Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
CONSEILS DE
VACANCE
On doit savoir une chose.
Le reste n’est qu’un jeu
d’enfant.
Le but des vacances n’est pas celui que
nos parents naïfs, ces chers enfants, croyaient, qu’en hiver il fait
froid, qu’en été il fait chaud, en hiver nous devons donc
nous blottir dans la chambre, en été nous devons nous
évader à l’air libre, sous les arbres, sur l’eau,
où il fait plus frais.
Balivernes.
S’il en était ainsi, on pourrait
régler toute la question, grâce à la technique
d’aujourd’hui, avec des chaînes climatiques qui permettraient
de rafraîchir toutes les maisons, toutes les pièces,
éventuellement la rue, en été, comme les chauffer en
hiver.
C’est ridicule.
C’est comme si quelqu’un, avant
l’invention du chauffage, avait proposé aux gens de passer
l’hiver à l’Équateur ou au pied des volcans.
On aurait bonne mine.
Pour être précis, on ne part pas
en vacances à cause de l’été.
L’été
n’étant pas la cause des vacances, c’est tout autre chose
(je vais le démontrer), leur but ne peut certainement pas être de
nous cacher du soleil rayonnant – d’ailleurs effectivement nous ne
nous en cachons pas, nous nous couchons dessous, et sous prétexte de
cure de soleil, nous supportons une chaleur que nous ne tolérerions
d’aucun poêle par un froid de moins trente-deux degrés.
Ce qui compte dans les vacances, c’est
partir.
Partir de l’endroit où on est.
N’importe où, mais pas rester.
Budapest a la réputation
d’être une ville de bains, donc une personne normale de Berlin, de
Paris, ou même de New York, vient passer des vacances à
Budapest. Même de Palm Beach, aussi. Inversement, un Budapestois va
passer ses vacances à Berlin ou à Paris, et il est
persuadé d’avoir prévu un bon programme.
Le principal est de partir.
Instinct archaïque, nomade.
Inquiétude salutaire, fertile et conquérante, survivance de
l’âge mésolithique. Source et fondement
d’événements historiques.
Capharnaüm, agitation, branle-bas,
désordre.
Remue-toi, camarade !
C’est l’essentiel des vacances.
Un immense jeu de chaises musicales à
l’échelle mondiale – chacun quitte un temps sa maison et va
courir le monde.
On sort un peu de sa peau.
La même chose que la mue annuelle de nos nobles ancêtres les reptiles –
probablement un souvenir rudimentaire de l’intention de jeter
l’ancienne peau et de renaître, l’exuviation de
l’écorce de la civilisation : logement, bureau, voisinage.
Si possible, aussi la famille.
Les vacances, c’est donc tout sauf du
repos.
Tout le contraire. Un élan,
l’espoir d’une vie nouvelle, une renaissance.
C’est ainsi qu’il faut les
concevoir. Consciemment. Alors on ne sera plus étonné qu’il
nous arrive tellement plus de choses
en été qu’en hiver.
Laissons-les arriver.
L’été est la grande
chance – il convient de s’y préparer.
Celui qui part en vacances, doit se
métamorphoser en un homme nouveau. Il doit oublier celui qu’il
était en hiver. Laissons s’épanouir la dualité qui habite en nous, notre second moi.
Aussi faut-il éviter ce qui peut
rappeler l’homme de l’hiver. Quelqu’un qui emporte ses habitudes sur le chemin des aventures
n’est pas un artiste, mais un dilettante des vacances.
Bien sûr il existe aussi des habitudes
apparemment contraignantes, mais que l’on peut circonvenir avec une
petite ruse.
Par exemple la correspondance, la machine
à souvenirs.
Je ne dis pas qu’il faut la cesser.
Seulement s’en occuper le moins possible.
Une femme intelligente, un homme intelligent,
s’il comprend ce sage conseil, voici ce qu’il fait :
dès le printemps il écrit dans l’ordre toute sa
correspondance estivale. Chaque semaine il couche sur le papier, prédaté, ces quelques
lignes commencées par « Ma chère Maman » ou
« Mon petit mari chéri », dans lesquels il fait
savoir au destinataire que les vacances se passent à merveille et que « sois
sage toi aussi, mille baisers ». Ensuite il n’y a plus
qu’à expédier ces lettres à un rythme
régulier, il suffit de veiller aux dates.
Si malgré tout tu es contraint en
été à un célibat provisoire, pas question de vivre
comme si tu étais chez toi, pour la seule raison que tu es chez toi.
Tu dois abandonner toutes les habitudes et tu
constateras que l’ancien environnement rajeunit autour de toi, un miracle
se produit, comme la nature qui s’épanouit au printemps. Les vieux
meubles acquièrent sens et signification, ton lit prend du relief, ta
table fleurit et de ton porte-chapeaux tombent des fruits mûrs.
Il faut seulement savoir
faire.
Et il ne faut pas voir les choses avec
l’œil de l’hiver.
Un restaurant d’été
n’est pas une institution alimentaire. Cesse de te demander ce
qu’on y donne à manger. Observe plutôt ceux qui le
fréquentent, des gens inconnus, des visages intéressants.
Tu dois y aller pour apprendre qui est celle
au petit chapeau rouge qui a éclaté de rire hier et a
détourné la tête, mais tu es sûr qu’elle sera
assise là aujourd’hui aussi, en face de toi, sous la charmille.
Qui sait si elle n’est pas
l’Ève, qui a planté cette charmille pour toi, par magie ?
Et fais tout ce que tu ne fais pas
d’ordinaire – tente ta chance, qui sait si ce n’est pas cela
qui t’a manqué.
Tu n’as pas dansé au bal en
hiver, où pourtant tu y es allé ? Eh bien danse maintenant,
au bord de la piscine où ton médecin t’a envoyé pour
nager et prendre des bains de soleil ! Tu n’allais jamais au
théâtre, même si on t’offrait des places ? Eh
bien maintenant que les théâtres sont fermés, deviens
comédien toi-même, joue le rôle de l’homme heureux que
le bon Dieu lui-même a écrit pour toi – et toi, ingrat, tu
avais rendu ce rôle par crainte de l’insuccès.
Et alors ? C’est une pièce
pour l’été !
Attention – c’est l’heure
de ta chance !
Peut-être la dernière.
Színházi
Élet, 1931, n° 23.