Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
MIRAGE
Enfin, pour la première fois de ma vie,
j’ai vu un mirage.
Comme il se doit, c’était dans
la Grande Plaine. Entre Félegyháza et Szatymaz, où
j’étais en visite.
Un mirage vrai, tangible, du cru,
authentique, le fameux mirage dont on peut tant lire dans les manuels
scolaires, qui serait soi-disant un des plus beaux spectacles de notre douce
patrie où coulent le lait et le miel.
On prononce si fréquemment le mot
mirage dans des métaphores, que l’on ne pense même pas
qu’on ne fait que le dire, on ne l’a jamais vu.
Je comprends que pour moi aussi
jusqu’à maintenant c’était un pur mirage de voir
enfin un mirage, face à face, ce qui ne m’empêchait pas
d’utiliser ce mot à tout bout de champ, or ce n’était
pas légitime, on ne doit pas utiliser des termes que l’on ne
connaît pas personnellement pour éclairer d’autres termes,
même en tant que métaphore.
Dorénavant, quand
j’écrirai ou prononcerai le mot mirage, je saurai ce que j’y
entends et ce que je veux faire imaginer.
Une chose étrange que le mirage.
C’est mon compagnon de voyage qui
m’a averti, il a fait arrêter la voiture, et il a pointé son
doigt vers l’horizon – regardez, vous voyez là-bas ?
Qu’est-ce que je devrais voir ?
Au-delà de la terre sodique et en deçà du village dont on
voit les maisons se trouve un large étang, c’est là-dedans
que se reflètent les maisons et les peupliers.
Il n’y a point d’étang par
ici, sourit mon compagnon, ne voyez-vous pas qu’une charrette
déambule à cet endroit ? Tiens, lui dis-je, c’est vrai
que c’est étrange, une charrette déambule à la
surface de l’étang, qui plus est la tête en bas, que diable
se passe-t-il ?
Alors, qu’en pensez-vous ?
Waouh, je me frappe la tête –
mais alors… ça pourrait être… si je ne me trompe
pas…
Mais oui, bien sûr, je me trompe…
il n’y a point d’étang… je me suis gouré…
car si je ne me trompe pas, cet étang était une illusion, ou
alors je ne me trompe pas et ce que je vois est indubitablement et avec une
certitude incontestable un mirage.
Mais alors pourquoi dit-on
« trompeur comme un mirage » ?
Le mirage n’est pas trompeur. Le mirage
se montre ce qu’il est : un effet d’optique, une diffraction
de la lumière. Pardonnez-moi : si quelqu’un montre le reflet
de maisons qui existent, alors c’est ma faute si je vois de l’eau
où il n’y a pas d’eau. Pardonnez-moi mais à mon sens
on peut parler de tromperie dans le cas d’un commissaire
ministériel qui donne des instructions pour l’achat d’une maison
à un endroit où il n’y a que de l’eau… mais
dans le cas du mirage ?
Il serait trompeur s’il se faisait
appeler mirage, et alors l’homme, croyant que c’est un mirage,
irait tranquillement se promener par là et tomberait dans
l’étang.
Je modifierai désormais
l’expression et je dirai : « fiable comme un
mirage ».
Pesti
Napló, 3 septembre 1930.