnait de
s’adapter et de ne plus se bercer d’illusions.
Les grands rêveurs, les grands joueurs, sans
but précis, par pure curiosité, avec une soif inextinguible ont démonté des phénomènes associés et ont
essayé de les remonter dans un ordre dans lequel ils ne sont jamais trouvés
dans la nature. Des joueurs qui disent – voici un beau miroir plan ;
mais que se passerait-il si je le courbais, je le tordais en forme de
lentille ? Et que se passerait-il si je mélangeais de l’acide sulfurique
avec du charbon et j’en faisais tomber des gouttes sur une cuisse de grenouille ?
Et que se passerait-il si je faisais passer de l’électricité par un
aimant ? Et que se passerait-il s’il n’y avait pas d’air sous la cloche et
si j’y introduisais un courant électrique ? Et que se passerait-il si
l’air était comme l’eau et l’eau était comme l’air ?
Et ils ont joué et ils ont fait des blagues à
la nature étonnée, et ils ont souvent trouvé la poudre à canon alors qu’ils
cherchaient de l’or – et ils ont souvent trouvé de l’or dans la poudre à canon.
Et ce sont eux qui ont fait et qui font
progresser le monde, ces enfants authentiques, capables d’oublier eux-mêmes,
oublier de manger et de boire pour continuer de jouer – des enfants et des
savants au cerveau incandescent. Quand je pense à eux, je remplace comme
épithète de la notion "d’homme" :
homo sapiens, zoon
politikon[1] et homo
faber par une autre épithète plus concise, plus
caractéristique et plus distinctive : - homo ludens, l’homme qui joue.
Magyarország, 1er mai1926.