Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
MONSTRE
ET ÜBERMENSCH[1]
Bain de soleil
péripatétique
Même
ici vous philosophez, Tricotnoir hoche la tête, dégoulinant en
sortant de l’eau, il s’installe près de nous et attrape nos
derniers mots – même ici vous philosophez, au lieu de vous dorer le
ventre et d’observer autour de vous, regardez les jambes superbes de
cette blonde.
Mais c’est de cela que nous parlons,
Tricotnoir, cher ami, qui siffles et te délasses insouciant comme un
merle. C’est de cela que nous parlons aussi – bien sûr que
c’est de la philosophie, par Jupiter ! Car philosophie et heureux
repos signifient une et même chose, comme ils signifiaient effectivement
une et même chose à la table d’Épicure et dans le
jardin d’Académos, qu’accessoirement ce bassin de style grec
avec son péristyle en gradins nous évoque si bien – repos
et allégresse, casse-tête et gymnastique de l’esprit ?
Non, je dirai même aération de l’âme qui
s’étire.
Ce sont des moments privilégiés
où des idées neuves germent dans notre esprit – non quand
nous lançons, mais quand nous refrénons le mécanisme
grinçant équipé pour le combat et la dispute. Dans ces
moments jaillissent des étincelles et des éclairs de
lumière : suffisamment pour voir plus loin et plus en profondeur
que de coutume.
Vois-tu, quelle chose intelligente vient
justement de dire Gorgias, au moment où toi, cher Trikotos, tu es sorti
de l’eau — quelle chose intelligente, et tu vas rire, Trikotos, car
il parlait justement de cette femme blonde. Il disait que ces jambes ne sont
pas encore à la mode aujourd’hui, mais d’ici quelques
années elles le seront nécessairement, or cette femme le pressent
inconsciemment et s’y prépare.
Je lui ai répondu que
c’était bien vu, que j’aimais et j’approuvais cette conception
qui dans la compréhension des phénomènes ne mesure pas les
choses uniquement à l’aune du passé mais songe aussi
à l’avenir.
En revanche, je n’aime pas le nouveau
livre de Kretschmer[2] sur le génie, qui une fois de plus ne
reflète dans le fond que la conception de Lombroso : au regard de
la pathologie, le génie serait un monstre, un désordre du
développement, quasiment un infirme, un individu de valeur
diminuée du point de vue de l’espèce
humaine. Il est plus proche de ce malade qu’on a récemment
amené à la clinique de mon ami Manninger — celui dont,
à la place du visage humain, se tord quelque chose d’horrible, une
espèce de tentacule de poulpe mouvant
Il semble confortable de retomber dans les
sentiers battus des idées du dix-neuvième siècle, la
théorie de l’évolution, le matérialisme historique,
l’emploi des méthodes, recherches et explications toutes faites.
Mais même, ce n’est pas si confortable que ça, grâce
à Dieu – numquam revertar[3] ! – cette méthode ne
pourra jamais extirper de l’histoire de l’Intelligence le Mene
Tekel de Nietzsche que les "chercheurs" de la science et de l’histoire
lançaient ainsi vers les vétilleux : vous falsifiez le présent, car
vous voulez le construire sous tous les aspects à partir de
l’enseignement du Passé – et vous ne prenez pas en compte ce
qui là-dedans désigne l’Avenir. Chez vous tout est
Résultat Final, conclusion d’un processus – or tout cela
n’est que Commencement et Démarrage, car le monde est
recréé à chaque instant.
Vous observez le monde et vous dites :
ceci s’est "perfectionné" à partir d’un
bourgeon.
Et si la fleur redevient un bourgeon ?
Est-ce une régression ?
Du point de vue de l’espèce,
pour vous le génie est un malade. Pourtant, lorsque apparaîtra
l’Übermensch dans le monde, d’après vous, à qui
ressemblera-t-il davantage : à vous ou à ce monstre ?
Vous n’êtes pas meilleurs que les
singes qui manifestement avaient relégué au rebut le premier
singe "malade" parmi eux : l’homme.
Expérience par la pensée :
Supposons que le Genius de
l’espèce humaine, norme de toute "santé",
abandonne l’expérimentation actuelle qu’il mène
victorieusement contre la nature, indirectement, au moyen du cerveau de l’individu humain¸ par la
méthode du progrès
technique (homo faber !), et qu’il revienne au principe
orthodoxe qualifié de darwinien : en somme, il s’efforce
à résoudre sa tâche, non à partir de la
volonté de l’individu mais avec celle de l’espèce,
à l’aide de l’instinct, avec des moyens organiques,
physiologiques et zoologiques.
