Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
un petit eugÉnisme
Ne craignez rien, il s’agira de belles femmes
Je précise cela dans le sous-titre, car en
cette saison, en été, il n’est pas comme il faut de parler d’autre chose. On se
délasse sur la plage, on regarde "les mouvements", on feuillette les
illustrés souvent étrangers, rarement hongrois, pleins de nudités
féminines : divines beautés, si elles pouvaient éviter ce rictus uniforme,
je croirais quand même que tout est parfait chez elles, dentisterie comprise ;
donc les femmes exposées sont belles tauglich,
ohne Gebrech[1] : en revanche les gencives découvertes
rappellent dangereusement la foire aux chevaux. On se délasse donc, heureux et
oisif, on lance parfois à son voisin : regarde, mon pote ! Il
acquiesce en connaisseur et remarque malicieusement que c’est exactement ce
genre de femme que le médecin lui a prescrit, et on se met d’accord là-dessus,
paisiblement, sans jalousie. Un échange d’idées permet de préciser qu’à cette
autre la tête vaut mieux que l’arrière-train, cette troisième-là, moi, je
cacherais son visage pour l’embrasser.
Même le philosophe le plus dépravé n’oserait
pas gâcher l’atmosphère solennelle de l’instant, pour prêcher l’amour
spirituel, la vocation de l’homme, le problème de l’âme féminine, le but de la
raison humaine ou autres semblables grossièretés.
Loin de moi cette pensée, et puis qui est
cette canaille, qu’il se dénonce, qui fait courir à mes dépens le ragot selon
lequel je trouve plus de plaisir à la beauté d’un tableau, d’un poème ou d’une
pensée qu’à celle d’une belle femme. Ce serait indigne de moi. Beau tableau,
beau poème, belle pensée – allons, cher jeune hédoniste, mon jeune frère en
paganisme, cesse d’enseigner ton père et d’affranchir ton grand frère ou
toi. Je sais un peu mieux que toi, j’ai un peu plus d’expérience, je sais que la
source et l’origine de toutes ces belles choses, leur ferment archaïque,
inépuisable, par rapport auquel toute beauté artistique n’est que rêve pâlot,
"parchemin jauni", est cette Réalité-là, celle qui vient de se
pencher au parapet, dans la gloire rayonnante de son maillot, pour piquer une
tête allègre dans le bassin réservé aux nageurs expérimentés de l’Éternel
Présent.
En revanche, je veux bien reconnaître une
chose.
Si tu n’avais pas parlé de beau tableau, mais
d’un tableau juste et précis – pas de beau poème, mais d’un poème profond et sincère – si à la place de belle
pensée tu avais dit pensée intelligente
et sensée, alors, alors peut-être,
malgré mon état de poète ou justement pour cela, alors j’aurais peut-être
hésité un instant, laquelle choisir : la réalité Blonde et Brune, ou les
autres.
Car effectivement la source de toutes les beautés,
c’est elle, mais elle n’est pas la source de la raison et de la sagesse. Nous
faisons donc bien de l’admirer et de l’aimer, elle dont l’amour, nous l’avons
bu avec le doux lait maternel.
Mais il y a autre chose que nous n’avons pas
absorbé de la même façon, que nous n’avons pas bue avec le lait maternel, et
qui est tout de même en nous depuis le début – qui sait quel Sein Céleste
invisible l’a fait couler dans notre cœur, nos yeux, chacun de nos pores, pour
que nous le désirions plus ardemment que les yeux les plus ardents, que les
lèvres les plus rouges – au point que pour lui nous abandonnions l’arbre d’or
de la vie, nous oubliions de mordre dans la pomme.
Car pour cette chose voir et comprendre la
pomme représente davantage, satisfait un désir plus profond, que d’y mordre.
C’est aussi une contrainte, comme les autres.
On l’a appelée Vérité, Dieu, Raison, foi ou
déni, Religion et blasphème, et qui sait quoi encore – entendant par-là
toujours la même chose.
La Loi qui me contraint à le chercher.
Le Logos, le contraire du Chaos.
Je n’y peux rien, mon jeune frère, hédoniste
de la Plage, avant de me déclarer laquelle d’entre elles m’a été prescrite par
le médecin, dans laquelle c’est la tête qui me plaît ou ce sont les chevilles –
je dois d’abord apprendre comment marche tout ceci, avec toutes ces belles
femmes, ce que ça signifie, à quoi ça sert, en bien ou en mal – et une fois que
je l’aurai appris, je devrai vérifier si elle
répond à sa vocation.
Que je réussisse ou non – il n’existe pas
plaisir d’amour réel qui égalerait l’espérance du bonheur de comprendre un jour
le secret, la méthode, la procédure mystérieuse selon laquelle Dieu a créé
monde, bain, amour, belles femmes, moi-même et Soi-même compris.
Et puisque pour y parvenir je ne peux être
aidé ni par le désir ni par le bonheur ni par la beauté, seulement par la
Logique… Peut-être – allons-y, chère raison, mon vieux jouet, pirouette un peu
autour de la question.
Partons de la constatation considérée comme
prouvée que les belles femmes sont effectivement belles, en négligeant le
contre argument légitime qu’après tout c’est une question de goût, de mode,
d’époque et de situation géographique.
