Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
L’HUMORISTE
C’est faux, protesta
l’écrivain célébré, elle est fausse cette
parabole bon marché sur le clown qui rêve toujours
d’apparaître un jour dans un rôle tragique… Parmi mes
nombreux titres et nombreuses qualifications j’ai toujours
été le plus fier quand on m’intitulait humoriste… Et
je sais très bien à quel point faire rire les gens est plus
difficile et est une tâche plus noble que les faire pleurer. Je
n’ai donc pas protesté ; si j’ai parfois
protesté, contre cette qualification, c’est seulement contre son interprétation, quand
j’avais le sentiment que ma modeste personne et le public nous
n’entendons peut-être pas tout à fait la même chose
sous le terme d’humoriste et ce qu’il recouvre…
Je vais donner un exemple.
Un jour, il y a de nombreuses années,
j’étais appelé à faire une conférence dans
une métropole voisine. En ce temps-là la ville en question,
surestimant mes mérites, me choyait avec une affection inhabituelle
– j’y étais populaire, sans que le public me connaisse
personnellement. La conférence que je devais tenir était
prévue comme l’attraction principale de la soirée qui se
déroulait dans le palais de la culture : un public trié sur
le volet, des noms brillants, même la cour était
représentée, dans sa loge attitrée.
Avant que ce soit mon tour, un des
éminents diplomates du pays se présenta devant le rideau pour
annoncer au public : vous allez maintenant voir tel et tel monsieur,
écrivain célèbre et populaire, excellent humoriste, qui
probablement fera rire le public reconnaissant. Son annonce fut suivie
d’applaudissements frénétiques – les dos se
redressèrent, les yeux brillèrent. Déjà
derrière les coulisses on pouvait sentir que la salle était
électrisée, curieuse, attendait avec impatience de rencontrer
enfin ma personne. L’atmosphère était au beau fixe, comme
on dit, une odeur de succès flottait dans l’air.
Cette confiance me revigorait, je ressentais
de la gratitude pour ce public, c’est tout de même encourageant de
voir qu’on est compris et estimé, pensais-je. Et j’ai pris
le chemin de la scène, mais dès la petite porte qui y conduisait,
j’ai remarqué que la lampe posée sur la table de lecture
n’éclairait pas. Étant légèrement myope et
désirant prévenir des complications, j’ai reculé
d’un pas et fais signe à un machiniste, un homme en queue-de-pie,
bien rasé comme moi, et je lui ai demandé de bien vouloir aller
allumer la lampe.
Le machiniste se rendit jusqu'à la
table.
Tonnerre d’applaudissements.
J’ai compris aussitôt la
situation. Le public prenait le machiniste pour moi. Ça, je ne
l’avais pas prévu.
Néanmoins le machiniste ne
s’occupait guère de la salle ni des applaudissements qui ne lui
étaient pas destinés, il se concentrait sans perdre de temps sur
la réparation de l’éclairage. Il essayait d’allumer
la lampe. La lampe ne s’allumait pas. Il vérifiait les
branchements et il a constaté que le câble était
enroulé à un pied de la table ; sans dire un mot il
s’est mis à quatre pattes et s’est engouffré sous la
petite table pour rétablir le contact.
Je ne crois pas que, Marc Twain compris,
aucun humoriste au monde ait jamais eu un aussi
colossal succès que ce machiniste, dont le public croyait que
c’était moi.
Les gens étaient hilares. Ils
hurlaient d’ivresse, applaudissaient, tapaient des pieds, tombaient de
leur fauteuil de rire.
Eh bien, il est formidable ! Un
humoriste vraiment original ! Il commence par se mettre à quatre
pattes !
Ça alors !
Pesti Napló, le 19
décembre 1931.