Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
COURRIER DU MATIN
Je fouille
dans mes lettres
Je reçois beaucoup de courrier, et je
suis fier que seule une minorité concerne ma vie privée. Bien
que, à dire vrai, si je tiens compte des lettres dans lesquelles
apparaissent souvent des séquences telles que (poliment) :
« il a probablement échappé à votre
attention », ou (fermement) : « il ne nous est pas
possible d’attendre davantage », ou
(précisément) : « au cas où dans les trois
jours », je suis encore contraint de trouver qu’il y a trop de
lettres consacrées aux problèmes subalternes de mon existence
personnelle, de sources qui feraient mieux de s’occuper de leurs oignons.
Les trois quarts des lettres de mon courrier
sont écrites par mes amis inconnus qui ne me voient et ne connaissent
mon existence qu’à travers les lunettes du papier.
Celles-là, je les lis avec un beaucoup d’intérêt si
j’ai le temps, et, j’ose l’avouer ici noir sur blanc,
j’ai le sentiment que je suis plus lié à leurs auteurs et
ceux-ci ont plus en commun avec moi, que Madame Málcsi,
qui s’adresse à moi au nom de sa lignée parentale dans
l’intérêt de son fils tout juste bachelier.
Ce sont probablement eux qui ont raison, ce
sont eux qui doivent me voir mieux, ceux qui ne voient que le visage de
l’âme et de la raison, même déformé, dans le
miroir de leur propre raison étrange ou simple, ou complexe, souvent
écervelée, et qui m’imaginent comme une sorte de liquide
bouillonnant et étincelant et constamment effervescent dans la cornue du
Créateur (« alambic trop étroit et trop large pour Lui »),
dont l’unique rôle dans ce monde est de distinguer dans le chaos ce
qui est vrai et ce qui est faux. S’il n’en est pas ainsi, il
devrait manifestement en être ainsi ; et croulant sous le poids de
la croix de cette vie stupide et méchante, du moment que nul ne peut ou
ne veut en décharger mes épaules, il vaut encore mieux
qu’ils ne regardent pas la croix, mais la sueur du front de celui qui la
porte. Et si la pendaison est inévitable, je préférerais
discuter même avec mon bourreau, de la vie qui s’enfuit, que de la
mort qui approche, si lui aussi le veut bien, sachant que la vie nous la vivons
pour autrui, seule la mort nous la mourrons pour nous-mêmes. Je profite
de l’occasion pour remercier tous ceux qui s’adressent à moi
avec leurs problèmes, leurs idées et leurs questions, je les
remercie pour leur confiance et de penser que ces problèmes
m’intéressent. C’est juste, ils m’intéressent,
il n’y a que cela qui m’intéresse, et si je ne
réponds que rarement à leurs préoccupations concernant
l’existence et la non-existence, ils doivent croire que ce n’est
nullement par paresse ou indifférence, mais simplement parce que je
n’ai toujours pas réussi à déchiffrer le
mystère du monde selon les règles du saut du cheval sur
l’échiquier. Mais je garde bien les lettres, et un jour
peut-être…
Un jour je répondrai à ce
sympathique étudiant en droit de Gyöngyös qui m’avertit
soucieusement qu’avec le temps la cervelle "se
sclérose", et si je ne me hâte pas d’accomplir les tâches
qui m’ont été dévolues, il ne se fera jamais
journaliste, car mon exemple lui prouverait que ça n’en vaut pas
la peine. Pour le moment je lui rapporte seulement les mots de Cyrano :
« On ne combat jamais dans l’espoir du
succès ».
Et je répondrai à la lettre
parvenue de Fiume, qui soulève le problème paradoxal du subjectif
et de l’objectif, et qui soupçonne qu’une
« relation dialectique » existe entre les deux. « Le
matin, quand je vois mes chaussures, écrit mon ami amateur de
philosophie, alors je suis en tant que sujet la thèse, les chaussures en
tant qu’objet sont l’antithèse, de là découle
la synthèse selon laquelle je me chausse et je vais dans la salle de
bains. » J’y repenserai sérieusement avant d’y
répondre, mais pour le moment mes pensées sont encore confuses,
je suis trop influencé par la conception ancienne que l’on peut
peut-être appeler hégélienne sous l’effet de
laquelle, quant à moi, j’ai coutume d’aller d’abord dans la salle de bains et
de me chausser seulement ensuite,
quand j’en suis sorti. Mais il n’est pas impossible que la nouvelle
philosophie voie le chemin de l’épanouissement de
l’Idée dans la direction du bain en chaussures.
Et je répondrai et je donnerai mon
avis sur les poèmes et les nouvelles du poète de dix-huit ans que
celui-ci m’a envoyés le cœur palpitant pour que je lui donne
un avis "sincère". Je répondrai, dans dix ans, quand
nous serons du même avis à propos de ces poèmes, et je ne
serai plus obligé d’être sincère.