Cette phrase compliquée mais
très claire signifie que dans ce cas il parvient aux avantages du vol, par exemple, non parce que quelqu’un parmi nous invente
l’avion, mais comme dans les temps anciens, quand le lézard est
devenu oiseau : toute l’espèce se coalise pour faire pousser
des ailes vivantes sur son dos à partir des organes existants, comme
nous le connaissons de la "sélection naturelle".
On pourrait y parvenir ainsi, mais
c’est un peu plus lent. Les frères Wright ont mis dix ans pour
fabriquer leur aéroplane, toute l’espèce aurait besoin de
quarante ou cinquante mille années pour se faire pousser des ailes.
Alors supposons que ce processus
démarre de nos jours.
Au début sur les deux épaules
de certains d’entre nous, précisément les plus développés, apparaîtraient deux
moignons, avec une structure difforme : le premier germe, l’embryon
et nid hormonal des futures ailes, qui après moult
générations deviendront des ailes.
Naturellement personne ne se douterait de ce
dont il s’agit – seul l’individu est capable de
réfléchir et anticiper, l’espèce ne peut
qu’agir.
Que se passerait-il donc ?
C’est évident.
Selon l’état actuel de la
science on constaterait que de telles choses ne peuvent pas se produire dans un
organisme normal et sain, que c’est une excroissance maladive, une
nouvelle maladie, une tumeur qu’il convient d’urgence
d’extirper, et qu’il faut tout faire pour veiller à ce que
le descendant, au cas où on décèlerait une disposition, ne
puisse pas l’hériter.
Ce n’est qu’une expérience
par la pensée, et il est peu vraisemblable que cela puisse se produire
réellement. Mais il ne serait pas inutile que les explicateurs de l’âme tiennent compte de cette
possibilité, au sens figuré.
Et qu’ils tentent de saisir cette
question par le bout plus difficile, moins confortable, mais plus digne de
l’homme. En laissant une place à l’hypothèse que tout phénomène vital sortant
de l’ordinaire n’est pas forcément pathologique.
Et écouter un peu plus attentivement,
avec moins d’ironie et de mépris, le bégaiement du
héros débutant de Danse des
papillons[4] en Taupiterre.
L’image mobile renversée
approche vers nous depuis l’avenir :
il ne serait pas inutile de se préoccuper de l’enseignement
à en tirer. Cela pourrait tracer les contours d’une science renversée de
l’évolution.
Cette science renversée de
l’évolution s’appelle l’anticipation.
Pour le moment même la science naturelle
humaine la plus fine, prise au sens le plus noble du terme (pardon pour le
paradoxe), ce qu’on appelle la psychanalyse,
fouille l’explication des phénomènes compliqués de
l’âme uniquement dans le passé : il n’est pas
étonnant qu’elle y trouve tant de phénomènes
"maladifs".
Je croise quelqu’un qui "sans
aucune raison" exerce sur moi un effet d’abattement. Les psychiatres
m’auscultent, m’auditionnent, cherchent dans mon passé, dans mon enfance, une blessure que cette
personne évoquerait involontairement en moi.
Et s’il s’avère (voir ma
nouvelle : Le marchand de glaces
italien) que cette personne m’assassinera
sans le vouloir dans une guerre mondiale future ?
Télésentiments ?
Télépathie ?
Des termes bon marché, stupides,
compromis.
Il conviendrait plutôt
d’édifier un nouveau concept pour compléter les concepts
inaugurés par Freud de conscience
inférieure et conscience de soi – le concept de la conscience
supérieure, de l’Überbewusstsein[5],
pour que nous comprenions le génie et le prophète…
Subconscience – le passé.
Conscience – le présent.
Überbewusstsein – l’avenir.
Pesti
Napló, 6 juillet 1930.
[1] Surhomme.
[2] Ernst Kretschmer
(1888-1964). Psychiatre allemand, auteur d’une théorie
biotypologique. Cesare Lombroso (1835-1909). Médecin italien, connu pour
ses thèses sur le criminel
né.
[3] [Rien] ne revient
jamais.
[4] Pièce de
théâtre de Karinthy, où un « voyant »
apparaît dans une civilisation composée d’aveugles.
[5] Néologisme
fabriqué par Karinthy "Sursonscience" d’après
"Unterbewusstsein" : subconscience.