Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
JE REVIENS SUR
DODSWORTH ET FRAN
Réponse à des lettres
« …il doit un peu avoir honte de faire la guerre
à un ennemi aussi faible… Nous demandons votre
aide ! » (D’une lettre.)
*
J’avais prévu des approbations
enthousiastes, injustes, échauffées, tout autant que des
leçons furieuses et encore moins justes, après mon article de la
semaine dernière. (Dodsworth et Strindberg, ou
l’opposition désespérée de l’homme contre la
femme d’aujourd’hui.) Ce matin je voudrais en toute modestie
rappeler seulement aux débatteurs que je me suis déjà
consacré plus à fond à ce sujet ailleurs ; donc,
lorsque j’ai eu le courage d’émettre des déclarations
et des constatations fermes sur un sujet aussi majeur dans le cadre d’une
réflexion brève, presque improvisée, j’ai fait et
j’ai pu faire cela après une élaboration approfondie de
tous les arguments pour et contre cette problématique. Hélas, je
n’ai pas eu de surprise, les arguments qui me sont parvenus
étaient uniquement ceux que j’avais clos en moi depuis longtemps
– pourtant j’aurais tant aimé me laisser convaincre que je
broie du noir ! Je dois ainsi me contenter d’une explication utile
mais moins féconde, et m’efforcer de démontrer que ceux qui
ne m’ont pas donné raison m’ont aussi mal compris que ceux
qui m’ont donné raison dans quelque chose que je n’ai
même pas affirmé.
*
Parmi les premières, voyons la lettre
la plus passionnée, dont j’ai cité un passage.
« Monsieur ! Où
avez-vous pêché… Existe-t-il des parias plus malheureux,
plus misérables en cette époque malheureuse que la femme
d’aujourd’hui ?... Elle n’a ni la force physique, ni la
force intellectuelle pour un travail satisfaisant l’âme et le
corps… La crise économique tue les rêves et paralyse les
actes… Demandez aux hommes le
rôle qu’ils destinent à la femme dans leur vie, et vous
trouverez la raison pour laquelle les femmes d’aujourd’hui
deviennent des Fran – tout au moins celles qui réussissent (!)… Pensez plutôt avec compassion
à la femme d’aujourd’hui… dont la liberté se
résume à des devoirs et à la privation de la tendresse
à laquelle elle avait droit pendant des siècles… »
*
Madame, je saisis une proposition
subordonnée dans vos lignes révoltées afin de
démontrer, en vous prenant au mot de votre propre réflexion,
à quel point vous me donnez raison sans le savoir. « Tout au
moins celles qui réussissent ! »
– soupirez-vous.
Réussissent !
Alors n’est-ce pas, chère
Madame, vous reconnaissez qu’être Fran à notre époque
est une situation très enviable. En ce qui concerne donc ma compassion,
vous me réclamez ce sentiment que j’estime infiniment, plus que
tout, pour des femmes qui n’ont pas réussi « à
devenir Fran », et vous réprouvez ma conception parce que celles-ci sont majoritaires, ce sont
donc elles qui caractérisent l’esprit du temps, globalement, face
à l’éventualité que (manifestement par
partialité, n’est-ce pas, ou après de mauvaises expériences,
ayez le courage de le dire) j’ai soulevée.
Madame, si l’esprit d’un temps
pouvait être déterminé sur la base de données
statistiques, ou en conséquence d’une déduction
mathématique, alors vous auriez sans doute raison : mais dans le
cas présent nous serions informés sur l’esprit du temps par
des fonctionnaires et non par des cœurs et des raisons qui vivent et qui
souffrent ce temps : pourtant vous dites bien que l’esprit des
siècles passés était préservé pour nous par
des artistes et non des historiens.
L’accent est sur le mot esprit, Madame. Il ne peut être
approché que par la raison et le sentiment.
Au-delà des chiffres qui ne disent
rien, il n’est que hasard aléatoire pour ma raison et mon
sentiment de savoir combien de Fran vivent effectivement
à cet instant dans le monde – mais le fait psychique avoué
aussi par vous-même que toutes les
femmes jugent la situation de Fran enviable, un idéal de vie, une
illusion à réaliser et leur meilleure chance, a une importance
énorme, décisive, une signification caractéristique absolue.
Ma colère et mon indignation
découlent non de ce que vous croyez (en jugeant sur vous-même),
que j’envierais et souhaiterais pour
moi cette meilleure chance – mais bien au contraire : elles viennent
de ce que, comparée au vrai bonheur rêvé et
désiré, que l’homme et la femme rendent double en le
partageant, je trouve cette prétendue meilleure chance de notre époque
misérable, stupide et bien pauvre..
*
Comprenons-nous, Madame.
Vous parlez de compassion, et en même
temps vous vous plaignez : « on prive la femme de la tendresse
à laquelle elle avait droit pendant des siècles ».
La source de cette tendresse, Madame,
n’était nullement la pitié et la galanterie, mais quelque
chose de bien plus puissant et plus multiple qu’on appelait autrefois
l’amour.
Plus puissant et plus multiple, mais pas plus
compliqué, au contraire, un sentiment bien plus simple, plus
élémentaire, plus clair et mieux connu. Ce sentiment est
provoqué par le désir du bonheur, il suppose la féminité
ou la beauté et le charme de la femme, la virilité,
c’est-à-dire la force et l’imagination de l’homme, son
résultat est le bonheur de l’homme et de la femme trouvé
l’un dans l’autre – ce n’est même pas le but,
mais une fois le plus la condition d’une vie féconde.