Et je répondrai à la question
criante d’une lettre, « puis-je dire ce que je
pense ? », et dans ma réponse je parlerai des
différences entre sincérité et vérité, mensonges
bons et mauvais, quand j’aurai enfin trouvé la solution simple et
évidente. En attendant l’auteur de la lettre n’a
qu’à supporter que « les yeux baissés, je
dessine des motifs dans le sable » en guise de réponse.
Et je répondrai dans la rue Dembinszky où une bourgeoise se sent si vide et
déçue, alors que, en âme sœur, je saurais lui venir en
aide. Je répondrai, et lui demanderai pardon d’avoir tant
tardé, mais moi aussi je me suis senti vide et déçu, qui
plus est aucune âme sœur ne s’est
présentée : hélas, je n’ai pas l’honneur
d’être un parent de la mort ; je ne peux tout de même
pas être un parent, même parmi les vivants, de tous ceux dont je
suis un parent.
Et je répondrai à Ella,
à Radegund, à cette Ella fine,
charmante et malheureuse, que je n’ai jamais vue, et c’est quand
même à moi qu’elle offre la primeur qu’elle a perdu la
foi en la psychanalyse, elle préfère donc me dire
« devant témoins » l’histoire de sa vie,
puisqu’elle pressent que je suis « l’homme
masqué » qu’elle cherche depuis cinq ans. Chère
Ella, c’est effectivement moi l’homme masqué, mais il
n’est pas encore minuit et je ne peux pas retirer mon masque.
Et je répondrai à Etelka, qui m’a détesté toute sa vie,
mais elle vient de comprendre qu’elle avait tort.
Et je répondrai à la
« lettre ouverte » qu’un confrère de
province m’adresse dans le journal local de Ungvár[1]. Il m’invite, vu que les
traités de clé des songes qui circulent ne sont plus utilisables,
un tas de nouveaux concepts ne s’y trouvent pas, à écrire
d’urgence un nouveau traité des songes qui contiendra
également certains nouveaux concepts de nos rêves comme
« manger une conserve de sardines », « jouir
des bienfaits du chauffage central », « voyager en
avion » ou « embrasser une dentiste ».
Et je répondrai à la lettre
extraordinairement intelligente, cultivée, raisonnable, riche en
idées, digne d’une véritable étude, de L. à
Sopron, dans laquelle il conteste mes positions concernant le cinéma
parlant, en soulevant la question de la différence entre art et
technique. Je répondrai longuement et exhaustivement à ces
pensées claires, enthousiastes et bien formulées, dans lesquelles
il s’avère qu’il n’a absolument pas raison, et
qu’il a compris complètement de travers ce que j’ai
écrit.
Et je répondrai à la lettre mal
écrite du couvreur N.B. primaire, confuse et truffée de fautes
d’orthographe, sur la même problématique, d’où
il ressort qu’il a raison et qu’il a très bien compris ce
que j’ai écrit.
Et je répondrai à D.A. à
Becskerek, et je lui écrirai qu’il
existe des questions auxquelles on ne peut répondre que par des actes.
Et je répondrai au prophète
à la signature mystérieuse qui m’invite à entrer en
contact, dès réception de sa lettre, avec le parlement et faire
savoir à tous ces messieurs les ministres qu’en faisant ses
recherches cabalistiques, il a découvert que Loránt
Hegedűs[2] est la même personne que Abimelech, roi des Philistins, tandis que Fedák n’est autre que Sarah[3], épouse d’Abraham (comme le
prouve le prénom qui est identique). Le prophète sera assez
aimable de patienter, nous sommes actuellement en pause de session
parlementaire, et Bethlen est absent de Budapest, mais dès son retour,
je ne manquerai pas de le solliciter dans cette affaire, car si cela est vrai,
alors il est temps d’agir. (J’attire par là même
l’attention de Zsazsa à cette
découverte qui l’intéresse tant.)
Et je répondrai à la
Société Américaine des Missionnaires qui me demande
quelques informations, ainsi qu’à Madame D. qui me sollicite pour
faire jouer au cours de la saison dans les théâtres de Budapest
ses douze pièces qu’elle compte m’envoyer.
Ce matin j’ai tenté de traduire
de tête, très librement, les célèbres derniers vers
du Deuxième Faust :
« Tout ce qui est passager et tout
ce qui est éphémère ne vaut pas plus qu’une mauvaise
comparaison… »
Pesti
Napló, 3 août 1930.
[1] Ville qui était au Nord-Est de la Hongrie. Actuellement en Ukraine.
[2] Loránt Hegedűs (1872-1943). Homme politique et journaliste hongrois. Sári Fedák (1879-1955). Une des plus grandes actrices hongroises du début du XXe siècle. István Bethlen (1874-1946). Premier ministre.
[3] Abimelech, roi de Guérar, enlève Sarah la croyant sœur d'Abraham et non son épouse, mais il la lui rend avec de grands présents dès qu'il connait son erreur lors d'un rêve (Genèse).