Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
MOTS
CROISÉS SUR LE MUR
Image des temps.
Devant le bâtiment administratif, sur
un tableau mural, sous les "dernières nouvelles", un
exemplaire du Pesti Napló,
collé page par page.
Tu ne peux pas passer devant sans croiser
quelque badaud, debout devant les feuilles du journal, et lisant attentivement
les nouvelles, bulletins et articles, avec sérieux – ils les
lisent du début à la fin, et quand une page est terminée,
comme il n’est pas possible de retourner le mur, ils se déplacent
devant l’autre tableau où on peut lire la suite.
Le jour où j’ai vu pour la
première fois ce genre de journal affiché au mur, je croyais
qu’il était là à des fins purement publicitaires.
Plus tard j’ai compris que ce service populaire "dans la rue" a
une importance plus profonde, caritative.
Il existe apparemment un public lecteur pour
qui la lecture quotidienne du journal est rendue difficile par un obstacle de
principe : même le journal le moins cher coûte au moins dix
fillérs.
Ces murs-là constituent un chauffage
gratuit de l’âme, un asile pour les sans domicile fixe de
l’esprit, un bain public d’accès libre, des lettres à
discrétion.
Je passais récemment devant le
bâtiment tôt le matin. Et alors, quand j’ai jeté un
regard distrait au mur, quelque chose de bizarre a attiré mon attention.
Sur une des pages affichées, une
grille à cases blanches et noires : des MOTS CROISÉS.
Mais cette grille « était remplie.
Remplie, dans les règles de
l’art, au crayon, pourtant ce n’était pas un
casse-tête facile, je l’ai fait chez moi, ça m’a pris
une heure et demie.
Celui qui l’a remplie a dû rester
ici, debout, une heure et demie, forcément la nuit, quand personne ne le
dérangeait. Il avait du temps, il en avait envie – manifestement
il n’était pas poussé par la contrainte intérieure
de devoir rentrer à la maison, n’ayant pas de chez-lui, ne
cherchait pas non plus la facilité de le faire confortablement dans un
café n’ayant pas d’argent pour cela. Au demeurant il devait
avoir une culture solide, personnellement j’ai utilisé plusieurs
dictionnaires, or ici je n’ai aperçu aucune rature. Un
diplômé des universités.
Un parent, non en âme, seulement en
destin, de ces deux soldats gardiens des premiers MOTS CROISÉS,
voilà deux mille ans, à soixante-dix ans près, toute une
nuit de décembre – les premiers sur lesquels on pouvait lire
horizontalement quatre lettres mystérieuses : I.N.R.I.
Az Est, 3 septembre 1930.