Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
CHAPLIN
(Pour la
sortie du Cirque)
1.
À quoi tient
sa magie ?
Je vais tenter de le résumer. Sans
spéculation d’esprit, sans raisonnement dogmatique. C’est très simple. Je ferme
les yeux, je prononce mentalement le mot Chaplin
et sur l’écran de mon imagination j’attends ce qui apparaît spontanément.
Ce ne sont pas des compositions, des
histoires drôles, des épopées humoristiques. Quelques petits jets d’images –
juste un geste, voire un demi-geste – tu tendrais à t’imaginer que les autres
ne les ont même pas aperçus, seulement toi.
Mais il y a entre eux un trait constant et
quelque chose qui les distingue.
2.
Cure thermale. Il est tombé là-dedans par
hasard, naturellement. Mais puisqu’il y est, bon d’accord, il fait ce qu’il
faut. Le comique du fatalisme ? Non. Il se laisse tranquillement
déshabiller. Il est là, assis, maigre et indifférent. Mais non sans observer.
On masse un monsieur épais, juste devant lui. Après ce serait son tour. Le
gros, on le triture, on le pétrit, on le tanne, on l’aplatit, le type hurle.
Chaplin y jette un regard d’un seul œil. Pas plus qu’un éclair. Mais la bonne
humeur éclate en toi, comme si tu voulais vomir tous les chagrins de ta vie.
Cet éclair signifie : « N’espérez pas faire ça à moi – plutôt , que toute cette institution thermale s’écroule ».
Et tout cela le visage immobile.
Il répare une auto. L’auto ne lui obéit pas.
Elle rue, s’entête, comme un cheval rétif. Chaplin donne un coup de pied au
poitrail de l’auto. Ça ne marche toujours pas. Il se détourne, feint
l’indifférence. Brusquement il sort de sa poche une fausse barbe, se la colle.
Il reprend sa tâche. L’auto s’amadoue, obtempère : elle ne l’a pas reconnu. (cf. au
cirque : l’âne qui a une dent contre lui.)
Dans la Ruée
vers l’or il mange une chaussure. Élégamment, avec distinction. Si c’est
une chaussure, qu’elle soit chaussure, mais le seigneur l’est aussi en enfer.
C’étaient les aristocrates de Bicêtre qui jouaient à l’écarté, en attendant la
guillotine. Un clou de bois en forme de Y se coince
dans ses dents. D’un geste grand seigneur il le tend à son compagnon, comme on
fait avec une cuisse de poulet : « philippine ».
Ici, dans Le
Cirque, il est en train de faire le ménage, mollement. Arrive son ennemi
ancestral, l’athlète râblé. Il doit mimer le zèle, il s’attaque énergiquement
aux poussières. Sur un meuble se trouve un aquarium, avec un poisson rouge. Il
essuie l’eau de l’aquarium. L’athlète y jette un regard. Chaplin enfonce sa
main dans l’aquarium, il en extrait le poisson rouge, l’essuie aussi avec soin,
puis le rejette dans l’eau.
3.
Plénitude de la vie ? Ruse ?
Aristocratie de l’esprit ? Gaucherie ?
Je cherche un trait plus homogène, plus
englobant que tout cela.
Voici comment le Français Bergson explique brièvement
l’essence de l’art (et en même temps, curieusement, celle de l’effet comique
aussi) :
Tout homme normal voit dans les choses
seulement ce qui d’une manière ou d’une autre est compatible avec ce qui
l’intéresse dans la vie. Il ne remarque pas du tout le reste. Au contraire,
c’est justement cela que l’artiste ne
voit pas dans les choses : il
l’oublie dans l’étrange brouillard de la distraction psychique dans
laquelle il vit constamment. La réalité,
ce que nous nommons ordinairement ainsi, et qui pourtant n’est pas autre que la
partie utilisable des phénomènes du
point de vue de nos intérêts vitaux, disparaît de la vue de l’artiste.
Il entrevoit en revanche la substance
intérieure, authentique.
Il se rue sur l’objet, il le casse, et il
retrouve le cœur et l’âme de cet objet.
4.
Est-ce que Chaplin est conscient que ce qu’il
fait répond aux exigences
de l’art le plus élevé, en même temps qu’il provoque l’effet comique le plus
parfait ?
Quelque chose d’autre se révèle aussi en même
temps, dont Bergson ne parle pas.
La distraction avec laquelle il essuie le
poisson rouge, il confond l’automobile avec un âne et l’âne avec une auto, ou
quand, sans y prêter un regard, il assomme quelqu’un ou lui sauve la vie, tout
cela évoque aussi autre chose, dans cette diversité.
5.
L’enfant a bon cœur. Il compatit avec celui
qui souffre. Il donne à manger à l’affamé. Il plaint les objets inanimés, il
leur attribue une âme.
L’enfant est méchant. Il arrache les ailes de
la mouche, il commet des diableries. Il se vante, ment, s’imagine adulte, héros
qui n’a peur de rien ni de personne, alors qu’il est lâche et timoré.
L’enfant n’est ni bon ni méchant. L’enfant
est un artiste.
L’âme d’un artiste authentique est exactement
celle d’un enfant.
« Chap »,
terme anglais, signifie « gars », « type »,
« gamin ». Les Américains y ont ajouté la syllabe « lin »,
terminaison diminutive, pour faire de Chaplin leur héros national, à l’instar
d’un Don Quichotte pour les Espagnols.
6.
Ni devant l’œuvre de Mark Twain, ni celle
d’aucun autre grand humoriste, je n’ai ressenti le même "orgueil
professionnel" que Le Corrège devant une toile de Raphaël :
Chaplin a quelques gestes sous l’effet
desquels, en oubliant honte et mauvaise humeur, j’ai moi aussi eu envie de
chuchoter le verbe du plus grand enchantement : « Anch’io
sono… » (Moi aussi je suis…).
Színházi
Élet, n°40, 1928.