Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
Coauteurs
C’est une chose étrange. Le coautoriat. Déjà auparavant je me suis souvent demandé
comment se passe cette affaire-là, à quoi elle sert, quel avantage elle
présente. Bien sûr, je n’ai pas pu me contenter de l’idée simpliste que l’un
écrit les lettres minuscules, l’autre les majuscules. Ce n’est
qu’enfantillages. Mon petit garçon, quand d’une oreille il a vaguement entendu
que papa écrit une pièce avec Monsieur Menyus[1], tu sais, celui qui a ces petites moustaches
et qui a ri de si bon cœur l’année dernière de ta souris dansante que tu lui a
montrée – mon petit garçon a déclaré d’un ton supérieur que lui aussi a déjà
été coauteur, mais seulement en classe de CP, avec son instituteur, de telle
sorte que lui tenait la plume en bas et Monsieur l’instituteur la tenait en
haut, le maître la tirait dans un sens alors que lui dans l’autre, ça a
toujours donné un résultat, par exemple un gros pâté.
Moi j’ai depuis longtemps dépassé ce stade,
j’ai lu les merveilleux romans des frères Goncourt et j’ai vu toutes sortes de
pièces écrites par d’excellents coauteurs, et je sais de l’histoire qu’il a
même existé des triumvirats où ils étaient trois à régner ensemble, et la
raison en est simplement que plus on est de fous plus on rit, et de toute façon
il n’est pas bon que l’homme soit seul car il risquerait d’attribuer trop
d’importance à des choses sans intérêt public, uniquement pour la raison
qu’elles sont arrivées à lui, ou elles l’ont impressionné lui en particulier.
Bien sûr cela dépend largement du genre. En
gardant cette réflexion en tête, quand j’ai commencé à me lancer dans la
poésie, j’ai songé à proposer par exemple à Mihály Babits ou à Dezső
Kosztolányi[2] d’œuvrer ensemble, dans l’espoir d’une
meilleure réussite. Pour le public ce serait non seulement un grand honneur,
mais imaginez à quel point il se sentirait rassuré si au-dessus ou en dessous
d’un poème merveilleux il lisait le nom non d’un, mais de deux poètes éminents,
comme garantie que là alors, il est inutile de chercher des défauts, tout comme
la loi de Boyle-Mariotte qui est parfaite pour avoir été vérifiée par deux
savants.
Imaginez seulement ! Quel effet pourrait
éveiller ceci :
« MON ÂME »
(Poème
lyrique en cinq strophes)
Par
Mihály Babits et Dezső Kosztolányi
ou
« JE T’AIME, BLOND BRIN DE ROSE »
(Élégie
amoureuse avec refrain)
Par
János Arany et Sándor Petőfi
Ou tout simplement : « Seul… » ou encore mieux « Solitude », écrit par Rudyard Kipling,
Anatole France, Gerhard Hauptmann et Arthur Schnitzler, musique composée par
l’Académie de Musique.
Quel dommage que les poètes rechignent à ce
genre de collaboration. Pourtant le travail collectif présente de nombreux
avantages. Tout d’abord, on peut enfin faire le modeste, à la place des m’as-tu-vu prétentieux et de l’orgueil
obligatoire des poètes qui, croyez-moi, sont très usants avec le temps – on
peut se dissimuler derrière le pluriel majestueux. Vous ne croirez pas à quel
point cela m’a fait du bien, lorsqu’on m’interrogeait comment j’allais, à quoi
je travaillais, si ça marchait, je n’étais pas tout le temps obligé d’utiliser
l’ennuyeuse première personne du singulier de la conjugaison. De véritables
vacances pour nous, tous les deux. Oh, nous allons très bien. Nous
travaillotons. À notre modeste avis nous avons réussi à verser dans le
troisième acte les sentiments les plus cachés de notre âme. Écoutez, c’est bon
ou mauvais, notre impression personnelle est qu’en tout cas il s’agit de
pensées si originales et si personnelles : on voit dès le premier instant
qu’elles n’ont pu naître dans l’esprit de personne d’autre au monde, à nous
exclusivement. Oh, merci bien pour vos félicitations, pardon, juste un instant,
nous revenons tout de suite, nous allons juste fumer une cigarette ;
pardon, ça ne fait rien, cela arrive, c’est dommage que vous ayez marché juste
sur notre cor au pied.
Et encore quelque chose de très important.
Lorsqu’on écrit une œuvre à deux, il devient
possible de résumer des opinions séparées sur les deux auteurs de la double
performance de façon telle qu’elles soient favorables du point de vue du
travail d’ensemble. Il peut toujours y avoir des différences dans les nuances,
l’un préfère ceci, l’autre préfère cela. Et de cette façon, même si le cas
échéant rien ne plaît particulièrement au critique, il est possible d’arranger
les proportions de façon que l’impression globale reste plaisante.
Comment j’imagine cela ? Très
simplement.
Si quelqu’un dit par exemple à propos de deux
femmes : « ah, malheur, l’une est plus laide que
l’autre ! », compte tenu de la loi de la relativité, la phrase
signifie aussi que l’autre est forcément plus belle que l’une.
Sur cette base, dans le cas des coauteurs il
y a toujours moyen de les louanger. Écoutez, ce sera sûrement un succès,
puisque l’un des auteurs est meilleur que l’autre !
Ensuite on n’est pas obligé de chicaner pour
savoir comment est celui qui est meilleur que l’autre.
Certainement excellent, sans quoi l’auteur
aussi génial et de premier rang qu’il doit manifestement être ne serait pas
assis avec lui pour écrire une pièce si un aussi excellent auteur que lui,
s’est assis avec lui pour écrire une pièce.
Színházi
Élet, n°40, 1929.