Je la considère comme une convention. Ici sur
cette plage où je médite sur tout cela, elles sont environ cinq cents – j’en
trouve parmi elles une dizaine que les hommes au goût normal, moi inclus,
qualifieraient sans hésiter de belles femmes.
Et elles le sont. À les voir défiler en gros
plan devant mes yeux, maquillées, sportives, conscientes de leur beauté, je
sens que chacune mérite qu’un poète la glorifie en poésie, que le pessimiste
misogyne mette en garde contre elle, dangereuse destructrice, que le jouisseur
admiratif lui confie sa vie, que l’aventurier prêt à tout, tire à cause d’elle
une balle dans la tête d’un autre homme ou dans la sienne.
Pour l’instant je ne m’occupe pas de tout
cela. Ces effets ne sont caractéristiques de la belle femme que dans la même
mesure de l’effet d’un mets ou d’un narcotique sur les êtres vivants.
Mais une femme n’est ni un mets, ni un
médicament ou un poison, ni un objet – elle est aussi un être vivant. Or pour
comprendre un être vivant, je dois m’imaginer à sa place.
La question n’est donc pas de savoir si une
belle femme est une bonne chose ou une mauvaise. La perception du dix-neuvième
siècle a une vue erronée de la question, à mon avis. Il ne s’agit pas de
chercher à savoir si les femmes sont bonnes ou mauvaises. Toute ma vie j’ai
beaucoup souffert pour les femmes (et
non à cause d’elles), pourtant si on
me le demande, je réponds que je n’ai jamais rencontré une mauvaise femme,
seulement des femmes gâtées – j’ai
par contre connu des hommes mauvais et stupides qui par méchanceté ou par
bêtise ont gâté ces femmes.
Ainsi, sur une base morale, la question n’a
pas de sens. Je ne peux traiter le sujet que de deux façons : d’un point
de vue social ou selon une démarche scientifique.
Le point de vue social ne demande pas si les
belles femmes sont mauvaises ou bonnes, mais s’il est une bonne ou mauvaise
chose d’être une femme belle.
En général, être excellent en quelque chose,
meilleur que les autres, est considéré comme bien pour soi, même au sens
pratique. L’utilité d’une excellence peut être exprimée quantitativement.
Un excellent architecte peut construire
beaucoup de maisons, un excellent stratège dirige beaucoup de soldats, un
excellent commerçant s’enrichit, un excellent artiste se fait beaucoup
d’adeptes, leur procure beaucoup de plaisir, et peut jouir de son succès.
Mais quel avantage une belle femme peut-elle
retirer de son excellence ? Accéder à beaucoup d’hommes ? Pouvoir
posséder beaucoup d’hommes si elle le veut ?
Ça ne colle pas. La valeur de l’amour ne peut
pas s’exprimer quantitativement. Pour prendre la fine métaphore de Chesterton,
chercher le bonheur amoureux dans la polygamie ou dans la polyandrie est tout
aussi inepte que vouloir pénétrer au paradis par trente portes à la fois. Mais
en plus d’être une ineptie, c’est aussi impossible – quel que soit le degré de
beauté d’une femme, le sens et le but de la beauté dans le bonheur amoureux
n’existent qu’en un seul exemplaire, elle ne peut pas se déchirer en morceaux,
se multiplier, se reproduire comme un beau livre. Elle ne peut faire le bonheur
que d’un seul homme, dès qu’elle voudrait faire le bonheur de plusieurs, le
bonheur s’échapperait, commenceraient la lutte et l’amertume.
Elle ne peut se procurer des avantages
quantitatifs que par escroquerie, tricherie, crime – or cela ne peut pas
constituer la base de la vraie joie d’une vie.
Dans cette société la belle femme est une
héroïne tragicomique. Une valeur ajoutée, impossible à valoriser. Elle mérite
compassion.
Il reste la science : l’eugénisme.
Selon celle-ci la beauté féminine n’a pas
pour but de procurer de la joie pour elle-même, mais de servir son espèce par
sa beauté avec humilité et altruisme – de mettre au monde de beaux enfants
semblables à elle-même et, par là même, de perfectionner et d’anoblir les
formes humaines. Vue comme cela, la beauté n’est en réalité pas une notion
esthétique mais un intérêt supérieur – en effet, la beauté représente une force
et une santé scientifiques.
Par conséquent…
Non, inutile d’en parler.
Je m’assois et j’observe autour de moi.
Cinquante pour cent des cinq cents femmes sont
ici avec des enfants – des autres aussi je suppose de la famille.
Je m’adresse à celui qui sait tout et je
m’informe sur les dix belles femmes.
L’une se destine à être actrice de cinéma. Une seconde a un
ami riche. Une troisième est
l’épouse sans enfant d’un banquier. La quatrième a seize ans, ne songe pas du
tout à se marier, elle n’est pas assez folle pour rater ses chances dans la
vie.
Aucune ne s’efforce de choisir une
multiplication dans le temps – la bénédiction des enfants – à la place de
l’impossibilité d’une multiplication dans l’espace,
Celles-là n’anobliront pas l’espèce.
Peut-être les autres – les simples et les ordinaires.
Et nous, pauvres hommes, aussi bien les beaux
que les laids.
Chez nous il n’y a pas de différence.
Que représente l’amour pour nous, à part
fonder une famille ?
Dans le pire des cas le mariage.
Dans le meilleur cas séduire.
Pesti Napló, 14 juillet 1929.