Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
IMPROVISATION
Je lis
avec joie que Monsieur Pirandello, qui nous a d’ailleurs habitués
à le voir inventer chaque fois quelque chose d’original et de
surprenant – bref, à faire chaque fois quelque chose
d’inhabituel, autrement dit de la part duquel nous ne sommes pas
accoutumés au coutumier, donc il ne nous surprend pas s’il produit
quelque chose de surprenant, je veux dire que nous sommes très
étonnés s’il ne nous étonne pas. En deux mots, ce
Pirandello farfelu a une nouvelle fois écrit une pièce, comme
nous l’attendions, sur laquelle personne n’avait vraiment
compté, car une fois de plus il a pondu une pièce tout à
fait digne de Pirandello, ce qui est d’autant plus remarquable de sa
part, que n’importe qui peut écrire une pièce digne de soi,
même Shakespeare, voire Sardou, ce qui n’est pas une performance
(pour un Shakespeare il est aisé de concocter une pièce
shakespearienne), mais étant donné que de Pirandello on attend
toujours une nouvelle surprise, cette fois nous pouvons être satisfaits,
car la pièce, tel que j’en lis le résumé, est digne
de Pirandello, or il n’est pas digne de Pirandello d’écrire
une pièce digne de Pirandello.
Débrouillez-vous avec ça !
En effet…
En effet, le truc de la dernière
pièce écrite par Monsieur Pirandello est qu’elle
n’est pas écrite.
Jusque-là il n’y aurait rien
d’étrange, je connais beaucoup de pièces (y compris les
miennes) qui n’ont pas encore été écrites.
En revanche, le truc de cette pièce de
Pirandello est qu’on peut la jouer sans qu’elle soit écrite.
Si, si, je vous jure, je vous ai
prévenus, c’est nouveau.
Le titre de la pièce est au
demeurant : Ce soir on improvise.
De toute la pièce c’est la seule
chose qui existe, ce titre. Quant au reste…
Pour le reste, c’est aux acteurs de se
débrouiller.
La nouvelle pièce de Pirandello, telle
qu’annoncée par la presse italienne ou hongroise, est une sorte de
commedia dell’arte, elle ne comporte pas de texte, mais uniquement des
didascalies : ce que doit faire l’acteur, où il doit aller,
quand il doit entrer en scène, qui il doit embrasser, qui il doit
gifler, qui il doit étreindre ou bien assassiner. Cependant, si
l’acteur doit parler, ce qu’il doit dire, l’auteur lui fait
pleinement confiance, il n’intervient pas, qu’il dise ce
qu’il veut, ce qui lui passe par la tête, ce qui découle
d’après lui de la situation, ce qu’il sent juste.
Jusqu’ici on faisait le contraire.
Les écrivains ne faisaient
qu’écrire des textes, et ils laissaient aux comédiens leurs
dialogues à interpréter avec les gestes et mouvements
appropriés. Ils se disaient : le comédien aura tout de
même assez de jugeote pour ne pas s’asseoir s’il est
écrit dans son texte « eh bien, je me
lève ».
Pirandello, apparemment pense autrement.
D’après lui l’action, s’il s’agit de
scène, est bien plus importante que les mots prononcés par
l’acteur. Il n’a mis noir sur blanc que : le comédien
fait ceci ou cela, car pour lui le comédien n’est pas un homme
suffisamment intelligent pour savoir ce qu’il devrait faire. Mais les
paroles qu’il doit prononcer pendant l’action, il lui en laisse le
choix, pensant : cet acteur sera tout de même suffisamment
intelligent pour ne pas dire en se levant : « bon, moi je
m’assois ».
En fin de compte je suis persuadé que
ça se vaut.
En réalité Pirandello a
inventé le fil à couper le beurre.
S’il avait "écrit"
cette pièce sans texte vingt ans plus tôt, la palme des grands
inventeurs lui reviendrait.
Le monde a quelque peu changé depuis.
Le cinéma a été
inventé ; on y a fait à peu près la même chose pendant
vingt ans. Le comédien recevait des instructions sur ce qu’il
devait faire, et personne ne se souciait de ce qu’il disait pendant ce
temps, il pouvait jurer ou maudire le réalisateur.
Évidemment c’est terminé maintenant,
avec le cinéma parlant.
On ne permet plus au comédien de
palabrer et dire ce qui lui vient à l’esprit.
Mais mon Dieu, c’est la loi de
l’évolution. Tantôt le temps avance, tantôt il recule.
En tout cas, la nouvelle pièce de
Pirandello est fort intéressante.
La prochaine, nous dit-on, sera encore plus
intéressante.
Une grande surprise.
Une idée digne de Pirandello !
Dans sa prochaine pièce,
paraît-il, il n’y aura que des textes, rien d’autre.
Viendra ensuite, pour couronner le tout, une
troisième et énorme surprise, une pièce dans laquelle il y
aura et des textes et des instructions sur la façon de dire les textes.
Vous verrez que ce Pirandello, cet homme
original, finira par inventer le théâtre dans lequel les
comédiens joueront une pièce écrite à
l’avance, sur la scène, après les répétitions
qui conviennent, devant un public prenant place dans la salle face à la
scène.
À moins que… ?
Est-il possible qu’il l’ait
déjà inventé ?
Ces improvisations annoncées avec
préméditation, tambours et trompettes me sont suspectes.
Je prie Pirandello de prendre garde !
Pour moi une improvisation de la sorte a un jour mal tourné. Ça
s’est passé à Kassa, il y a
longtemps. Je devais m’improviser conférencier. Pendant un moment
tout a marché à merveille, mes mots coulaient à flots et
le public était enchanté. Mais, tout à coup, catastrophe.
Je n’ai pas pu continuer. Plus un seul mot sensé ne me venait
à l’esprit. Tout aurait pu tourner au scandale si… par
bonheur, ce monsieur au premier rang, mon imprésario, n’avait pas
sorti de sa poche le texte complet de mon improvisation tapé à la
machine. Il m’a aussitôt soufflé, et j’étais
sauvé.
Alors qu’ils jouent cette pièce Ce soir on improvise, qui n’a pas
de texte, pour les comédiens et le public.
À condition que le souffleur ait le
texte, lui.
Színházi
Élet, 1930, n°10.