Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
Parlant ou non parlant
Nouveautés,
vieilleries et débilités sur le cinéma
Ben vous
voyez, j’entends le ton supérieur de la distinguée âme d’artiste : n’est-ce
pas, je vous l’avais dit. Le public n’en veut pas. Parce que ce
n’est pas bon, parce que ce ne peut pas être bon, parce que
c’est un non-sens, parce que cela s’oppose aux lois
éternelles de l’art. Maintenant, vous pouvez entendre et
lire : le cinéma est en crise dans le monde entier, le public
refuse le talkie, il exige le retour
du cinéma muet. Chez nous on en est venu à couper la bande-son du
film parlant déjà achevé, on fait taire la voix du parler
humain parce qu’il ne fait que déranger le public dans son plaisir
artistique. Aucun intérêt que l’image parle, la parole
vivante est faite pour l’homme vivant, on ne peut pas faire du cinéma
un théâtre, car ce qui le justifie réside justement en ce
que ce n’est pas du théâtre mais de l’image.
*
Et pour l’heure, le public semble
légitimer ce discours imbécile, dont la source est de la part de
la critique maniérée et prétentieuse une confusion
élémentaire des notions, et de la part des entrepreneurs un
sauve-qui-peut désespéré, une rivalité entre les
affaires théâtrales et les affaires cinématographiques.
Hier j’ai vu un de ces films tronqués réartistiqués. Je
ne sais pas dans quelle mesure les spectateurs ont été
rassurés par le simple point de vue du confort d’être servis
sans exiger un effort de ses oreilles pour capter un discours dans une langue
de toute façon étrangère. À moi cela m’a fait
un effet horrible de voir les bouches parlantes dont il ne sortait pas de son,
surtout quand on pense qu’ils ont laissé tous les autres
bruits : claquements de porte, piétinements, chutes d’eau
– les objets morts sont parlants, seul l’homme est muet comme la
carpe. Un homme aux sens normaux, quand il a déjà vu une dizaine
de films parlants médiocres, regarde à mon avis même le
meilleur des films muets dans un état de manque
désagréable. Il ressent simplement un manque technique, une sorte
d’imperfection des prises de vues, comme si ou la caméra ou
l’acteur étaient invalides. Mais je suis persuadé que nous ressentirons
la même chose avec l’image monocolore ou plate une fois que le film
en couleur et l’image en relief tant attendus (au moins par moi) seront
nés, afin de justifier enfin pourquoi le film devait se mettre à parler, non pour varier les plaisirs, non
en tant que curiosité, et pas non plus pour suivre l’évolution de l’art (c’est de là
que proviennent la plupart des confusions), mais en suivant la tendance de
l’évolution naturelle, vivante et inexorable des moyens techniques
de l’art.
*
C’est justement ce que ne veulent pas
comprendre les snobs du point de vue
artistique, qui depuis le commencement du monde, confondant l’art
avec ses moyens artistiques, craignent constamment à notre époque
pour "l’éternel artistique" et redoutent "la
technique" qui, selon eux, ne peut que nuire à l’instinct
primitif inné. Comme si l’art pouvait exister sans
technique ! Comme si le ciseau, le pinceau et les couleurs
n’étaient pas des moyens techniques – comme si la plume ou
le crayon qui me sert à écrire ces lignes n’étaient
pas tout autant des outils et des mécanismes que l’est, sous une
forme un peu plus complexe, la caméra de cinéma !
J’aimerais savoir en quoi le porte-plume, voire la machine à écrire,
peuvent rendre plus difficile pour moi "l’éternel
artistique", ou la manifestation des "passions archaïques
simples ". Selon mon expérience, non seulement ils ne les
compliquent pas, mais au contraire ils les facilitent. Si
j’écrivais avec une plume d’oie, j’aurais bien plus de
difficultés avec la partie technique
de l’écriture : la plume d’oie demandait tout le temps
d’être retaillée, et minute après minute
d’être trempée dans l’encrier, ce qui troublerait ma
concentration. En effet, ces outils étaient imparfaits justement du
point de vue de l’objectif. Or
l’imperfection dans la technique n’est pas une question de
simplicité ou de complexité d’un outil servant un certain
objectif, mais on demande à cet outil de faciliter la réussite au
maximum et le plus aisément possible, par plusieurs voies, et une
exploitation riche de l’effet. Comprenons enfin que l’image mobile
ne provenait pas de l’art, mais d’un besoin dans l’histoire
de l’évolution des moyens
artistiques : le besoin de reconstituer et de fixer la plupart des éléments,
si possible la totalité, de la réalité existante. Pour
savoir ce que nous sélectionnerons ensuite à des fins artistiques
de ce qui peut être fixé, c’est justement la question de
l’art. Ce qui est certain c’est que plus nous avons
d’éléments à notre disposition, meilleure sera notre
sélection. La réalité existante n’est pas uniquement
la lumière et l’ombre, c’est aussi le son, la couleur et la
forme. Qui ose dire que c’est un appauvrissement de l’art si
l’on a plus d’éléments de réalité
à disposition, pour enrichir la sélection ? Cette
affirmation est un exemple d’école, de paradoxe faux et
stérile. Craignez-vous pour l’imagination ?
L’imagination s’envole d’autant plus librement, sans
entraves, que le riche océan du monde extérieur l’alimente
dans un rayon le plus vaste, à travers les fenêtres du plus
d’organes sensoriels possibles. Dans la torpeur, dans
l’engourdissement noir de la nuit, les rêves ne sont jamais aussi
colorés qu’un bel après-midi d’été
ensoleillé.
