Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
SANG
Le sang est une sève étrange,
mystérieuse – mais est-il un liquide de valeur ?
On le croirait.
Depuis le commencement du monde c’est
le symbole le plus souvent évoqué – le sang qui ne tourne
pas en eau, le sang par lequel nous jurons, le sceau des contrats importants,
plus cher et plus lourd que la bulle d’or[1] – le sang, eau régale plus
rare qu’un bain d’or, unique réparation de l’honneur
bafoué, des taches indélébiles que l’on ne peut
laver que dans le sang.
Le
plus puissant poète de notre jeunesse a aussi
décrété que le sang valait l’or – il me semble
qu’il comparait l’or au sang et non l’inverse.
Le
sang et l’or se mesurent l’un par l’autre, voilà
pourquoi il est difficile de décider lequel est l’étalon.
Le chef de guerre manipule à grande échelle l’un, le
banquier l’autre. Ils sont quand même en quelque sorte en
équilibre, parce que si toi-même,
un individu, as besoin de l’un ou de l’autre, le chef de guerre
demandera tout autant ta vie pour soutenir un seul de ses soldats, que le
banquier hypothéquera ton unique coquille d’escargot, la maison de
ton avenir, pour autant d’or qu’il faut à un homme pour
vivre.
Ce
matin j’ai enfin appris dans un journal la valeur chiffrée du
sang.
Un
donneur de sang habitué reçoit à chaque occasion cent pengös.
Cent
pengös est un joli montant.
Surtout
si on a le temps d’accumuler petit à petit. Avec cent pengös
on peut acheter autant de vie pour la production d’un nouveau litre de
sang. Ferme modèle, production record, rendement – les
intérêts permettent toujours d’arrondir le capital investi.
Évidemment
la situation est moins favorable si on a le malheur d’être
obligé de vendre à la fois
tous les six litres de sang dont un homme dispose.
Ça
fait six cents pengös.
Une
somme pas excessive mais honorable. On ne peut pas se plaindre. Ce ne serait
pas juste. Un bourgeois pas trop exigeant, modeste, économe, travailleur
(j’ai vérifié dans les prospectus des pompes
funèbres) peut être satisfait d’un enterrement à six
cents pengös, par les temps qui courent.
Az Est, le 1er
février 1931.