C’est un pur échange. Amour
contre amour, bonheur contre bonheur. Qu’a à faire ici la
pitié, la compréhension, le discernement ?
Je vous pose la question : dans notre
société, l’homme et la femme ont-ils les moyens de passer
ce pur contrat ?
*
Madame, je ne vous connais pas
personnellement, par conséquent je ne commets aucune offense au bon
goût si j’argumente ad
personam.
Supposons que vous soyez une dame belle et
charmante que, si je vous voyais, l’homme sain que je suis tomberait
aussitôt amoureux de vous, et de votre côté ma passion
enthousiaste et mon imagination créative vous plairait aussi. Ne me
répondez pas que toutes les femmes ne peuvent pas être belles et
charmantes – ce serait une fois de plus de la statistique, et comme cela,
nous n’accéderions jamais à l’essentiel. Moi, quand j’utilise
le mot femme, alors je pense à un être beau et charmant, comme par
nature doit être la femme pour que je puisse être homme, et si moi
je veux une femme, alors pour moi
elle est belle et charmante, autrement tout notre débat serait sans
objet, puisqu’il ne concernerait pas une relation homme femme, mais une
relation entre deux personnes, ce qui serait tout autre chose.
Donc – faites-moi confiance et ne
protestez pas – vous êtes une femme belle et charmante, vous me
plaisez et je vous plais aussi, nous tombons amoureux l’un de
l’autre et je vous épouse.
Sur quel mariage pourrais-je compter, moi,
dans notre temps, ici en Europe, en tant que sujet des coutumes, modes,
états d’esprit de notre société bourgeoise, avec
vous qui reconnaissez qu’être Fran est le plus grand bonheur,
nécessitant seulement des conditions favorables ?
Ces conditions favorables, supposons que je
les crée – je serais obligé de les créer, sinon je
me ferais exclure de la société.
Nous vivrions heureux pendant deux ans.
La troisième année, avec la
même certitude qu’il est sûr que vous, étant une femme
d’aujourd’hui, ne pouvez vivre que votre vie
d’aujourd’hui, en seriez là que malgré tout votre
idéalisme et votre honneur, vous seriez amenée à penser
avec la tête de Fran, car Fran règne dans la
société, et celle qui ne s’efforce pas à parler et
à penser comme elle, reste tout simplement seule, exclue de l’union secrète du capitalisme féminin.
Capitalisme féminin – un joli
terme, n’est-ce pas ? Le trouvez-vous forcé, fantastique,
monstrueux et une folie de persécution ?
Je vais vous expliquer la chose quotidienne,
bien connue, qu’il faut entendre par là – vous serez
étonnée que je l’aie repérée, tellement vous
l’avez trouvée naturelle jusqu’à présent. Les
grands idéalistes et humanistes de l’antiquité trouvaient
naturel qu’un homme soit asservi à un autre, aussi longtemps que
quelqu’un ne mette un nom sur cet état, et ne crée le terme :
esclavage.
En quoi consiste le capitalisme
féminin ?
Il convient d’entendre par capitalisme
féminin la phrase que vous prononceriez nerveusement un soir de la
troisième année : tu ne m’aimes pas, tu refuses de
m’acheter ce machin. Béla m’aimait davantage, il me
l’aurait acheté.
Et par l’asservissement des hommes il
convient d’entendre que tu n’as pas l’idée de
répondre du tac au tac que toi, c’est Böske
qui t’aimait davantage, apparemment, parce qu’elle n’avait
pas réclamé ce machin, mais tu te mets en colère et tu
paniques à l’idée que ta femme plaise à Béla
et que ta femme le sache. Le problème n’est plus de savoir si
Béla plaît aussi à ta femme, s’il plaît
à ta femme plus ou moins que toi : mais uniquement de savoir si
Béla voudra ou non faire le sacrifice qui lui permettrait
d’acquérir une valeur
produisant son propre intérêt.
Cette valeur produisant son propre
intérêt est l’expérience de la femme justifiée
par notre époque : la compétition stupide et humiliante des
hommes considère son état de femme comme un capital, dont elle peut définir le prix (les
intérêts) à la mesure que le client a besoin d’elle.
À la place de l’échange
pur où la contrepartie de l’amour ne peut être que
l’amour, on voit supplément de prix, option, enchères et
intérêts – autant de symptômes caractéristiques
du capitalisme qui marchande avec le corps et l’âme, que peut faire
d’autre la femme que s’offrir avec trompettes et tambours,
publicité, robes, parfums, danse et flirts, à cette bourse
à l’envers où le créditeur est l’esclave
exploité et l’endetté est le dictateur sans limite ?
*
Où avez-vous vu une haine à la
Strindberg dans mon article, Madame ? Au contraire, je
n’arrêtais pas de répéter que je vois l’erreur
strindbergienne justement dans sa volonté de chercher le mal dans la nature de la femme. Moi je
considère Fran aussi bien que Dodsworth,
victimes de la lâcheté et de la générosité
masculine, et considérant l’esclave de même que le tyran des hommes, je proclame que le pouvoir
est assassin voire suicidaire s’il est mis dans des mains trop faibles et
trop stupides qui ne l’avaient même pas réclamé.
Aussi longtemps que la vie ne m’aura
pas convaincu de mon erreur – j’en reste là, je ne pourrais
pas dire autre chose, amen.
Pesti
Napló, 24 août 1930.