Les machines à parler
étaient-elles mauvaises, crachotaient-elles, craquaient-elles,
parlaient-elles en allemand et dérangeaient-elles vos illusions ? Quelle illusion
anémique est celle qui préfère renoncer aux bruits de la
vie, afin d’épargner des imperfections éventuelles aux
oreilles sensibles ? Quelles illusions douillettes qui
préfèrent ne pas connaître le bonheur tant
espéré, parce qu’il n’est pas aussi parfait qu’imaginé ! Sauf que
l’imparfait est encore davantage que rien, surtout si l’on
considère que c’est un premier pas vers la perfection – ex
nihilo nihil – et celui qui prend peur dès le premier pas,
mieux vaudrait qu’il renonce d’emblée. Ou le cinéma
existe, ou il n’existe pas. Il peut ne pas exister du tout, mais
s’il existe, alors il doit être conséquent et suivre sa
route naturelle vers la
réalité à cent pour cent, vers le Miroir Vivant, dans
la direction du son, de la couleur et des formes, entre les mains de
l’outil qui fonctionne à la perfection, l’artiste.
Qu’existe d’abord l’instrument, il y aura bien
quelqu’un pour jouer dessus. Jusqu’à présent le
problème était qu’on entendait par cinéma parlant un
film parlant sans cesse, et
c’est une erreur tout aussi manifeste, un écart tout aussi flagrant de la vie réelle, que
s’il ne parlait pas du tout. L’objectif d’un vrai film
devrait être de faire ressortir l’effet le plus artistique à
partir du contraste du son et du
mutisme, du parler et du taire, du bruit et du silence (tout effet artistique
se base sur de tels contrastes). Le mutisme du film muet n’est ni
artistique ni efficace. Le seul mutisme qui fait de l’effet est celui qui
interrompt le son dans un film parlant.
*
Mais je n’aurais jamais soulevé
cette question de technique artistique si au-delà du cinéma et de
l’art elle n’était pas aussi caractéristique de la réflexion à rebours, de ces clins
d’œil en arrière infatués et affectés, dans
lesquels se complaît l’esprit du temps dans toute l’Europe,
en idéologie, en goût politique et philosophique, en
sensibilité esthétique, se vêtant de la toge d’une
sorte de conception "historique" nauséeuse et faussement
sensible. Après des révolutions mal abouties,
déraisonnables ou mort-nées il s’est efforcé de
mettre sous le même chapeau révolution et évolution, en
faisant apparaître la chose comme si c’était
l’évolution qui était la cause des révolutions
nuisibles, et le seul moyen d’éviter tout chamboulement serait de
revenir dans les cadres primitifs des mœurs primitives. Quand,
n’étant pas satisfait du cinéma parlant dès la
première minute, nous souhaitons en revenir au cinéma muet,
c’est le même phénomène que la mode politique qui,
perdant patience devant l’imperfection des parlements parlants,
réclame le retour au parlement muet, autrement dit la dictature. Or
même le parlement le moins parfait représente évidemment un
progrès technique face à la dictature la plus parfaite ; le
traitement des problèmes qui s’ensuivent ne commence pas là
où cette dernière s’arrête, mais là où
le premier commence. Ou, si tout le système est mauvais, alors il est
évident qu’il convient d’inventer pour le remplacer quelque chose de très
différent, qui n’a jamais existé, qui n’a pas
encore été expérimenté, sauf la seule dictature,
parce que celle-ci a déjà souvent et depuis longtemps été
expérimentée par les sociétés d’avant le parlement, et elle a manifestement
été jugée mauvaise et remplacée par le parlement.
Mais le manque de talent se caractérise par ce qu’il estime
davantage l’ancien parfaitement mauvais que l’imparfaitement
bon ; il ne se casse pas la tête pour l’améliorer, il
préfère rêvasser sur "le lointain embellissant"
du souvenir, il transforme le pratique en esthétique, compromettant la
belle phrase de Da Vinci sur le bien qui est beau et sur le beau qui est
bien. C’est ainsi que les antisémites allemands, ayant
découvert la maudite provenance
juive de la culture chrétienne, sont retournés
jusqu’à Wotan, préférant assumer les mœurs
païennes complètement fausses, plutôt qu’essayer
d’extraire les mœurs juives (manifestement plus
élevées que celles des païens, mais moins
évoluées que, disons, celles des chrétiens) des mœurs
chrétiennes plus évoluées. Des problèmes semblables
se sont également manifestés lors de l’invention du chemin
de fer. Le premier chemin de fer cahotait, fumait et crachait de la suie. Mais
comment serait le monde aujourd’hui si les ouvriers talentueux du
progrès et de l’évolution avaient écouté les
"esthètes" d’alors, qui ironisaient et mettaient en
avant la différence entre une diligence postale confortable, bien
aménagée, et un wagon de chemin de fer primitif, haletant,
cliquetant, crachotant ?
*
Il convient de refuser cet endormissement,
cette hantise matinale qui compte échapper aux
désagréments du réveil en cherchant refuge non dans le
saut hors du lit, mais dans une fuite entre les édredons et les
rêves nébuleux. La société européenne est en
danger, et « comme celui qui est tombé entre les
rails », elle passe son temps à rêver, à
survivre, à évoquer « toute sa vie qui
fuit », au lieu de sauter sur ses pieds et sauver cette vie devant
la locomotive du Destin approchant à vive allure.
Que cette locomotive, cet art, cette image
soient parlants, bruyants, le plus bruyant possible, car ils sont
appelés à nous secouer de notre torpeur et de notre apathie.
Pesti
Napló, 30 novembre 1930